‹ L'œuvre de Barye;Chapitre 43 sur 155 · CERF COURANT · texte numérisé non relu

CERF COURANT

donné les bandes qui n'appartiennent qu'au tigre. L'épine dorsale forme une bosse impossible d'après la structure ostéologique; la queue, qui se termine en pointe comme celle d'un rat, est d'une forme fausse, les pattes de devant sont beaucoup trop grosses par rapport à celles de derrière, les oreilles sont mal placées, le museau n'a pas le caractère propre à cette famille de quadrupèdes. Il est donc constant, aux yeux des savants, que c'est d’après un jaguar mal empaillé

que M. Bar:

a moulé son tigre; que devient alors cette imitation si extraordi-

naire de la nature, tant vantée par ceux qui, comme moi, ne se sont pas éclairés

avant de se prononcer !

« .…. Ces réflexions, dont les conséquences sont toutes positives, enlèvent à l'œuvre de M. Barye une partie de son mérite. Ce n'est plus, comme un aveugle enthousiasme l’a proclamé, un chef-d'œuvre de vérité, et le meilleur ouvrage de l'exposition, mais seulement un morceau très estimable qui, sans commander l'admiration, excite une sensation d'effroi et de pitié qui surprend

au premier abord et captive fortement l'attention.

« La souffrance du crocodile, la voracité du tigre, sont exprimées avec énergie :

l'émotion est neuve. Rien dans la salle des sculpteurs n’en fait naître une pareille, il est vrai : est-ce une raison pour qu'il y ait chef-d'œuvre, et que le bon public doive admirer? Ce n’est pas mon avis. »

Constatons tout d’abord que dans ce morceau la malveillance du parti pris académique est traversée et, au fond, comme mitigée de restrictions quelque peu contradictoires dont le pauvre écrivain n'a pu se défendre. On sent que c’est par lambeaux qu'il arrache la vérité de sa conscience, qu'il se violente pour confesser qu'il y avait là : une émotion neuve. Mais quelle histoire il nous conte, quand il accuse Barye d'inventer dans la nature !

Le trait n'est-il pas joli à cette époque où les Héro et les Léandre sont en vogue, où les jolis garçons de la mythologie portent le toupet à la Louis-Philippe, où l’auteur lui-même vante l'exactitude parfaite des types et de la mise en scène dans le tableau du Moïse enfant, présenté à Pharaon, exactitude, j'imagine, qu'il n'avait pu contrôler que de fort loin? Puis enfin que penser de la leçon d'anatomie

et d'ostéologie donnée à Barye? Le statuaire grave et concentré d'ordinaire en a

certainement ri, surtout plus tard; mais il a dû être plus touché, j'imagine, de l'appréciation dans l’Artiste de M. Victor Schæœlcher, un des rares survivants de cette époque à l'heure où paraît ce livre : « De quel génie ne faut-il pas être doué pour animer à ce point deux ou trois sacs de plâtre! »

Ce n'est pas sans raison que j'ai rappelé les critiques de 1831. Il est toujours intéressant de voir comment à été accueillie l'entrée en scène d’un artiste qui se présentait seul, en dehors de tout groupe et dans des attitudes absolument nouvelles. Dès ses premiers pas, il devait surprendre, étonner, troubler des manières de voir, heurter des traditions : ce qui devait arriver, arriva. Et cependant, il convient de le retenir, tout de suite des applaudissements se firent entendre se dégageant de la surprise générale. Il vint à lui des admirateurs dont le nombre allait grossir sans cesse. Quant aux griefs qu'il encourut, on remarquera

qu'ils sont restés les mêmes, et qu'ils s'attachèrent à lui sous la même forme

qu'au premier jour : c'étaient ceux d’une époque, d'une école, d'un préjugé. Il fallait que l'époque passàt, que l’école disparüt, que le préjugé fût convaincu

d'inanité ; son génie pouvait attendre : l'avenir était à lui.

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Et maintenant examinons pour nous-mêmes cette œuvre de début. Voyonsla de nos yeux d'hommes qui connaissent celles qui ont suivi et donné à l’ensemble sa valeur totale. Il est évident que Barye est là, qu'il est manifesté. Nous n'avons pas encore devant nous le maitre, le Barye puissant et fort qu'il va deve-

; l'anatomie exacte et

nir bientôt, Pour le moment il sait trop, ila vu de trop prè précise le gène. Il a besoin d’élaguer les connaissances techniques inutiles à l'œuvre d'art. Gustave Planche a raison quand il lui reproche « d’étouffer la vie de ses animaux sous une multitude de détails reproduits trop petitement ». Plus tard, les

ra alors en

détails seront moins nombreux, mais plus fortement accusés. Barye

possession de sa belle facture large. Il évitera tout semblant de dureté et de sécheresse ;

üres, etsimplifier plus pour exprimer mieux. Mais

il saura faire les sacrifices nécess

quoi qu'il advienne, ilaura avecle Tigre dévorant un crocodile formulé sa plastique et, de toutes parts, constitué son esthétique. L'action dramatique est déjà intense. Elle restera sa visée principale, et ses moyens seront le développement superbe des formes de l'animal, ainsi que la mise en relief du caractère moral par le dégagement de la dominante du caractère physique. Dès 1831, il avait trouvé une sculpture dans la sculpture.

A cette époque, le règlement de l'exposition, plus paternel que celui de nos jours, autorisait l'envoi successif au Louvre d'œuvres après l'ouverture. Cest ainsi que le quatrième supplément du catalogue mentionne, sans les désigner malheureusement, des groupes d'animaux en plâtre. La presse les signale, les loue, mais neles décrit pas. Faut-il croire que Gustave Planche y fait allusion lorsqu'il dit: « Nous avons vu de lui (de Barye) des modèles en plâtre de cerfs, de chiens et de chevaux, empreints du même talent et blämables sous les mêmes rapports.» Cela peut être, mais à ce propos je ne résiste pas au désir de rapporter ce passage du compte rendu de M. Victor Schæœlcher dans Artiste. Le sénateur de 1889 se souvient-il de ces lignes empreintes d’une philosophie qui unit la politique à l'esthétique ?

« M. Barye vient d'envoyer depuis, au Louvre, deux nouveaux groupes

d'animaux peut-être encore supérieurs au premier, Il nous montre sans cesse le fort qui déchire le faible, Je veux convenir qu'il nous montre ce qui est vrai, et le peuple est là pour l’attester ; mais, outre qu'une telle moralité est assez désespérante, on peut justement l’accuser de rendre toujours ainsi la même pensée, défendre

toujours la même sensation. M. Barye n'a peut-être pas songé à cela. IL suflira

de le lui faire obse

ver pour qu'ilne retombe pas dans la même faute, Comme si cet habile sculpteur voulait acquérir tous les genres de gloire, il a exposé aussi un Martyre de saint Sébastien auquel on ne reproche que de la lourdeur ; mais le sentiment de la vie qui s'éteint et l’affaissement du corps sous la souffrance, si bien exprimés dans cette grande figure, en font un ouvrage de premier ordre, Pauvre saint Sébastien! est-ce la mort qui penche déjà sa belle tête, ou la honte qu'il éprouve de se voir ainsi exposé tout nu aux yeux des passants ? Si M. Barye excelle à peindre la nature souffrante, M. Duret a des qualités opposées qui ne sont pas moins dignes d’éloges,.… ete. » N'insistons pas sur ce rapprochement de noms qu'il faut mettre sur le compte de la transition nécessaire et chère aux critiques d'art de tous les temps.

Le 16 août de cette année-là, Barye recevait, des mains du roi, une médaille

de deuxième classe votée par la commission des récompenses, alors que Duret, Gatteaux et Dumont, entre autres, obtenaient une première médaille, ainsi que Champartin, Court et Dubufe pour la peinture, Hittorf et Caristie pour l'architecture. À la même séance Léopold Robert était décoré de là croix de la Légion d'honneur.

Et Gustave Planche fulminait aussi, en post-scriptum de son Salon : « La plume nous tombe des mains, M. Paul Huet n'est pas même nommé ! Ignorance, folie et pitié! De l'indignation ou du mépris, que choisir? Pauvres arts, pauvre France ! inutile et impuissante critique ! Puissent la solitude et le recueillement consoler les vrais et les grands artistes ! »

Cependant l'austère démocrate qui avait rendu compte du Salon dans l'Artiste, M. Victor Schælcher disait avec sévérité :

« Si l'ordre de la Légion d'honneur a encore quelque importance dans ce siècle désillusionné et assez fort pour mépriser de pareilles disünctions, il faut se réjouir des trois croix qui viennent d'être données, Dupré (graveur en médailles.) Léopold Robert et Dupont (graveur) sont décorés. Ceux-là du moins en étaient dignes, et, quoique nous regrettions que le statuaire Barye n'ait pas partagé cet honneur,

puisque honneur il y a, les artistes doivent s’enorgueillir qu'on les ait trop respectés

pour leur prodiguer scandaleusement des croix comme à là garde nationale ! »

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