‹ L'uvre de CorotChapitre 2 sur 59 · PREMIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES

'c II a été bercé sur les genoux des nymphes. » Corot avait trouvé cette phrase dans un article, de Gautier je crois, où il avait jeté les yeux.

'(-. Mais c'est la pure vérité, dit-il ; vous savez que la boutique de la belle dame était le rendez-vous des grâces. » La <' belle dame ! » c'est ainsi qu'il appelait toujours la chère maman qui occupait une si grande place dans son \^ . cœur. Elle tenait rue du Bac, en face

■*' du Pont Royal, au i" étage, un maga-

sin de modes fréquenté par tout ce que Paris comptait d'élégantes. Mme Corot rivalisait de goiit et de coquette ingéniosité avec la célèbre Mme Herbault, qui coiffa Joséphine et sa cour. Sa clientèle n'était pas moins choisie. M. Corot, qui tenait les livres de la maison, avait inscrit sur ses registres les noms les plus illustres de l'ancien régime et du nouveau. L'un de ces carnets de créances est tombé par la suite aux mains de son fils, qui a sabré de crayonnages le gros papier verdâtre et charbonné des figures d'églogue en travers des colonnes du doit et de l'avoir {Fig. 5). On y rencontre, côte à

(tig. =1. — Desbui l.iit (ai Cur dans l'atelier maternel.

côte, selon le hasard des fournitures, Mme de Colbcrt et Mme Kellermann, Mme de Fitz-James et Mme Condorcet. Sous la Restauration, la maison Corot a encore la vogue. En 1822, on lit dans VAlhiim ou Journal des Arts, des Modes et du Théâtre : '<.... Ce chapeau sort des mains de Mme Corot; il n'y a qu'elle pour chiffonner de la sorte (i) //. Dix ans plus tard, ses créations sont encore goûtées. Une gravure de modes, dessinée par Gavarni vers 1830 {Fig. 4), nous montre une dame coiffée d'une * capote de crêpe avec des marabouts, de Mme Corot, rue du Bac ».

C'est rue du Bac que naquit notre grand Corot, le 10 juillet 1796 (28 Messidor an IV) (2). On l'appela Jean-Baptiste-Caraille. Il porta habituellement le dernier de ces prénoms ; toutefois on lui souhaita sa fête à la Saint Jean-Baptiste. Son père, Louis-Jacques Corot (3) était Parisien ; il était le fils d'un perruquier de la rue des Grands- Degrés (4). Mais le pays d'origine de la famille était un petit village de Bourgogne, des environs de Semur, nommé Mussy-la-Fosse . Quant à Mme Corot, elle portait le nom de Marie-Françoise Oberson, et ses parents provenaient de Suisse. Camille eut deux sœurs.

(1) T. IV p. 172 (N° du vendredi lo mai 1822).

(2) D'après son acte de naissance, conservé aux archives de la Préfecture de la Seine, Corot est né rue du Bac, n° 125. Malgré de sérieuses recherches, on n'est pas encore parvenu à établir une correspondance e.xacte entre le numérotage de l'époque révolutionnaire et celui qui est en usage de notre temps. On ne peut donc fixer avec certitude la maison où Corot a vu le jour. D'après M. H. Jouin (Maîtres contemporains, p. S4), qui assure tenir ce renseignement d'un ami d'enfance du maître, cette demeure historique serait celle qui porte aujourd'hui le n" 37.

(3) Né le 8 octobre 1771.

(4) Du contrat de mariage de L. Jacques Corot avec M. F. Oberson, passé par devant M» Trutat le 5 mai 1793, dont nous avons eu connaissance récemment et dont la mise en lumière est due aux investigations de M. G. Le Châtellier, il résulte qu'à l'occasion de son mariage, L. J. Corot, dont la mère (Jeanne-Françoise Guyot) s'était remariée depuis la mort de Claude Corot, son premier mari, reçut par contrat du sieur Pierre Amène, dernier époux de Mme Corot, le fonds de perruquier paternel, passé aux mains de son beau-père. D'après M. H. Jouin (ouvrage cité), après avoir exercé cette profession jusqu'en 1798, il l'abandonna à cette époque pour diriger avec sa femme un atelier de coiffures féminines dans la maison de modes où celle-ci avait été employée avant son mariage et, trois ans plus tard il devint « modiste * pour son compte. Un livre d'adresses du commerce de l'an VI II indique *; Corot, marchand de modes, rue du Bacq, n" 937 >. Dans un autre de 1806, on trouve « Corot, marchand de modes, rue du Bacq, n" i. * La concordance entre ces deux adresses ne saurait faire de doute.

(Fig. 3). — Croquis ûiit par Corot, vers iSbo, sur un ancien livre de créances de son père.

L'une était son aînée de quatre ans. Elle était née en pleine Révolution. Corot, moitié sérieux, moitié plaisant, attribuait à cette cause la santé souvent chancelante delà pauvre femme. « Ah ! disaitil, j'ai mieux choisi mon temps pour faire mon entrée dans le monde. Il ne faut pas que les parents aient de tracas pour produire de beaux enfants. C'est mal prendre son heure que de naître sous la Terreur. »

La boutique de la rue du Bac ne laissait pas à Mme Corot le loisir d'élever elle-même son fils. Il fut mis en nourrice aux environs de risle-Adam, dans le village de Presles. Il y demeura quatre ans. Sans doute fut-il bien soigné : car son cœur resta attaché à sa famille nourricière et, vieux, illustre et fêté, il faisait fête à son tour à « la sœur de lait » quand elle venait lui rendre visite à Paris, et il l'invitait sans façons à partager son dîner. Vers sept ou huit ans, on le met en pension rue de Vaugirard, chez un maître nommé Letellier, où il reste jusqu'à onze ans. C'est là qu'il eut pour camarade

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(Fig. 4). — Modes de M°" Corot (Gravure par Gavarni).

M. Marcotte qui, en qualité de doyon de ses amis, présida le comité formé en 1S74, pour lui offrir une médaille d'honneur.

En 1807, son père obtient pour lui une bourse ou une fraction de bourse dans un collège, et on l'envoie à Rouen. M. et Mme Corot avaient là un ami, dont le fils de\ait plus tard devenir leur gendre (i). M. Sennegon {Fig. 5) fut le correspondant de Camille. C'était un homme d'humeur rêveuse, un peu mélancolique, qui fuvait le monde, mais goûtait la nature. Il prenait le jeune pensionnaire pour compagnon de ses promenades et l'emmenait de préférence dans des campagnes solitaires, loin du bruit de la ville ; on s'asseyait au bord d'une rive tranquille et l'on assistait, dans le silence, au déclin de la lumière et à la fin du jour. Corot aimait à évoquer le souvenir des impressions ressenties alors par son âme d'enfant (2). Le charme des solitudes, le mystère des heures crépusculaires avaient dès ce temps-là fait éclore dans son jeune cœur la petite fleur de la poésie qui s'y épanouit plus tard et rayonna d'un si bel éclat.

Cependant il était entré en septième. Jusqu'à la quatrième, l'élève se maintient dans une assez bonne moyenne. Mais son professeur de quatrième, un certain Quidit, le prend à rebours et le rebute. C'en est fini, il faut le retirer du collège. Son père s'y décide en 181 2, quand il a terminé son année de seconde ; et il le met, pour achever ses études, dans une pension à Poissy, où il resta deux ans, recommença sa seconde et fit, selon son expression, « une espèce

(1) D'après le contrat de mariage de Annette-Octavie Corot avec Laurent-Denis Sennegon, passé par devant M' Ozanneleai mars 1815, L.J. Corot, négociant, etM.F.Oberson, son épouse, demeurant rue du Bac, n" i, associèrent leur fille et son mari à leur commerce de modes et autorisèrent ce dernier à joindre à leur établissement un fonds de soieries, dont il devait être seul à percevoir les bénéfices. Le même contrat stipulait pour une date ultérieure la cession complète de la maison, évaluée 15,000 francs, à >L et Mme Sennegon.

(2) Conversation avec ^L Alfred Robaut, on novembre 1873. — Conversation avec Henri Dumesml, citée dans ses Souvenirs Intimes, p. 8.

de rhétorique. // Rhétorique assez bizarre en effet. Car un de ses cahiers de rhétoricien, que le hasard a conservé, contient des pages d'écriture et même des jambages comme on en fait faire aux bambins de cinq ou six ans (i).

D'ailleurs, à 19 ans, Corot est un grand enfant, timide et gauche. Il rougit quand on lui adresse la parole. Devant les belles dames qui hantent le salon maternel, il est emprunté et s'enfuit comme un sauvage. Quand on lui parle d'une carrière, <F.g. , . - m. Sennegùn. il ne répond pas. Il a acheté un album et s'applique à cravonner. 11 dit vaguement : « J'ai envie de faire de la peinture. » Mais le père lui rit au nez. On lui a trouvé une place chez un marchand de drap. Il entre comme vendeur, rue de Richelieu, chez Ratier ; mais quel mauvais vendeur! 11 cache les marchandises défraîchies, il vend à perte les articles de choix: et sa naïveté s'étonne quand le drapier se fâche. M. Ratier, qui n'entend pas qu'on gaspille son fonds, le retire du magasin et l'envoie courir la ville, l'épaule chargée de gros ballots « toile et paille ». Les courses au grand air font mieux son affaire que le déplié et l'aunage derrière le comptoir; tandis que ses jambes filent le long des trottoirs, ses yeux suivent les nuages qui flottent dans le ciel, et il oublie le fardeau qui pèse sur ses bras. Il l'oublie parfois si bien que le client se plaint et que le patron se fâche. Il en cherche un autre plus accommodant et trouve M. Delalain, rue Saint- Honoré. Chez lui, le commis ne s'amende guère. Avec ses économies il s'est payé une boîte à couleurs ; ses doigts, trop familiers déjà avec la palette, maculent les étoffes de taches d'huile révéla trices. Mais M. Delalain a le cœur indulgent pour ce mauvais employé, dont la douce bonhomie charme tous ceux qui l'approchent. Déjà, dans la maison Ratier, Corot s'était fait un ami du neveu du patron, M. Alexandre Clérarabault. La famille Delalain l'accueille dans son intimité.

(1) Cahier commencé le 12 juin 1814, fini le 9 avril 1815.

(Fig. 6.1 - M"" Dclalaiii :

croquis iralbuiii vers 182

Cinq -annccs, de 1817 a 1822, se passèrent ainsi, sans que la vocation de l'artiste réussît à rompre ses lisières. Le temps marchait. Il avait 26 ans. " Camille, il faut pensera t'étahlir «, disait le père. S'établir? Non, décidément, le commerce n'était point son affaire. '•' 11 faut pourtant qu'un garçon de ton âge prenne un état? // — « Kh bien, je veux être peintre. » Le mot était lâché une fois pour toutes. Le père Corot, jusque-là, avait fait la sourde oreille

lorsque, dans l'expansion d'un jour de fête, chaque année, son fils, en lui présentant un bouquet, lui parlait de ses velléités artistiques. Cette fois, il répondit : <' Soit, agis comme tu l'entends: puisque tu veux t'amuser, amuse-toi. J'étais prêt à t'acheter un fonds de commerce à beaux deniers comptants ; je garde mon argent ».

M. et Mme Corot venaient de perdre leur fille cadette (i). On résolut de donner à Camille les quinze cents livres qu'on servait annuellement à la défunte. C'était l'indépendance pour le travailleur! Le grand enfant sauta au cou de son père ; puis il s'enfuit, le portefeuille sous le bras, fou de joie, répétant dans son ivresse naïve : « Je suis un peintre, je suis un peintre ! » Et, selon son expression, « il lui semblait que des flammes sortaient de son chapeau ». Il courut tout de suite chez Michallon. 11 était déjà son camarade ; mais un camarade plein de déférence pour le talent d'un artiste en route pour la gloire. Michallon revenait de Rome où, le premier, il avait été pensionnaire de l'Académie pour le paysage. Il y avait fait de sérieuses études et, tout en demeurant embarrassé dans les formules conventionnelles de l'école, il relevait autant que possible l'arbitraire du genre historique par une étude attentive de la nature. 11 recommanda à Corot de regarder avec soin et d'exprimer naïvement sa vision (2). Le conseil était bon :

(1) Victoire-Anne Corot, épouse Froment, décédée à 24 ans, le 8 septembre 1821. Elle avait eu une fille, morte à l'aj;^ de 16 mois, le 15 août 1821.

(2) Th. SWxesUe, Histoire cii-s Artistes Z':i\iiits, p. 86.

et l'on sait s'il a profité. Mais, faut-il attribuer au maître un rôle important dans le développement de l'élève? Toujours est-il que les leçons de Michallon furent bien éphémères. La mort l'emporta au bout de quelques mois (i). Michallon sortait de l'atelier de Victor Bertin ; Corot y entra à son tour. Qu'est-ce qu'il doit à la froideur guindée du peintre, à la science étroite du professeur ? Peu de chose sans doute, et sa véritable école, c'est tout de suite la natui'e. Il descend de la maison paternelle sur la berge de la Seine et plante son chevalet devant l'admirable horizon de la vieille cité, tandis que le gracieux essaim des ouvrières de la maman fait cortège au débutant et tournoie à ses côtés, comme les Muses autour du jeune Apollon.

Parfois, il traverse le pont et il entre au Musée. 11 tire un album de sa poche ; mais ce n'est pas pour copier les tableaux des maîtres, à l'exemple de ses confrères qui peinent pour s'approprier la vision de leurs devanciers (2). La vie seule l'attire et le séduit. 11 tourne le dos aux chefs-d'œuvre et il dessine les copistes à leur chevalet {Fig. 8), ou bien encore les visiteurs et les badauds. Il butine partout où il passe. Entre-t-il au Jardin des Plantes, vite des croquis d'animaux. Dans la rue, c'est une voiture, un bonhomme, un chien ; ou bien encore il s'efforce de saisir au passage les nuages qui courent dans le ciel.

Dès que la saison devient clémente, en route pour les champs. Quel bonheur de se retrouver, le pinceau à la main dans cette chère campagne de Rouen, où a erré son enfance. Au mois d'août 1822, il est à Bois-Guillaume, chez son vieil ami, son ancien correspondant, le père Sennegon, et il plante son chevalet n'importe où, devant un bout de prairie, avec quelques méchants pommiers à l'horizon, pour le plaisir de mêler des couleurs et d'apprendre à peindre. Il peindra avec le même amour et la même conscience les piliers d'une porte ou le chaume d'une toiture {Fig. 7). Au Havre

(i) Achille-Etna Michallon, né le 22 octobre 1796, meurt le 21 septembre 1S22.

(2) On cite cependant une copie de Corot d'après Michallon, et M. Chéraniy possède une petite toile d'après Joseph \'ernet, qui porte au verso ces mots : Copie faite par moi en /.S'22. C. Corot.

et à Dieppe, c'est la mer, les grands horizons développes à l'infini sous le ciel. Après la mer, la forêt, à Fontainebleau. Rentré à Paris, sous la discipline de Bertin, il est contraint de chercher des compositions dans le goût du maître. Il lit le Voyagt' dti jeune Aiiacharsis, note au passage des sujets de tableaux et fait des dessins d'après l'antique. Mais, en même temps, il va le soir au théâtre, et, toujours, il emporte son carnet, qui se couvre de croquis ; c'est Mme Pasta dans Tancrède, la Malibran en Desde'inone {Fig. lo). Sur la scène, l'histoire et la fable revêtent une forme concrète où

(Fig. 7). — • C^haumière à Bois-GuiUauuie près Rouen: vers 1811-34.

l'imagination trouve son compte. Dès lors, le spectacle joue un rôle presque aussi important que la nature elle-même dans la genèse de l'art de Corot.

Au physique, le jeune artiste est un gars vigoureux, grand, bien bâti et solide au travail. Levé dès l'aurore, il grimpe tout de suite à l'atelier ; son portier lui monte une écuellè de soupe sur les onze heures, et il ne quitte son chevalet que lorsque la nuit l'en arrache. Au moral, c'est un fils tendre et docile, qui adore sa mère et tremble quand le père parle. On trouve ses manières empruntées et sa toilette négligée. Qu'importe? N'est-il pas bon garçon? S'il prend fantaisie à la maman de faire danser les jolies filles de son magasin, c'est lui le boute-en-train de la bande. Sa gaîté éclate à tout propos en grosses farces de collégien. C'est si bon de rire avec les cama-

rades, qu'il oublie parfois où il se trouve. Un beau matin, dans les galeries du Louvre, un gardien l'a pris d'une main et son ami Clérambault de l'autre, et leur a bel et bien enjoint d'aller continuer leurs espiègleries dans la cour. Aussi n'est-il à son aise que dans l'intimité familiale. Neveux et nièces sautent sur ses genoux, volent son calepin dans sa poche et griffonnent sur les bonshommes de l'oncle. Il joue de tout son cœur et il est heureux.

Depuis 1817, M. Corot père possède une maison de campagne. Il a acheté, à Ville-d'Avray, la. folie d'un financier du siècle précédent, une demeure cachée dans la verdure, à l'ombre des grands bois, et d'où la vue plonge sur le miroir tranquille d'un petit étang. Lorsque Camille vendait encore du drap, la poésie de ce coquet ermitage charmait ses jours de congé. De la fenêtre de sa chambrette (i), il voyait le ciel, l'eau et les arbres, et ce spectacle, toujours varié parles caprices de la lumière, captivait son œil enchanté. Le jour où il fut peintre, quel admirable champ d'étude. La Providence a fait Villed'Avray pour Corot en même temps que Corot pour Ville-d'Avray. Ce n'est pas la sévérité grandiose de

(1) Cette chambre, qui l'ut celle de Corot jusqu'à la Cu de sa vie, mesurait 2"'45 sur 2"'()0.

Un nu.dclc aatchcr vers 18:5.

Fontainebleau. C'est quelque chose de plus tendre et plus délicat. Corot suit les camarades à Chailly, chez la mère Lemoine, d'où l'on part sac au dos pour la Gorge-au-Loup ou pour le Bas-Bréau. Mais il revient avec joie à son cher étang. De Villc-d'Avray à Chaville ou à Sèvres, il est chez lui. Ces bois sont les siens et non pas ceux des autres.

(Fig. loi. — La Malibran ; croquis J'albuui vers 1825.

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