PRÉFACE XXXI
pression des passions : il n'y a là ni joie ni tristes Les héros combattent
“tant donné
impassiblement, les animaux satisfont fatalement leurs instincts. Or, qu'il voulait rendre avant tout des sujets de mouvement, il a choisi la matière la plus propre à les traduire : il a employé le métal. En effet, ceux-ci ne conviennent pas bien au marbre, Pour en assurer la solidité, on est obligé de recourir à des supports purement artificiels qui troublent la représentation et l'embar-
rassent, Dans les animaux reproduits en bronze, au contraire, l'équilibre de
l'œuvre n'est pas en question, parce que le métal a une ténacité qui permet aux parties faibles de porter les parties fortes et que partout le sujet est à jour et se découpe nettement.
Cela étant donné, on ne peut contester que le caractère essentiel de ce genre de sculpture ne réside dans le dessin. Or les ouvrages de Barye sont admirablement dessinés. Il était né dessinateur, et remarquons que dans son enfance le premier signe qu'il donna de sa vocation fut de découper avec du papier noir des silhouettes d'animaux. Le bronze, de couleur foncée, ne s’éclaire point par de délicates dégradations de clair-obseur, mais par de brusques éclats de lumière ct par des taches sombres. Il n'est pas dans les conditions du marbre; les formes s'aceusent surtout par les contours. Semblable en cela aux plus anciens statuaires grecs, Barye dessinait, ce me semble, encore mieux qu'il ne modelait ; il avait plus de souci des lignes que des surfaces. Celles-ci sont d'une fermeté singulière. Tout y est analysé et résumé par de larges méplats. Mais la construction
y ressort avec plus de force que le modelé, c’est un art d'architecture. Aussi
observe-t-on dans certains de ses ouvrages une puissance un peu rude et une simplicité violente qui leur donnent un air archaïque. Cette impression d'antiquité que nous ressentons devant eux les recule en quelque sorte dans le temps et leur a prêté, dès leur apparition, une autorité que, d'ordinaire, un travail dans sa nouveauté ne possède pas.
En dernière analyse, la théorie de Barye repose sur l'union de l'art et de
la science : une pareille association est-elle possible? Nous pourrions nous dispenser de répondre, l'œuvre que nous venons d'analyser se chargeant de parler pour nous. Mais cette question se rattache à l'un des plus grands problèmes qui se posent aujourd'hui. A entendre d'éminents esprits, les deux éléments, loin de pouvoir s'accorder, seraient, en principe, dans un antagonisme irrémédiable. Bien plus, l'art devrait disparaitre un jour et la science occuper tout le domaine du sentiment : la poésie toucherait à sa fin. Que la science prenne dans l'avenir une place toujours plus considérable, cela n'est pas douteux. Que notre besoin
de connaître trouve de plus en plus à se satisfaire, cela est conforme à l’idée de
Te
a ES
PRÉFACE
progrès. Mais, à cause de cela, la faculté d'éprouver les profondes émotions qui naissent du rapprochement de notre âme avec la nature cessera-t-elle d'exister, et n'éprouverons-nous plus ces impressions particulières que nous avons besoin de traduire au moyen des formes? On ne saurait l'admettre. Pour en arriver là, il faudrait que la science eût le pouvoir de supprimer une partie de l'homme.
Pour rentrer dans mon sujet, je dirai d'abord que les facultés de sentir et de connaître que l'analyse philosophique isole, sont inséparables dans nos esprits; que le sentiment n'exclut pas le savoir et que savoir n'empêche pas d'être ému. Loin de là, les deux facultés se pénètrent et s’entr'aident. Le savant imagine le sujet de ses recherches. Pourquoi l'artiste ne pourrait-il pas créer en sachant?
En tout cas, la sc
l'aidera toujours à introduire dans ses ouvrages lordre, qui est une des conditions de la beauté,
Au fond, l'art et la science ont pour objet la vérité. Ils ont pour but suprème d'isoler les faits généraux de la multitude des détails et des accidents, pour faire apparaitre cette vérité dans toute sa splendeur. Il faut donc reconnaitre qu'ils ne sont pas divisés en principe et qu'ils ne s’excluent pas. Ils s'appliquent à deux côtés des choses qui sont nécessaires aussi bien que distincts. A tout prendre, chaque fiction de l’art se présente à nous comme vraie et elle a, tout au moins, besoin d'être plausible. Or ne sera-t-elle pas d'autant plus vraisemblable qu'elle contiendra une plus grande somme de vérité ?
Ces idées nous sont suggérées par Barye. Ses ouvrages, du fait de sa théorie, sont destinés à durer; ils sont placés à la fois au-dessus de Ja critique de l'artiste et de celle du savant. Nous pouvons les présenter à la postérité avec la conviction que nos jugements sont déjà ceux de l’histoire. En même temps ils restent pour nous tous comme une leçon féconde,
N'est-ce pas en définitive à faire profiter l’art des süretés de la science que
l'enseignement doit s'appliquer ?
ÈNE GUILLAUME.
L'OŒUVRE DE BARYE
Je suppose que les œuvres de Barye subis-
sent un jour le sort des antiques de Pompéi :
c'est-à-dire qu'après un enfouissement de plu-
sieurs siècles le sol les rende à la lumière; les
hommes d'alors, les prédestinés en qui réside-
ront encore le goût et l'amour de l’art, devant
LAPIN LES OREILLES COUCHÉES, rte L ces beautés inattendues, à la lecture de ce nom
révélé, ne s'écrieront-ils pas : « Quelle était donc La génération qui vit naître et se développer l’œuvre de Barye, et négligea d'entourer l'artiste d’une célébrité capable de lui survivre ? »
Ce reproche serait fondé. Quatorze ans se sont écoulés depuis la mort du grand sculpteur, et voyez dans quel abandon est laissée sa mémoire, Certes, l'oubli n'est pas fait encore; mais, peu à peu, on a relégué Barye au nombre de ceux qu'on
honore à l’occasion. Quand on rencontre un de ses ouvrages, lorsque son nom ) ges,
vient aux lèvres, on laisse échapper l'éloge et l'on passe. D'ordinaire, l'admiration
qu'on lui concède est si muette ou tellement silencieuse, qu'elle à les dehors de
l'estime. Je sais bien que, suivant une loi éternelle, les vivants remplacent les
morts et étendent leur réputation aux dépens de la renommée de ceux qui ne
ps