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q L'ŒUVRE DE BARYE.
quelles plus d'un aurait suecombé. Barye devait faire mieux que d'y échapper,
il ne devait même pas les connaître. C’est en vain que, dans les demeures des
bourgeois aisés, ses petits bronzes trouvèrent leur place sur la cheminée, entre les candélabres, devant ou sur la pendule; c'est en vain qu'on les vit et qu'on les voit encore errer sur les bureaux, condamnés au rôle utile de serre-
e leur
papiers, ils gardèrent, gardent et garderont toujours comme une nobles caractère intime de chefs-d'œuvre.
Non, Barye n'a jamais été à l'industrie, c'est elle qui est montée jusqu'à lui; il l'a honorée en substituant à des productions ordinaires ses magistrales créations. Si, au grand bénéfice et à l'honneur du goût publie, il leur à parfois donné une destination pratique, il a pu l'essayer sans les faire descendre de la hauteur où, du premier coup, sa main d'artiste les avait mises.
Pas plus que les figurines en terre cuite de Tanagra, ces animaux de bronze n'appartiennent à l’art dit industriel ; elles relèvent de cet art qui réside au front
des grandes statues, et impressionne par la majesté dont elles sont empreintes.
C’est commettre la plus grave erreur et offenser la mémoire de Barye que
de dire, ou même de laisser croire, qu'il a été surtout un sculpteur de genre.
ères, les terribles
Parcourez des yeux ses œuvres, les grandes et les petites, les sé et les spirituelles, et voyez comme en toutes le style s'affirme et domine. Sans cesse Barye a cherché l'harmonie de la forme; il l'a trouvée sans cesse, et il en
a fait la raison d'être de son génie, le moyen premier de son expression.
Sous sa main, la ligne est précise en même temps qu'éloquente, et la silhouette, qui enveloppe le groupe ou la figure, se détache sur l'espace avec ampleur et plénitude. Quand il représente un être quelconque de la création, il en accuse si expressément les caractères primordiaux, il en résume si bien les traits essentiels, il dégage si complètement la beauté de l'espèce des déformations accidentelles de l'individu que l'animal, pris dans son allure particulière, semble étre le type de
sa race.
À quelque endroit que l'on se place vis-à-vis d’un de ses ouvrages ou de quelque sens qu'on le tourne, non seulement l'espèce du modèle est toujours reconnaissable à première vue, mais encore on peut se convaincre du soin jaloux avec lequel il surveille ses lignes pour qu'elles restent belles et sculpturales, en dépit des formes étranges et pour ainsi dire nouvelles qu’elles ont à circonscrire. Parfois, il procède par une élimination des détails qui assure l'unité et la largeur de l'ensemble. Aussi, les dimensions réelles disparaissent-elles,
Un bronze grand comme la main vous saisit par son apparence de grandeur ; un éléphant de quelques centimètres semble un colosse..… microscopique; l’impression produite est la même devant un lion auquel Barye a donné sa taille véritable et celui dont quelques livres de métal ont sufli pour reproduire l'image : c'est qu'avec un art infini il concentre, principalement dans les fauves, l'attention du spectateur sur les parties dominantes, sur les membres vigoureux, sur les muscles solides et saillants qui font de larges méplats sous la peau. EL puis, il importe d'admirer la merveilleuse exactitude et la force de pénétration souveraine avec laquelle il établissait les rapports de longueurs. La science des proportions a été un des secrets de sa puissance. Aucun artiste au monde ne l'a mieux étudiée pour en faire une application plus triomphante, Il en avait fixé les lois et établi pour lui
les règles définitives. À cette fin, poursuivant sans trêve un minutieux et pénible
labeur, il allait au Jardin des plantes. Là, penché sur le cadavre des animaux, il mesurait leurs membres un à un. Ce travail de mathématique d'art est d’un intérèt si supérieur qu'il conviendra d'y revenir.
Barye le premier a contraint le bronze à reproduire certains animaux dont le ciseau ne s'était jamais occupé; le bronze a dù se soumettre, et, de fait, n’a pas été déshonoré pour avoir pris la forme d'un lapin, d’un pélican d'un singe. Avec ces bètes pour modèles, aussi bien avec un éléphant au trot qu'avec un ours en humeur de gambades, Barye a fait œuvre de style, et de haut style ; c’està-dire qu'il a disposé leurs silhouettes particulières suivant des lignes témoignant d’une dignité noble ou gracieuse; tant il est vrai qu'il n'y a rien dans la nature de si laid, ou de réputé tel, que l’art ne puisse figurer, pourvu que — en dépit de Boileau — il transfigure. Les animaux de Barye sont des animaux sacrés, comme ceux qu'adorait l’antique Égypte. A les voir pétris de son pouce tantôt si majestueux et si épiques, tantôt si souples et si fins, mais beaux toujours, on comprend le culte dont ils étaient les vivantes idoles.
Non, Barye n'est pas plus un sculpteur de genre qu'il n'est, comme on l'a
dit avec dédain, un animalier, I lui a plu de ne pas prendre l'homme comme
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modèle unique; il a porté ailleurs son point de vue, il a contemplé les bêtes, et à
elles aussi il a érigé des statues, ce statuaire de lions.
A cette faculté d'élever la réalité et d’ennoblir la forme vue, ajoutez le pouvoir de rendre la vie dans son intensité, et vous connaitrez sinon tout son génie
encore, du moins ses deux qualités maïtresses. Étant donnée l'immobilité de la
, Barye s’est avancé aussi loin qu'on peut aller dans l'expression du mouvement. Voyez ce tigre aplati, ramassé, prêt à se lancer dans un bond terrible. Ce hibou vient de se poser sur une branche d'arbre, et ses grandes ailes étendues planent encore. Ce cheval passe au plein galop de sa course, où piaffe en hennissant. Cauteleux et félin, ce jaguar marche à petits pas. Puis, dans sa gravité un peu bête, voici le dromadaire qui porte un Arabe entre ses bosses, balançant sur son long cou sa tète busquée.
Et ce sont des batailles héroïques auxquelles prennent part tour à tour les fauves, les reptiles et les grands oiseaux carnassiers. Un lion va écraser de sa patte formidable un serpent qui l'effraye malgré la petitesse. Un tigre a surpris une antilope, s’est élancé sur elle, la mord à la nuque, et la tient sous lui résistante encore, mais vaincue. Un aigle, debout sur son aire, fouille de son bec un malheureux héron qui expire et dont les longues pattes retombent inertes. Un
boa à saisi un crocodile, l’enserre dans ses anneaux et l'étouffe; celui-ci ouvre sa
gueule démesurément, se débat et se tord. Sa queue aux larges écailles est broyée dans les replis du serpent, qui s’enroule comme un câble noué. Partout, dans ces combats, la fureur est à son comble, la rage touche au paroxysme : il s’en échappe des hurlements féroces et des cris de douleur. Les muscles se déchirent, les chairs frémissent. Tout cela est agité, violent, effrayant, tragique; et cependant n'oubliez pas que les grandes lignes restent toujours telles que peut l'exiger l’art le plus rigou-
reux du sculpteur.
Mais Barye ne s’est pas uniquement complu dans l'expression du mouvement,
dans les attitudes vives. Les animaux immobiles ou au repos font contraste. C'
est
un cerf qui, droit sur un rocher, écoute au milieu de la solitude, l'oreille tendue au moindre bruit; c'est un lion pacifique comme un souverain confiant, où une biche étendue morte, où un lapin ramassé en boule qui grignote paisiblement. C'est enfin un héron, philosophe mélancolique, qui dort sur une patte, le bec sous les plumes. Barye à ainsi parcouru la création tout entière, et, en réhabilitant ses types les plus méprisés, il ne lui à pas rendu un vulgaire hommage.
De plus, il à suivi la nature jusque dans son inépuisable variété. Doué d'un pénétrant esprit d'analyse, il a étudié les signes distinctifs de chaque race, noté les caractères particuliers de chaque espèce, et comparé les différences existantes. Aussi est-il arrivé à savoir, comme par cœur, le secret de leur structure, et à pouvoir les reproduire en toute liberté. Il n’est pas deux de ses animaux qui se ressemblent. Chacun a son allure, sa pose, sa façon d'être qui lui est propre, son individualité pour ainsi dire. Une panthère de Tunis se distingue de celle qui est originaire de l'Inde. Il n’a garde de confondre un cerf du Gange avec un cerf de France,et un sportsman, à la première inspection, reconnaitrait non seulement si tel cheval appartient à une race où à une autre, mais encore s'il est de sang
ou de demi-sang.
Il est à remarquer que son savoir n'a pas gèné sa puissance, Ses animaux ne sont ni guindés ni emprisonnés dans leur forme de bronze. Leur immobilité ne semble que la conséquence d’une suspension momentante de leur être : qu'une baguette de fée vienne à les toucher, et ils s’'avanceront, marcheront, continueront le mouvement commencé, En outre, ils n'ont jamais connu la tristesse morne du séjour déshonorant de la cage ; ils sont de ceux qui ont sans cesse vécu au grand air, dans le fond des forêts lointaines, où sur les cimes escarpées ct sauvages : ils jouissent superbement du plein développement de leurs forces naturelles. Partant, il faut voir comme ils sont toujours dans le mouvement de leur action ; il y à une corrélation étroite entre leurs attitudes et la fonction qu'ils remplissent. L'expression n’est pas localisée ou rendue à l’aide de sous-entendus
et d'artifices ingénieux; elle sort pour ainsi dire, et ressort avec une clarté lumi-
neuse de l'allure tout entière. Un lion rugissant rugira de tous ses membres, depuis la crinière qui se hérisse jusqu'à la queue qui bat l'air à grands coups. Un chien en arrèt aura dans tous ses muscles cette fixité qui précède d’une seconde la détente soudaine et le saut instantané. Brisez en morceaux un de ces bronzes, apportez-en un fragment quelconque à un disciple de Cuvier : il devra reconstituer exactement l'animal, son maintien et sa pose.
D'autre part, Barye ne s’est pas contenté des formes extérieures et des atti-
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tudes physiques. Il à tout dit, l'instinct, le caractère et le tempérament; il à pénétré jusqu'aux habitudes, jusqu'aux passions intimes de la race. Voyez avec quelle jouissance bestiale ce tigre se délecte dans le sang qui mouille les crocs de sa mâchoire ! Malgré sa taille colossale, cet éléphant n'est-il pas doux et débonnaire ?
et ce cheval, qui arrondit son encolure en piétinant en cadence, n'est-il pas fier de
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sa légèreté et de son él
On à cru devoir remarquer que Barye avait comme un penchant pour les scènes de meurtre, et qu'il avait traité avec une complaisance particulière les sujets de bataille et de massacre. J'estime que c'est le comprendre mal que de penser ainsi. Quand il nous propose en spectacle des exterminations sanglantes, il n'obéit pas le moins du monde à un goût étrange de cruauté, il se sert seulement du moyen qui lui semble le plus propre à mettre en évidence les appétits féroces de la bête qu'il représente.
J'admets que la manière d’être de son génie l’attirait plutôt du côté de la force et de la puissance nerveuse; mais si la nature lui faisait voir la grâce, ou si sa fantaisie le conduisait vers elle, il savait la saisir au passage. Sa faculté d’assimilation ne l’abandonne jamais. A-t-il été terrible et tragique en montrant un tigre furieux de rage, il va se faire l'interprète charmant d'une gazelle svelte et légère. Tantôt, cédant à son humour, il donne spirituellement à une tortue un héron pour cavalier : il sculpte alors comme Granville dessine. Tantôt il monte à l'épopée; il
devient le Michel-Ange des fauves.
Barye consomma une révolution dans son temps ; avant lui, non seulement certains animaux étaient réputés indignes de tenter raisonnablement l'ébauchoir, mais encore, ainsi que nous le verrons plus tard, ceux qui passaient pour nobles, comme le lion et le cheval, avaient toujours été considérés aux époques modernes comme d'ordre secondaire, comme parties accessoires dans un groupe ; et cela par les statuaires éminents. À la convention, à l'afféterie, à V'à peu près, Barye
substitua l'exactitude et la vérité. Ce coursier consacré dont le type est à la place
LES CARACTÈRES DOMINAN'
des Victoires ne pouvait trouver grâce devant lui : il prit comme modèle le vrai cheval, le cheval vivant qu'il voyait; et trouvant bien ridicules, à juste titre, ces lions affublés de perruques grimaçant une expression humaine, il eut une idée simple qu'il réalisa, quoiqu'elle parût monstrueuse à l'époque: il alla étudier à la ménagerie,
Était-il done réaliste, ce novateur? Avant de répondre à cette question, il convient de s'entendre sur le sens de cette épithète devenue si équivoque, dont les uns se parent comme d'un titre, que les autres laissent tomber de leurs lèvres comme un bläme. Si le réalisme est l'observation fidèle, consciencieuse, pénétrante de la nature vue dans sa force et sa dignité, rendue sans irrévérence, interprétée avec loyauté; si, ayant la passion de la vérité, il en conserve le respect, oui, il peut compter Barye parmi ses partisans et en tirer gloire. Si, au contraire, il n'est que l’assujettissement aux manifestations de la nature quelles qu'elles soient; s'il s’asservit sans choix à la copie du réel, si son goût pour le vrai le détourne de la recherche du caractère, ob! alors Barye n'a jamais été un réaliste.
Il mettait à nu la charpente des animaux, il relevait les dimensions de chaque os, il interrogeait curieusement leurs cadavres; mais, mieux que personne, il connaissait le point juste où l'anatomie finit, où l'art commence. Nulle part, il ne fit étalage de son érudition, ou abus des détails techniques.
Examinez formes avec un soin scrupuleux : elles défient le scalpel. I y
a là une contradiction apparente qu'il importe de faire cesser, et un point obscur qui doit être éclairci. En effet, il existe deux sortes de vérités, quoi qu'on dise la vérité anatomique, ct la vérité artistique. L'une est positive, brutale, n'ayant pas de ménagements à prendre. L'autre montre les choses suivant les lois du goût, et fait prévaloir l'ordre et l'harmonie. Barye les a également possédées toutes deux, mais il ne s’est servi de la première que pour disposer plus sûrement de la seconde, Il supprime, non, il sous-entend les parties secondaires, les détails encombrants du système musculaire, pour développer les grandes masses que réclame la sculpture. Il procède par larges plans de modelé qui sont si justes et correspondent si précisément aux divisions principales de la charpente osseuse que l'expression du mouvement n'en souffre pas, et que l’art ÿ gagne.
Voici, par exemple, une jambe fortement arc-boutée sur le sol: la dissection révèle non seulement la présence des os et des articulations maîtresses, mais encore celle des tendons, des muscles et des fibres qui se ramifient et s’entre-croisent. Rendre tel quel tout cet assemblage, ce serait s’exposer à éparpiller l'attention, à rompre l'unité de la ligne, et en outre à mettre en lumière inutilement ce que la nature,
bien avisée, à dissimulé sous l'organisme et soustrait aux regards. Qu'a fait Baryc?
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