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On peut dire qu'il a véeu les mains dans la glaise ou dans la cire, l'esprit absorbé par l'étude de ses modèles, dont la beauté plastique le prenait tout entier. Il semble que la vie quotidienne avec ses circonstances monotones ou mesquines, ses tracas et ses frivolités, lui ait été indifférente. Aussi l’a-t-il laissée couler sans y prendre garde, l'abandonnant à son cours banal et régulier, lui le créateur de génie, ainsi qu'un bourgeois paisible eût pu le faire. Personne n'a le droit de s’en plaindre, et celui qui consacre ces pages à la mémoire de Barye doit s'en réjouir; car, grâce à Dieu, il lui reste un œuvre puissant à parcourir de son admiration, un œuvre grand et nombreux qu'un volume suflira à peine à analyser et à décrire en détail. Il est d'ordre naturel d’ailleurs que l'homme disparaisse
derrière la gloire de l'artiste,
Ce fut à Paris, le 15 septembre 1796, que naquit Antoine-Louis Barye. De son enfance je ne retiens que ce détail d’ailleurs peu extraordinaire pour l'époque, qu'à l’âge de douze ans il ne savait pas lire encore. Son père, Lyonnais d'origine, exerçait à Paris le métier d'orfèvre, et avait épousé une demoiselle Claparède : ceci soit dit pour les amateurs de documents exacts. Quant à ces
premiers es
is où, d'ordinaire, l'on veut découvrir l'indice d'une vocation qui sommeille, je considère qu'il y aurait puérilité à leur donner de l'importance.
Que le jeune Barye se soit plu à découper avec des ciseaux des silhouettes d'animaux sur le papier, ou à barbouiller de brique écrasée dans de l'eau les murs de la maison paternelle, ce n'était là, j'imagine, que les innocentes distractions d'un enfant qui s’amusait sans tapage. Combien ont débuté ainsi en jouant avec un crayon ou des couleurs, qui ont vécu dans le commerce ou dans la banque ! Quand un homme a illustré son pays par les œuvres de son ciseau, est-il bien nécessaire de scruter sa vie, pour déterminer quand même la minute précise où ses dispositions ont dù se faire pressentir pour la première fois? On arriverait ainsi à déclarer très sérieusement que dans la manière dont le baby jouait avec de la mie
de pain on devinait déjà le pouce du sculpteur.
Ce qu'il importe de signaler, c’est que, privé de toute éducation, Barye par-
vint à s'instruire, par la force naturelle de son intelligence et de sa volonté. Ses
études techniques relatives à son art démontrent qu'il pénétra assez avant dans le
domaine des sciences naturelles. Ses connaissances en histoire, en géographie, en
archéologie même, devinrent peu à peu complètes, et restèrent plus sûres que celles de nombre d'hommes dont la jeunesse, gardée à vue par des professeurs,
est restée enfermée plusieurs années dans un collège. Son grand moyen d'in-
struction fut la lecture; je note ici deux qualités natives que toute sa vie il con-
serva, et qui furent comme des parties intégrantes de son génie : une précieuse
fidélité de mémoire et une pénétrante puissance d'observation.
A l’âge de treize ans, il entra comme apprenti chez un graveur sur acier nommé Fourrier, qui avait obtenu l’entreprise des matrices estampées pour toute la partie métallique des costumes ou des équipements militaires. Barye enfant collabora done pour sa part à la fabrication des boutons d'habits, des plaques de
ceinturons, des ai
oles, des casques, des hausse-cols et des croix d'honneur nécessaires à l’armée française. Bien qu'il eût été ainsi exercé de bonne heure à manier le burin, il faut convenir que ses occupations d'alors n'avaient rien de commun avec l’art proprement dit : il ne se faisait que la main. Toutefois le
milieu où il grandissait n’était pas exclusivement industriel. L’artisan Fourrier,
artiste à ses heures, exécutait, à la commande de l’orfèvre Biennais, — dont le magasin portait cette enseigne étrange : Aw Singe violet, — des repoussés pour la
décoration de tabatières d’or que Napoléon [” envoyait en présent aux souverains.
Or il ne s'agissait pas de simples arabesques, ni d'ornements en guirlande,
mais bien de petits bas-reliefs composés, représentant des scènes historiques. Et Th. Silvestre rapporte que Barye lui dit un jour : « Je me souviens d'avoir vu faire cinq ou six de ces bas-reliefs, dont l’un, notamment, représentait l’entrevue des deux empereurs Napoléon et Alexandre. » Cette fois, sans exagérer les conséquences, il est permis de supposer que ces travaux, dont l'apprenti était le témoin, ont dù, en tenant son intérêt en éveil, confirmer son goût et développer ce qui n’était encore qu'une heureuse tendance.
Cependant, en 1812, le canon grondait dans toute l'Europe. A la France, il fallait des hommes, et des hommes encore. Quand on en manqua, on prit de tout jeunes gens. L'élève de Fourrier, à l’âge de seize ans et demi, dut endosser l'uniforme et partir. Involontairement on songe à ceci : qu'il n'eùt fallu qu'un fragment de mitraille ou qu'une parcelle de plomb pour que le nommé Barye füt
couché, comme tant d’autres, dans un grand trou sous la terre.