MUNIE
lyse. L'’ours offrait les mêmes diflicultés que l'éléphant, car la laideur de ces deux
HU
modèles est également proverbiale. M. Barye a résolu le second problème aussi
heureusement que le premier... Dire que les cavaliers sont bien en selle, que les chevaux pleins d'élan sont dignes des cavaliers, ne suflirait pas pour caractériser le mérite de ce groupe. Il y a dans la disposition des figures, dont il se compose, une prévoyance, une adresse qui ajoute une valeur nouvelle à l'exactitude de l'imitation. La forme des chevaux contraste heureusement par son élégance avec les
membres de l'ours, courts et ramassés.….
É É Ë ë E - EF È ë
« La Chasse au lion présente une scène complexe. Il ne s’agit pas en effet d'atteindre et de frapper le lion pour délivrer la contrée d'un hôte dangereux ; il s’agit de sauver un buffle qui est aux prises avec le lion. Les cavaliers arabes accourus au secours du bufle s'efforcent de le dégager. Le but de cette lutte s’explique très clairement, et le spectateur ne conserve aucun doute. Les cavaliers Arabes se distinguent par une étonnante légèreté d'allure; chacun sait que les Arabes ont une manière toute particulière de monter à cheval qui ne ressemble en rien aux habitudes européennes. M. Barye a parfaitement saisi, parfaitement rendu l’agilité qui forme le caractère distinctif de cette race. Nous avons en France, en Angleterre, d'aussi habiles cavaliers en deçà comme au delà de la Manche, il s’en rencontre bien peu qui puissent lutter d’agilité avec les Arabes. Le lion aux prises
avec le buffle est d’une grande beauté. Ne pouvant étreindre son ennemi, qui lui
est supérieur en force, mais qui ne peut lutter avec lui de souplesse, il s'efforce
d'entamer l’épaisse cuirasse de son adversaire, sauf à se dérober par un bond rapide, dès que le buffle voudra engager la lutte. Au moment où les cavaliers arrivent, le buffle est déjà renversé, et son sang coule sous les dents et les grifles du lion. Tous ceux qui ont vu dans les marécages d'Ostie les buflles sauvages déployer librement toute la puissance, toute la richesse de leurs mouvements, rendront pleine justice au talent de M. Barye. Ce que Paul Potter à fait pour la génisse et le taureau, M. Barye a su le faire pour le bufle. Dans l'étude attentive de cette robuste organisation, il a trouvé des éléments d'élégance qui étonneront plus d'un spectateur... Je crois à propos de signaler la manière ingénieuse dont il a su traiter le costume des cavaliers. Les burnous jetés sur leurs épaules offrent à l'œil des lignes très heureuses et n’ont pourtant rien de systématique dans leur ajustement... La disposition des plis est tellement simple, tellement d'accord avec le mouvement des cavaliers, qu'elle semble prise sur nature... Les burnous rendus avec tant de souplesse et d'élégance donnent plus de vivacité à l'engagement. En voyant l'air s’engouffrer sous la laine, le spectateur comprend que les cavaliers n'ont pas perdu un seul instant, et qu'ils ont couru sur le lion aussi rapides que la flèche.
« J'arrive au dernier groupe qui lutte avec les précédents d'énergie et d'har-
monie. Nous avons devant nous deux cavaliers tartares qui chassent l'élan. M. Barye s’est efforcé de rendre dans toute sa vérité, je pourrais dire dans toute sa singularité, l'armure des cavaliers tartares. Bouclier, carquois, rien n'est oublié. Les détails les plus minutieux qui semblent ne mériter aucune attention, sont étudiés avec soin et donnent à la composition tout l'attrait d’un spectacle inattendu. Depuis la forme du casque, jusqu'à la forme des étriers, M. Barye n'a rien voulu omettre, et je trouve qu'il a bien fait. Il s’est attaché à reproduire fidèlement le type de la race tartare, et ses cavaliers en effet rappellent d’une manière évidente
les types que nous connaissons par le témoignage des voyageurs. Quant à l'élan
déjà terrassé qui succombe sous leurs coups, il est modelé avec une précision que les naturalistes ne contesteront pas. Dans la représentation de ce type aussi agile et plus fort que le cerf, rien n’est livré à la fantaisie. Il est facile de voir que l'auteur a vécu plus d’un jour avec son modèle, qu'il a regardé plus d’une fois avant de se mettre à l'œuvre. La souplesse et la force sont écrites dans le corps tout entier, et l'exactitude de limitation n'ôte rien à la liberté des mouvements. »
Après avoir lu la description détaillée de Gustave Planche, demandons-nous
maintenant pourquoi on a expulsé les C'hasses du Louvre.
Les uns estiment qu'au fond de l'affaire il y a eu de la rancune et de la
LA VIE ET LES ŒUVRES. ut
jalousie. On n'arrive pas aussi vite que Barye à la réputation, sans exciter l'envie.
Dès ses premiers Salons, il attire l'attention du public, et la famille royale s'intéresse à lui. On parle de lui dans les journaux à tout bout de champ. Il a des travaux, et la nouvelle se répand qu'il va en obtenir d’autres encore et de plus importants : les figures du pont de la Concorde, et le couronnement de l'arc de Triomphe !
En vérité, c'en
t trop. Quel est donc ce petit modeleur de petits animaux, dont on veut faire un grand artiste? Il faut le rappeler à la raison, et donner une leçon à la critique qui perd la tête... Privons-le d'une exposition !
Ce sentiment, hélas! est bien humain; il a pu influencer la décision du jury, mais je ne crois pas qu'il l'ait provoquée.
D'autres prétendent expliquer l'injustice par le manque de compétence spéciale d’une partie des juges. A cette époque toutes les sections de la quatrième classe de l'Institut, c'est-à-dire de l’Académie des beaux-arts étaient appelées à se prononcer sur le sort des œuvres présentées. Les architectes et les musiciens, aussi bien que les sculpteurs et que les peintres, avaient le droit de vote, et chacun, par
réciprocité, dans le genre différent du leur. Cette mesure quelque étrange qu'elle
paraisse de nos jours, et quelque opposition qu'elle ait rencontrée à l’époque, n'a rien qui me semble suspect, et, au point de vue du principe de l'union des arts, rien qui soit effrayant. Une œuvre belle, doit toujours l'être pour l'artiste.
La vérité est que si Barye avait exposé isolément ou sans bruit ses groupes des Chasses, il eùt certainement rencontré le même accueil que par le passé, de l'équité de ceux-ci, de l'enthousiasme de ceux-là et de la froideur jalouse ou réservée des autres. Mais depuis trois années il était question du fameux surtout de table du duc d'Orléans!
Lorsque les pièces principales en parurent au Salon, « c’est de l'orfèvrerie! s'écrièrent en chœur les pseudo-fervents du grand art, l'orfèvrerie, c’est de l'art industriel! »
Nous avons là un exemple typique de ce préjugé d’après lequel il y aurait Ï YE Jus
deux arts : celui qui est industriel, et celui qui ne l’est pas. Parfois l'industriel
est appelé décoratif, alors il monte en grade : ce qui fait trois catégories. Cette
méchante erreur, que nous n'avons pas encore extirpée, nous, hommes du
xx° siècle vieillissant, était profondément enracinée vers 1837. Modeler un Apol-
lon, un Épanimondas, ou une Diane, c'est faire œuvre d'artiste, mais reprendre
la tradition des maîtres de la Renaissance, ciseler des merveilles en bronze des-
tinées à un ensemble qui ravira les gens de goût dans l'ordinaire de la vie, c'est faire acte d’artisan !
Puis une autre querelle fut invoquée par le jury pour pallier sa faute : les Chasses étaient de la sculpture de genre!
La sculpture de genre, que de fois n’a-t-on pas lancé ce mot à Barye, et cependant qui le mérita moins que lui! Quelque chose qu'il ait produite,
il a aflirmé le contraire du genre qui est le style, par l'accentuation du caractère
dominant : je ne me lasserai pas de le dire. Ce reproche était donc aussi mal fondé qu'était employé au rebours du sens commun ce terme qui n'est qu'un barbarisme esthétique : art industriel. Dans les œuvres de 1837 Barye avait mis les plus hautes facultés de son tempéramment d'artiste.
Mais en somme qui faut-il le plus plaindre : de Barye qui fut refusé, ou du jury qui le refusa? C'est surtout pour le second que je me sens apitoyé. Le retentissement fut tel dans le présent, il devait si lontemps se prolonger dans l'avenir, que Barye fut grandi de tout le prestige des victimes. Il était d'ailleurs en bonne compagnie : il n'avait plus rien à envier à Delacroix ni à Théodore
Rousseau.
Le coup lui fut rude néanmoins, si l’on en juge par les conséquences. Les natures calmes gardent longtemps sensibles les atteintes qu'elles ont reçues jusqu'en 1850 Barye refusa de se présenter au Salon. Mais ce temps d’absence ne fut pas pour lui temps de loisir, Son œuvre, il la continua avec toute la sérénité de l'artiste, avec toute l’ardeur de l'homme de travail. Bien des créations autres que : /ndien monté sur un éléphant terrassant un tigre, cet admirable groupe, furent pendant cette période conçues, mises en train, laissées de côté, reprises et terminées.
Cependant il n'était pas abandonné de la faveur de la famille royale non
plus que de celle du grand public. Il semble que, par contre-coup, il profita
au point de vue des commandes de l'acte inqualifiable du jury.
Imitant l'exemple donné par l'héritier présomptif de la couronne, le duc de Nemours et le due de Luynes voulurent avoir un surtout de Barye. Le duc de Montpensier lui fit exécuter un dessus de cheminée qui fut terminé en 1846; et enfin je lis ces lignes dans l'étude de Th. Silvestre! : « Barye avait beaucoup
étudié la fonte des métaux, et si M. de Rothschild, qui voulait lui commander un
magnifique couronnement de surtout de table en argent, avait persisté dans son intention, Barye, prenant à son compte des ateliers, se fùt pour toujours peutêtre Ctabli dans l’orfèvrerie. »
Ce travail ne fut pas plus exécuté que les deux premiers; seul, le dessus de cheminée du due de Montpensier devait être mené à bonne fin. Barye à cette époque avait établi dans sa demeure, à la suite de ses ateliers, des magasins de vente pour ses modèles : il pensait que l'empressement du public pourrait le venger du dédain de certains de ses confrères, ignorants ou rendus injustes par la jalousie.
Toute liberté lui avait été laissée par le due de Montpensier pour l'invention et le choix du sujet du dessus de cheminée. Barye imagina de représenter dans la pièce principale qui devait surmonter la pendule Angélique et Roger montés sur l'hippogriffe, d'après l'épisode célèbre du Æo/and furieux, de l’Arioste, et de placer à droite et à gauche un candélabre monumental.
Gustave Planche avait été admis à voir, au cours de leur exécution ces œuvres qui n’affrontèrent jamais le publie des expositions, du vivant de Barye. Il en parle longuement et avec enthousiasme. L'Angélique et Roger est pour lui « comme une des inventions les plus ingénieuses de l'art moderne” » ... « Le génie de l'Arioste, le premier poète de l'Italie après Dante, convenait merveilleusement à l'intelligence de M. Barye et le sculpteur français, en le consultant, a trouvé dans cet entretien d’utiles leçons. Des deux parts, c'est la même liberté ; la même fantaisie livrée à elle-même. »
Or je veux mettre sous les yeux du lecteur la traduction du passage de l’Arioste
« Angélique avait été enchainée le matin même par les barbares impitoyables. Elle était sur le rivage, entièrement nue, toute belle par nature, sans voile qui cachât les brillantes fleurs de ce corps que n'avaient flétri ni le chaud de l'été, ni le froid de l'hiver. Roger la crut d’abord une statue de marbre précieux, mais il reconnut bientôt la femme, aux pleurs qui coulaient sur ses joues et tombaient
4. Th. Silvestre. Artistes vivants, « Barye », p. 200. 2, Gustave Planche. Portraits d'artistes, « M. Barye », p. 167.
SE eee RER ETES EEE
MUUNNNUNN
VUUHUL
b ë É FE É ë Le