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Barye. Ainsi qu'il le raconte lui-même’, M. Charles Blanc, nommé directeur des
Beaux-Arts, proposa sans attendre et obtint du ministre l'acquisition par l'Etat du
igre dévorant un gavial. Cette œuvre, en dépit du mémorable accueil qu’elle avait reçu en 1831, était restée la propriété de l'artiste. Elle fut placée dans le vestibule du cabinet du ministre de l’intérieur.
La même année, Ledru-Rollin lui confiait le poste, qu'il acceptait, de mou-
leur au musée du Louvre, et conservateur de la galerie des plätres. Barye mouleur! le titre parait mince, et la fonction bien infime. Il ne fallait voir là qu'une mesure de bienveillance prise en sa faveur pour l'aider à sortir de ses em-
barras financiers.
Le précédent titulaire de cet emploi était une sorte de commerçant qui, muni d'un monopole ofliciel, vendait pour le Louvre des reproductions en plâtre, accessibles à toutes les bourses, non seulement aux amateurs et aux artistes, mais encore aux écoles de dessin de France et de l'étranger. Il avait le choix des modèles, et comme les frais de moulage étaient à sa charge, il avait intérêt à prolonger la durée des moules, düt la qualité des épreuves en souffrir. Le papier de verre, aux mains des ouvriers, avait beau jeu de faire disparaitre à la hâte les coutures, et d'user par le frottement les gonflements, les bavures, tout cela au détriment du modelé.
Barye nommé s'installe dans un atelier au Louvre : c'est la première fois qu'il se trouve si à l’aise pour travailler : il a un traitement; il est fonction naire! il va pouvoir, sans cesser de produire, gagner quelque argent! En somme, ses appointements, n'est-ce pas? sont une sorte de rente déguisée que l'État lui sert, et c’est justice !.…
Croyez-vous bien qu'il a pu en être ainsi? Comme vous le connaissez mal
encore !
habile commerçant, que voici ce qui lui arrivait : les bailleurs de fonds, impatientés de voir réaliser aussi peu de bénéfices, exigeaient un remboursement complet, d’autant plus que la révolution de 1848 venait donner des inquié tudes pour le succès des affaires. Barye se trouvait dans l'impossibilité de payer;
ec la dern es Capit listes le poursuivaient pour la somme de trente-six mille francs. Faute d'argent, ils étaient légalement autor
à faire main basse sur tous ses modèles, et l’infortuné artiste se voyait, la cinquantaine passée, plus ruiné, plus dépourvu, plus désespéré qu’au début même de sa carrière.
Nous ne voudrions pas dire d
e quelles douleurs domestiques ces épreuves matérielles se compliquaient., Une des moindres était la perte d’une fille; mais ici la critique est tenue à des discrétions infinies. Il y a des choses qu’elle est forcée de savoir pour comprendre un caractèr
et qu’elle doit se garder de divulguer pour satisfaire de simples curiosités. C’est la seule allusion que nous ferons, dans le cours de cette étude, aux chagrins privés qui abreuvérent sans relâche ce grand artiste et cet esprit élevé. Nous avons voulu qu’elle fût une explication voilée, à croissante amertume, de l’impénétrabilité systématique, de l'isolement volontaire qui éloignèrent de lui les sympathies superficielles
te
nèce re pourtant, de 1
, Mais qui sont plutôt pour nous des raisons de l’en aimer davane. » (Les Artistes célèbres. « À.-L. Barye », par Arsène Alexandre, p. 24. Librairie de l'Art.)
1. Charles Blanc. Les artistes de mon temps, « Barye », p. 391.
Il n’était pas de ceux qui acceptent les sinécures. Sa fonction, il la prit au
sérieux, et, ne pensant point à ses inté
èts personnels, il apporta dans la pratique des améliorations réelles, onéreuses... pour lui. Comme conservateur, « il disposa' sur des selles tournantes, accessibles de tous les côtés au public, les meilleurs plâtres déjà existants qui se trouvaient à son arrivée empilés sans ordre et sans utilité ». En qualité de mouleur en chef, il fait un nouveau choix de modèles à reproduire, commande des creux nouveaux et appelle à lui les meilleurs ouvriers qui méritent un salaire plus élevé. Mais, ainsi que nous le verrons, il ne devait pas rester longtemps au Louvre : la politique l'y avait amené,
la politique allait l'en faire sortir.
Quoique membre élu de la « Commission de placement et de classement », Barye se garda bien de prendre part à cette exposition de 1848, « cette fameuse
exposition sans jury, qui étala tant de turpitudes aux regards des Parisiens écla-
tant de rire », disent les uns”; «exhibition trop décriée, reprennent les autres”,
à laquelle l'avenir dira combien on à été forcé de lui emprunter plus tard, quoiqu'il soit encore d'usage aujourd'hui de voir un motif de gaieté, un thème à raillerie dans ce pandémonium, dans ce panthéon un peu étrange en effet où le grand festin de la publicité fut si largement servi, sans qu'aucun prêtre auparavant se crût obligé d'immoler des victimes ni d'invoquer les immortels. »
IL s'abstint également de paraitre au Salon de 1849; mais à cette date il exécuta les huit aigles en pierre dure, de grandeur colossale, qui décorent le pont d'Iéna. Ces aigles répétés d'après un modèle unique, sont d'un excellent effet décoratif, tant au point de vue des proportions, que sous le rapport de
l'ordonnance. Placés dans les tympans, ils font corps avec l'architecture du
1. Théophile Silvestre. Artistes vivants, « Barye », p. 207. 9. Revue de Paris, 1856. «Les sculpteurs d'animaux, M. Barye », par Émile Lamné, p. 216. 3. Revue des Deux Mondes, 4 février 1870. « L’art contemporain, M. Barye », par Charles d’Henriet, p. 770.
pont, l'accompagnent sans ostentation sculpturale, et font de bonnes masses dans l’ensemble.
La rentrée à l'exposition annuelle de Barye eut lieu l'année suivante, Que les admirateurs de Barye, que tous ceux qui sont enthousiastes de son génie, se souviennent de l’année 1850, et lui rendent grâce!
Elle eut la bonne fortune de voir apparaitre, cinq jours avant de finir, puisque le Salon fut ouvert le 26 décembre, la plus belle et la plus complète manifestation de son art, deux plâtres, dont l’un s'appelait : Un Centaure et un Lapithe, et Yautre Jaguar et lièvre”.
Voilà que je suis pris d'inquiétude : comment décrire ces deux groupes,
comment analyser l'enthousiasme qu'ils méritent, et surenchérir sur mes précé-
dents éloges ? Ai-je par hasard commis la faute de ces chanteurs malavisés qui, ayant donné trop de voix au début, sont faibles au erescendo? Non. Dans la série des créations d'un artiste, au-dessus des œuvres les plus hautes, il y à un sommet où il n'est parvenu qu'une fois : nous sommes devant ce sommet-là.
Un Centaure et un Lapithe, désigné plus tard par Barye dans ses catalogues sous le titre de : Thésée combattant le centaure Biénor, peut encore être comparé au T'hésée combattant le Minotaure. C'est le même coup de génie d'un moderne retrouvant la véritable ampleur du style grec.
Thésée ou le Lapithe s'est précipité d'un bond sur la croupe du centaure ravisseur de vierges ; s'il l'avait attaqué de front, à pied, il eùt été jeté à terre par la violence du quadrupède. L'adresse est venue à bout de la force. Il l’a enserré dans ses genoux comme un cheval indocile, et sa jambe droite cramponnée, repliée à angle aigu, a trouvé un appui sur la pointe saillante de la cuisse du centaure. De son bras droit, il brandit une massue, et il tient sous sa main, à la gorge, son ennemi dont le torse se rejette en arrière à se
briser aux reins. Celui-ci voit qu'il est perdu : la massue va s'abattre : ses
bras déjà ne luttent plus, ils semblent supplier; ses traits grimaçants de dou leur, contractés par le ràle, mettent en valeur cette petite tête impassible, sereine, du vainqueur que supportent le cou solide, les larges épaules, la poitrine
noueuse des athlètes forts. Quelle toute-puissance dans cette tension de muscles
1. (Catalogue du Salon de 1850 au Palais national). (Palais Royal.) Barye (Antoine-Louis), au Louvre #.— [ex.]
3171 — Un Centaure et un Lapithe, groupe plâtre. 3172 — Jaguar et lièvre, groupe plâtre.