XIV PRÉFACE
Notre sentiment ne serait pas le même si nous rapprochions du chef-d'œuvre de Barye un groupe bien connu de Jean de Bologne, Æercule et de Centaure Nessus, grand marbre qui se trouve à Florence, sous la loge des Lanzi. Il y a là, en même temps qu'un manque absolu de caractère, une faiblesse dans l'action, et quelque chose de fastueux dans l'exécution qui n'est ni conforme à la tradition antique, ni inspiré de la nature. Si on voulait encore faire un autre parallèle, évoquer le groupe de Canova qui est à Vienne, le T'hésée tuant le Centaure, il faudrait aussi reconnaitre que cet ouvrage ne saurait supporter la comparaison ni avec la sculpture du Parthénon, ni avec celle de Barye. En résumé, celle-ci rappelle l'antique par sa valeur et non par l'apparence. C'est un ouvrage dans lequel l'antiquité est égalée par la profondeur savante de l'étude
à l’ordre
et par l'intensité du génie sculptural. L'œuvre est classique, d'idées supérieur auquel elle se réfère et grâce à sa puissance.
Nous arrivons aux groupes du Louvre qui ont une si grande importance. On ne peut pas les étudier facilement : ils sont placés sur la façade des pavillons du centre, à la hauteur du premier étage. On les voit done mal, et, cependant, l'architecte Lefuel a eu une bonne et généreuse pensée en les commandant à
Barye : il rendait ainsi au maitre le plus légitime hommage. Un jour, je l'espère,
on les moulera et on les coulera en bronze pour les mettre sous nos yeux : et nous aurons alors un spectacle magnifique.
Ces groupes sont au nombre de quatre, se faisant pendant deux à deux : la Guerre et la Paix :; la Force assurant le travail et l'Ordre protégeant les arts el l'industrie. Telles sont ces allégories ; je relève ici les termes du programme,
L'allégorie est un genre ingrat, parce que, le plus souvent, les mots ont plus de sens que les choses. En disant : « Abondance », on éveille plus d'idées que n'en peut exprimer une statue qui d'une corne renversée répand large-
ment des fleurs et des fruits, toutes sortes de richess
Cependant le génie symbolique des anciens s’est appliqué à ces jeux de la raison, et l’art de tous les peuples nous en offre des exemples. Dans les groupes du Louvre, on ne voit
aucun trait emprunté à l'antiquité. Les éléments nécessaires à l'intelligence du
sujet, comme les formes elles-mêmes, sont tirés de la nature: la nature seule en a fait les frais. Avec quelle énergie et quel aspect imposant dans sa simplicité n'estelle pas rendue! La voilà traduite sans emprunt ni réminiscence, sans autre appui que la connaissance que l'artiste en possède et la forte impression qu'elle Jui a
causée. Nous trouvons ici toute la science du maitre. Je l'ai fait remarquer à
propos du Lion assis : cette science, résumée dans une généralisation savante, est
cependant exempte de toute affectation. On se demande ce que seraient devenus
PRÉFACE XV
de pareils sujets entre les mains d'artistes de la Renaissance et des temps qui
ont suivi. Lorsque l’on y songe, on voit tout de suite apparaître des compositions
théâtrales, une exécution redondante et vide. Mais en face des groupes du Louvre,
on est touché de la simplicité et de la sincérité avec lesquelles ils sont traités. Là où la forme humaine eût été ramenée à une convention ornementale, Barye l'a figurée dans des conditions essentiellement organiques; et cependant son œuvre est hautement décorative.
Les petits modèles des groupes du Louvre existent en bronze et en plâtre; ils sont la propriété de M. Barbedienne. Les bronzes portent certaines morsures du burin et du rifloir qui sont des coups de maître. Sur les plâtres, on voit partout l'empreinte de la main et de l'ébauchoir de Barye. Les touches que l’on
; observe, sont énergiques et personnelles. Elles nous montrent l'artiste mar- ’ O
quant, avec une décision rapide, l’impression qu'il reçoit de la nature, en songeant à son sujet. Elles sont profondément sincères et vivantes et par là donnent à l'exécution un caractère qui relève un genre enclin à la banalité. En dépit d'elle-même, l’allégorie nous rend ici pensifs et nous émeut.
Telle a été la marche ascendante suivie par Barye. Le développement de
son admirable carrière a été profondément logique. La science de l’art, l'étude
passionnée de la nature, le respect de la vérité, voilà le secret de sa force. Avant d'aller plus loin, il importe de faire la part de ces éléments et d'établir, au risque de quelques redites, ce que Barye doit à l'éducation qu'il a reçue
et à celle qu'il s'est donnée.
Au sortir de l'École des beaux-arts, quelle pouvait être la somme de talent acquise par le jeune sculpteur ? Telle est la première question que nous devons nous poser. Malheureusement, nous sommes réduits sur ce point à un petit nombre de témoignages. Le Cain maudit, qui obtint un second prix de Rome n'existe plus; nous savons seulement que l’Académie avait ainsi motivé son jugement : « La figure est parfaitement dans l'expression du sujet. La tête est d'un beau caractère, et quoique la figure ne soit pas terminée, elle manifeste un grand sentiment de force et de vérité qui donne les plus grandes espérances. » Nous n'en savons pas davantage, mais cela n’est pas indifférent.
J'ai parlé d’une esquisse de Barye, d’une composition en bas-relief qui est restée à l'École des beaux-arts. Certes il est impossible de trouver dans ce travail
fait en un jour, je ne dis pas du talent, mais l'indice même éloigné d'une