‹ L'œuvre de Barye;Chapitre 36 sur 155 · HERCULE TERRASSANT UN SANGLIER · texte numérisé non relu

HERCULE TERRASSANT UN SANGLIER

de se réfugier dans l'étude. Par les circonstances mêmes, Barye fut préservé du péril, et quand il affronta le publie, c’est-à-dire quand il parut au Salon, il était prêt. IL n'avait plus qu'à mettre ses facultés en œuvre, qu'à ouvrir comme un trésor tout un ordre de conceptions nouvelles qui, dans le mystère fécond d'une gestation commune, s'étaient développées, avaient grandi, n'attendant plus qu'une forme

définitive, Dès son entrée en lice, il était armé de pied en cap pour la lutte avec

le succ

Et ces armes, il les avait forgées lui-même à sa mesure. Les quelques loisirs que lui laissaient les travaux de son patron devenaient des heures de travail persistant. Dès qu'il était libre, il courait au Jardin des plantes, et le public qui venait là promener sa curiosité pouvait le voir tantôt absorbé dans son observation, tantôt

dessinant ou prenant des notes.

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Le Jardin des plantes! qui devait plus le connaître et l'aimer? On peut dire qu'il y à vécu; que de fois n’en fit-il pas le chemin! C'est là que s’éveillèrent son goût, sa passion des belles formes vivantes ; c'est là qu'il travailla dans l’ardeur de la première jeunesse; c'est là qu'il devait revenir toujours, même dans la vieillesse, découragé, mais célèbre.

Au Jardin, ainsi que l'on disait tout court, il avait tant de souvenirs ! Il y

avait rencontré le vieux père Lousseau, ce type de brave et d'honnète homme,

ce gardien des animaux féroces, qui aimait ses bêtes comme ses enfants et qui était respecté d'elles. Le père Rousseau fut — mon Dieu, oui! — disons-le, pour réjouir sa mémoire, le protecteur de Barye et même... son nourrisseur. En été, il lui ouvrait chaque jour très régulièrement les portes de la ménagerie à cinq heures du matin, et quand il le voyait tirer de sa poche quelques mauvaises

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croûtes de pain dur, il lui passait de belles tartines de pain tendre, pris pitance quotidienne des ours, et les ours ne faisaient pas attention pour si peu.

Le bonhomme véeut assez longtemps pour jouir de la grande célébrité de son protégé. Il contait aux jeunes artistes encouragés par l'exemple du maitre, qui venaient travailler comme lui au Jardin, l'infatigable ardeur de ce « maigre et grand jeune homme, toujours silencieux, qui, le premier, trouva dignes d'être reproduites les bêtes du père Rousseau. »

Il était fier ; il avait eu dans sa vie deux gloires : celle d'avoir /ormé Barye, et

d’avoir promené dans la ménagerie, en 1815, l'empereur Alexandre. Que de gens en ce monde sont vaniteux pour moins'!

En réalité, le Jardin ne fut pas seulement le témoin des débuts de Barye, de ses succès et de ses peines; il fut aussi son laboratoire, son répertoire de modèles,

son champ d'étude et d'inspiration. Il y emplissait ses yeux d'images de toutes les

attitudes et de toutes les postures; il se familiarisait avec le caractère physique et plastique des animaux qui dans leurs cages posaient devant lui sans contrainte.

Il se pénétrait de leurs silhouettes, apprenait leur structure, et fixait pour luimème la déterminante des caractères particuliers de chaque espèce. S'il était permis de tenter un rapprochement qui pourra étonner tout d'abord, je dirais volontiers

qu'en ce qui concerne les animaux Barye dut soumettre son esprit à une suite

d'impressions, d'empreintes analogues à celles que subissaient les Grecs, qui,

dans les jeux, les courses, les combats d'athlètes, ayant sans cesse sous les yeux

1. Je tiens ces renseignements de M. Jacquemart, l’éminent statuaire qui travailla dans l'intimité et sur les conseils de Barye.

des corps sains et florissants, des nudités admirables, s'assimilaient la beauté

physique au point de la savoir par cœur. Mais le champ d'étude que Barye avait

à parcourir était essentiellement divers et comme morcelé par la différence des genres, il fut entrainé à remonter aux lois premières qui règlent les classifications. Dès lors, l'observation, même constante, du corps de l'animal, de sa charpente extérieure, de son enveloppe, ne suflisait plus. Barye se fit anatomiste, et il le resta toute sa vie.

Parvenu à la réputation, en pleine possession de sa science technique, il ne se crut jamais dispensé de recourir à ces réconfortantes enquêtes. Un gibier devenait pour lui une pièce anatomique; il l'étudiait comme l'étymologiste étudie un mot et fouille le dictionnaire pour en déterminer la racine.

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Des renseignements intimes nous ont révélé de piquants détails. S'a

il d’un lièvre, par exemple, il l'empruntait à la cuisinière soi-disant pour une

heure ou deux, et l'emportait comme une proie dans son antre de sculpteur.

Justement, il avait ce jour-là un détail à voir, une attache à vérifier. Mais, la chose faite, ce n'était point fini. Il avait besoin de mouler une patte, de modeler la tête sur nature. Le lendemain seulement il rendrait la bête. Or il arrivait souvent que, détenue plus longtemps qu'il ne fallait, elle n'était plus bonne pour la casserole. L'atelier l'avait bel et bien ravie à la cuisine. Il ne fallait plus penser au rôti, force était de renoncer au civet; mais le lièvre n'avait pas été perdu pour l'artiste.

C'était bien autre chose quand un animal d'espèce rare tombait malade au Jardin des plantes. Barye connaissait les pensionnaires; il était tenu au courant de leur santé. Il allait prendre de leurs nouvelles avec la sollicitude inquiète d'un héritier. Et le décès prévu survenait-il, un gardien envoyé par le père Rousseau, accourait prévenir Barye, qui, sans perdre une minute, quittait tout, quelle que fût l'heure ou le moment, pour se précipiter vers la cage du défunt. Là, sur la dépouille encore chaude, il procédait à son investigation. Il reconstituait la vie. On le voit d'ici, promenant ses mains sur la bête inerte, palpant les os, mesurant les articulations, faisant jouer les muscles, s'arrètant pour tracer, en guise de notes, des croquis rapides avec mention des longueurs, calme, absorbé, passionné en silence pour la diversité puissante de cette nature qu'il explorait en

savant et en artiste.

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