LOUP SAISISSANT UN CERF BLESSÉ
son expérience de praticien, d'ouvrier même, venait en aide à son goût d'artiste. Jamais, parait-il, il ne trouvait qu'on payàt trop cher un bon ciseleur. Nous verrons que cet excès de conscience ne fut pas sans nuire gravement à ses intérèts matériels.
A propos de ses modèles, il est un point qui a prêté à bien des controverses, et sur lequel il est possible maintenant de faire la lumière complète.
On avait remarqué que ses premiers bronzes sortant de la fonderie de la rue de Boulogne étaient marqués, en outre d'un poinçon, d'un numéro. Que signifiait ce numéro? Les commentaires allèrent leur train, surtout après la mort
de Barye, quand les amateurs commencèrent à être mis en goût des belles épreuves
et des belles patines.
AMHNHMMUNNH
UAH UENEMHENNE
MUAUNUU
RU
Or, le catalogue de 1847-1848 nous donne la clef de l'énigme. On n'a qu'à lire sa dernière page pour comprendre.
NOTA. — 1° Chaque bronze porte d'une façon apparente le numéro de l'épreuve et le poinçon de
l’auteur.
2 Les bronzes de la deuxième série peuvent servir pour les pendules de bureau ou de chambre à
coucher, et ceux de la troisième, pour les pendules de salon.
Ainsi done chaque épreuve portait un numéro d'ordre suivant la sortie de la fonte. Barye prétendait que chaque acquéreur fût mis au courant du nombre des épreuves obtenues avant celle qu'on lui proposait, et par conséquent du rang qu'elle occupait dans la suite des reproductions.
En doute-t-on encore, car je sais qu'il existe des récalcitrants devant cette explication trop simple?
Je ne puis mieux faire que de citer une lettre écrite de la main de Barye, chose rare, en réponse à un propriétaire d’un de ses bronzes intrigué par le numéro mystérieux.
Paris, le 17 décembre 1859.
Monsieur,
Le numéro que porte le lion au serpent dont vous vous êtes
rendu acquéreur, est un numéro d'ordre, c'est-à-dire la 27° épreuve du modèle.
Recevez, monsieur, l'assurance de toute ma considération. BARYE.
Voilà donc la solution du problème. Mais on devine aussi ce qui devait arriver. Barye fut bientôt obligé de renoncer à ces révélations trop franches. L'amateur ignorant par nature, mais instruit, grâce à l’arithmétique, de la différence de chaque modèle, — différence dont tout le monde chez lui pouvait s'apercevoir aussi bien que lui-même, — l'amateur ne voulait plus que des premiers numéros, et se détournait des derniers que, somme toute, il n'aurait pu distinguer à lui seul. Aussi les autres catalogues ne reproduisent-ils plus cette annotation.
L'être moral de Barye ne se dévoile-t-il pas en cette circonstance tel qu'il était: profondément honnête, d'une honnêteté traversée, dans la vie quotidienne, de bonhomie naïve ?
On ne saurait expliquer autrement la deuxième note, celle par laquelle il avertit son public que tel bronze est spécial aux chambres à coucher et tel autre convient aux pendules de bureau ou de salon.
Il faut toutefois tenir compte de la diversité des époques, et peut-être même
de la difficulté où il était de subvenir à de pressants besoins d'ordre pratique.
Il guidait de cette façon, en le provoquant, le choix du chaland. Il dirigeait son goût vers un but d'utilité, et il savait à qui il s'adressait.
Il n'importe. Que nos dilettanti d'aujourd'hui soient fiers ! ce n’est pas à eux qu'on oserait déterminer par avance la place qu'ils auront à donner à leurs acquisitions dans telle ou telle partie de leur mobilier. Leur éducation est faite,
et une aussi indiscrète prévoyance serait accueillie avec impatience.
I y avait dix ans, en 1847, que Barye s'était retiré sous sa tente d'artiste solitaire, non afin de s’y reposer, mais d'y travailler pour lui-même. Créant, fondant, exploitant, muni d'une patente de bronzier, comme un simple industriel,
— ce qui, paraît-il, fit scandale, — il semblait avoir renoncé aux commandes
administratives comme aux faveurs officielles, lorsqu'on apprit cette année-là qu'il venait de terminer un lion pour les Tuileries.
C'était celui qui allait être si célèbre sous le nom de Zïon assis où au repos. IL avait été auparavant demandé à Barye par la liste civile pour le dédommager, assure-t-on, de la décoration projetée et abandonnée de l’are de triomphe.
Terminé en 1847, il ne fut mis en place que l’année suivante par les soins du peintre Jeanron, alors directeur du Louvre, et fut exposé dans le jardin des Tuileries, non loin du Zion au serpent de 1833. Bien plus tard, en 1867, après la construction des nouveaux bâtiments, cette œuvre reçut sa destination définitive sur le quai des Tuileries, à la porte ménagée autrefois pour le passage de Napoléon II et qui est maintenant l'entrée de la préfecture de la Seine. De l’autre côté se trouve une reproduction habilement inversée d’après un moulage.
Cette reproduction mécanique ne cessa de faire gros cœur à Barye. II parlait sans cesse avec indignation de ce qu'il appelait un manque de procédés à son égard. L'administration impériale était venue lui faire des offres. Elle demandait un pendant au Zion assis; et ce pendant il eùt voulu, par-dessus tout, l’exécuter de ses mains. Il en fit une esquisse superbe qui, coulée en bronze à cire perdue,
nous est heureusement restée. Il proposa même, au point de vue du prix, des
ui
qu
conditions qui prouvaient son désintéressement. Les événements, la situation des crédits, — de tout temps, remarquez-le, les crédits sont dans une situation fàcheuse, — empèchèrent que ce rêve ne se réalisät. Malgré son avis, contrairement à sa volonté, la reproduction mécanique l'emporta ; et combien de passants sur le quai des Tuileries ne se sont jamais doutés qu'il y avait eu là pour Barye un véritable sujet d'amertume! combien, s'ils le savaient, ne le comprendraient point!
Une autre cause de mécontentement fut le mode de fonte employé. En effet, le lion assis fut fondu au sable, et Barye tenait à la fonte à cire perdue qui livre naturellement sans interprétation, sans corrections, l'œuvre telle qu'elle est sortie des mains de l'artiste, gardant même l'empreinte de son pouce,
« Le lion de 1847, dit Gustave Planche inspiré à coup sûr par Barye, a subi les outrages de la ciselure, tandis que le lion de 1833 est devant nous tel que l’auteur l'a conçu. Le métal, en prenant la place de la cire, a reproduit jusqu'aux
ez claire-
moindres coups d'ébauchoir. Ces détails purement techniques disent as ment pourquoi dans le Zion au repos plusieurs détails, dont l'importance ne peut être contestée, semblent omis par l’auteur, tandis qu'ils ont été effacés par la ciselure. Cette apparence d’omission, par un motif que je ne me charge pas de déterminer, est plus sensible dans les membres antérieurs. L'infernal outil qu'on nomme riffloir a poneé les cuisses du lion comme une planche de sapin, tandis que les épaules ont échappé à ses coups”... »
Tout cela est dit avec compétence assurément, mais, en dépit de la fonte, quelle beauté que ce lion des Tuileries! Comme il légitime les enthousiasmes des vrais artistes moins préocupés des imperfections d'un procédé qui, somme toute, disparait sous la splendeur de la forme! Ne pensons plus à récriminer vaine-
ment, écoutons plutôt ce qu'a écrit en une heure d'émotion le vaillant
peintre qui si sincèrement, si profondement, admire Barye *
« Quelle admirable âme d'artiste que ce Barye! s’écrie M. Bonnat. — Sentant le besoin de donner plus de simplicité à la forme, — que dans le Zion de 1833, — de mieux faire voir la beauté des proportions, tout en accordant moins d'importance à l'habileté de la main, il fit le Zion assis qui orne aujourd'hui une des portes du Louvre.
« Il le fait calme, sans drame : là les grandes divisions sont plus nettes, le poil disparait, et avec lui le travail de l'ébauchoir. La construction est plus
1. Portraits d'artistes. « M. Barye », par Gustave Planche. 2. « Barye », étude par Bonnat (Gazette des Beaux-Arts, mai 1889).
RS ee Sr =
TE es
franche. On voit les attaches des membres. Plus la moindre hésitation dans le
dessin, dans la forme qui est pleine et forte. La grande ligne qui part du museau et va jusqu'à la queue est superbe, et on éprouve en regardant ce bronze un sentiment de force tempéré par la beauté. Le lion est assis et regarde droit devant lui. »
Monumental comme son frère de la colonne de Juillet, il est plus calme de par son rôle d'immobile gardien d’un palais. Le mouvement, l'expression d'une action quelconque, n'eussent pas été de mise ici. Il n’est là qu'un symbole de la majesté tranquille, mais symbolique par l'idée première, il n'a rien de tel dans sa forme. C’est une des faces de l’art de Barye que d’avoir su si bien faire pénétrer l’art décoratif dans la nature, ou plutôt d’avoir contraint la nature à s’allier avec lui sans compromettre sa vérité essentielle. Ce lion à la grande silhouette reposée, à la musculature large, à la structure simple, mais non simplifiée aux dépens de l'anatomie, dont la vie animale semble s'être suspendue pendant le
temps d’une faction solennelle, ce lion n'a qu'à quitter son poste, il peut se lever 43 :]
et rugir : il retrouvera tout le jeu de ses muscles; il a le complet appareil de ses membres. Et selon la phrase imagée de Théophile Gautier : « Il rappelle ces
gigantesques lions de marbre du Pirée, faits pour trainer le char de Cybèle, et que
ardent la porte de
Morosine le Péloponésiaque fit transporter à Venise où ils
l'Arsenal'! »
Les événements de février, la Révolution de 1848, apportèrent de mémorables modifications dans l’organisation des Salons annuels. La République, en ses premiers jours d'existence, dans l'élan de sa générosité naïve, alla jusqu'à supprimer
tout jury d'admission pour l'exposition. C'était plus que du libéralisme, et plus que
de la liberté. Une commission de onze membres « chargée de placer et de classer