‹ L'uvre de CorotChapitre 3 sur 59 · PREMIER VOYAGE EN ITALIE · texte numérisé non relu

PREMIER VOYAGE EN ITALIE

(Fig. II).— La pipe

Toutefois, Corot regarde bientôt audelà de ces modèles familiers. En ce tempslà, l'Italie étaitla terre promise des peintres. Pour lui, paysagiste, ce qui le séduit dans ce pays classique, c'est le climat plus doux et l'atmosphère moins changeante que les nôtres, qui favorisent les patientes et consciencieuses études en plein air. A la fin de l'été de 1825, son père prête l'oreille à son désir et lui paie le voyage. Il n'impose qu'une condition : c'est que le jeune artiste laissera aux siens son image de sa main. Corot s'exécute : il peint de lui-même un portrait très physionomique, qui prend place sur le mur de la maison paternelle [Fig. 12), puis il fait son paquet. lia pour compagnon un camarade de l'atelier Bertin, un Courlandais nommé Behr. Ce Behr joue un rôle capital dans la vie de Corot : il lui met la pipe à la bouche. Jusque-là, il ne savait pas ce que c'était que le tabac. C'est à Lyon, un jour d'oisiveté, qu'il y goûta. Pipette fut dès lors son inséparable compagne.

Les voyageurs passent par la Suisse et s'arrêtent à Lausanne dans le courant d'octobre. Un dessin et une peinture de Corot représentent la ville avec, au fond, le lac de Genève et les Alpes. Au mois de décembre, il est à Rome. Il a loué une petite chambre

(l'ig. I=).

l'orl];ut ae Curot par lui-iii.

aux enviions de la place d'Espagne. Malheureusement, au début, la pluie l'y tient souvent enfermé; il est réduit à peindre ce qu'il a devant sa fenêtre ou bien à asseoir sur sa malle un Italien quelconque, rencontré dans la rue, et à le faire poser en attendant que le mauvais temps cesse.

Hntre deux ondées, il visite les ruines et commence à en faire des études (Fi'g. ij). En même temps, sa pensée s'envole vers ceux qu'il a laissés derrière lui.

A défaut de sa correspondance avec sa famille, une heureuse chance nous a conservé les lettres qu'il adressait à son plus intime ami, Abel Osmond (i).

Voici la première :

Rome, ce 2 décembre 1825.

Mon ami,

Un barbare qui t'a quitté va te dire qu'il est arrivé à Rome en bonne santé, qu'il pense toujours à Abel, qu'il se promet de bien employer au travail cette pénible absence et qu'il reviendra le cœur plein de joie au milieu de bons parents et bons amis.

Je ne puis parler du climat de Rome ; depuis que j'y suis, toujours de la pluie. Mais cela ne m'affecte pas ; j'étais prévenu. Je crois jusqu'à présent que, sous le rapport de la peinture, je dois trouver tous les matériaux nécessaires pour composer des tableaux. Tu me vois sourire ; oui. je souris, car je serais doublement satisfait, de retour à Paris, de voir mes amis et de pouvoir leur montrer des études agréables...

(1) Nous devons la communication de ces précieux documents h l'obligeance de leur possesseur actuel, M. F. Osmond, neveu du destinat;iire.

Sa tendresse incline à la nostalgie. '< Il faut, ccrit-il quelques jours plus tard (i), que je sente bien sérieusement tout le besoin que j'ai d'être assidu au travail pour m'être ainsi séparé de mes bons amis ». Mais l'amour de la peinture soutient son courage, et sa bonne humeur naturelle prend le dessus. Il rencontre des confrères dont il se fait bienvenir par son entrain et sa gaîtc. On l'emmène au restaurant délia Lèpre, au café del Greco et il fait la connaissance detoute la bande des jeunes peintres déjà célèbres : Léopold Robert, Schnetz, Bodinier, Lapito, Aligny, et aussi Edouard Bertin, le futur directeur des Débats, qui, à cette époque, suit la voie tracée par son frère Victor. On est gai : on rit, on chante ; Corot sait plus d'une romance, qu'il détaille avec une mimique charmante. On l'applaudit et on lui fait fête. Mais quand, après la séance, il montre sa peinture, c'est une autre affaire. On s'amuse encore, mais, cette fois, à ses dépens. A-t-on jamais vu une naïveté comme celle de ce débutant, qui copie la nature tout bêtement, au lieu de la travestir d'après les

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(t'ig. M). — La basilique de ConsUuitin et le Coliséo ; décembre 182s-

formules des maîtres? Ces habiles, superficiels et routiniers, prennent en pitié sa probité laborieuse. Ces orgueilleux, sûrs d'euxmêmes, accablent de sarcasmes décourageants un travailleur modeste et timide. Il faut un tempérament solide pour résister à pareille épreuve. Mais l'énergie de Corot est indomptable. Le soleil a fini par triompher de la pluie. Une série de beaux jours favorise son

(i) Mars 1826.

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acharnement opiniâtre. Quinze fois de suite, il retourne s'asseoira la même heure, au même endroit et, sur un petit carré de tuile trois fois grand comme la main, il détaille patiemment les splendeurs du lieu qu'il s'est proposé comme modèle. En face de lui, le Colisée, émergeant du sein de l'antique cité, domine de sa masse rousse et chaude l'horizon bleu des montagnes (F/>. 77). La lumière vient-elle à tourner, à cette étude il en substitue une autre {Fig. 18) et, sans quitter la terrasse des jardins Farnèse, changeant seulement de point de vue, il poursuit obstinément sa tâche. Elle lui semble écrasante et le découragement menace de l'atteindre. Il éprouve le besoin de s'épancher dans le cœur de son ami.

Rome, mars 1826.

*'... Tune peux te faire une idée du temps que nous avons à Rome. Voilà un mois que je suis chaque matin réveillé par l'éclat du soleil qui frappe sur le mur de ma chambre. Enfin, il est toujours beau. Mais aussi, en revanche, ce soleil répand une lumière désespérante pour moi. Je sens toute l'impuissance de ma palette. Apporte des consolations à ton pauvre ami, qui est tant tourmenté de voir sa peinture si misérable, si triste auprès de cette éclatante nature qu'il a sous les veux. 11 y a des jours, véritablement, où on jetterait tout au diable. Mais je vois que je vais t'entretenir des ennuis et des tourments que donne la peinture : brisons-là >/

La parole d'encouragement qu'il sollicite, c'est à ses côtés qu'elle se fait entendre. Un matin qu'il peine sur son Colisée, un

ll'ig. 171. — r.oiiie. I.c Colisée. Vue prise des jardins Fariiése ; nuirs rSiti.

(f''ig. iSi. — Kume. Vue prise des jardins Farnèsc ; mars 1826.

Rome. Le Pont Saint-Ange ; 18=6-58.

passant, un carton sous le bras, s'est arrêté derrière lui et l'observe. Le peintre, absorbé, n'a pas reconnu Aligny. Mais Aligny, frappé de ce qu'il voit, laisse échapper un cri d'admiration. Corot, que les camarades n'ont pas gâté, hésite à croire ce qu'entend son oreille. Mais Aligny répète son éloge et quand, le soir, au café, les plaisanteries recommencent sur cette naïve application qu'on tourne en ridicule, il impose silence aux rieurs en disant : « Mes amis, Corot est notre maître ». L'autorité d'Aligny sur cette jeunesse était telle qu'on ne répliqua point. Corot ne marchanda pas sa reconnaissance à son enthousiaste confrère. Ils se lièrent d'amitié, travaillant de compagnie et échangeant leurs vues sur le métier. Aligny traçait d'après nature des dessins très patiemment étudiés (F/^. 20). Corot fit, h. son exemple, des études à la mine de plomb, souvent reprises et précisées à la plume (Fig. 21, 22, 24). La plupart du temps, avant de peindre un motif, il se préparait en exécutant auparavant un croquis scrupuleusement exact. La fine pointe noire faisait sur le papier un effort si volontaire qu'elle v creusait un profond sillon, au risque de traverser la feuille : à regarder l'envers, on dirait parfois d'une page d'impression. En revoyant plus tard ces empreintes

(Fig. :o). Un dessin d'Aligny. Italie, iS;,.

énergiques, pareilles aux tailles dun burin, Corot observait : « J'avais dans ce temps-là de fameux crayons! Ils ne cassaient jamais; ils auraient plutO)t emporté le morceau >/. Sur la plupart de ces précieuses feuilles, il y a l'indication du lieu où elles ont été crayonnées et une date. Nous suivons par elles' les pérégrinations de l'artiste dans la campagne italienne. Car, dès que vient le printemps, il quitte Rome. Il par avec son compagnon Behr, ainsi qu'en témoigne une lettre à Abel Osraond, datée de mai 1826.

«... Behr, auprès duquel j'ai rempli ta commission, me prie de te remercier de ton aimable souvenir. Nous sommes toujours ensemble. Nous sommes sur le point de partir pour faire une campagne. Le second mercredi du mois, nous ne serons plus à Rome ».

Ils remontent le cours du Tibre et gagnent la région sauvage de la Sabine. Dans le courant de juin et de juillet, ils sont successivement à Civita Castellana, à Viterbe, à Castel Saint-Elia. Ils pas-

(Fig. 21.) — Etude de rochers à Civita-Castelbna, i8î6.

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il': m

(Fig. 53.) — Une vallée à Papigno, 1826.

sent août et septembre à Papigno et à Narni. Corot ne cesse de songer à ses parents et à ses amis. Son correspondant, Ahel Osmond, a été malade. Il l'assure de sa pensée fidèle et il plaisante amicalement avec lui :

Papigno, ce 8 août 1826.

« C'est du fond d'un bois épais et au bruit des cascades que je veux t'assurer, mon bon Abel, que je ne t'ai nullement accusé de négligence. Ma mère et ma sœur m'avaient bien informé de ta maladie. Loin de t'en vouloir, je te plaignais de tout mon cœur. Ces maudites douleurs ne veulent donc pas l'abandonner? J'en parlerai au Saint- Père : il faut que cela finisse. . . i.

L'artiste travaille avec acharnement; mais la saison est redevenue pluvieuse. Et puis, il a beau se donner du mal, il doute de lui et se juge sévèrement. Rentré à Rome, il écrit encore à son ami :

Rome, ce 29 octobre 1826.

« Mon bon Abel, j'ai bien tardé à répondre à ta lettre du 9 septembre. Mais, nous autres paysagistes, nous sommes des diables lorsque nous sommes dans les montagnes. Tout le jour à travailler et, le soir, harassés, il nous est impossible de nous remettre à autre chose.

C'était le séjour de Rome que j'attendais pour pouvoir te répondre. J'y suis revenu il y a quinze jours environ et, à peine arrivé, je suis reparti faire une petite campagne dans le voisinage qui, malheureuse comme toutes les autres, m'a forcé de rentrer encore une fois à Rome; et je ne veux pas plus longtemps remettre ma réponse. 11 peut y avoir beaucoup de poussière dans ton bureau à Paris; mais je te garantirai qu'en Italie, je n'y ai vu que de la crotte... Tu me parles en bien de mon petit tableau. Mon pauvre Abel, persuade-toi bien, malheureusement pour moi, que c'est réellement mauvais: et pense quel travail et quelle peine pour tâcher de faire bien. //

La suite de la lettre a trait à la difficulté que le peintre trouvait à se procurer de bonnes couleurs :

« A propos de peinture, je voulais encore mettre ton obligeance à l'épreuve. Veut-on se transporter chez Fleury, rue du faubourg Saint-Honoré n° 36, et le prier de s'informer auprès de quelqu'un des jeunes gens qui doivent venir cette année à Rome, les prix par exemple, s'informer, dis-je, s'il pourrait se charger d'un petit paquet de couleurs. Cela fait, Fleury aurait la bonté de te rendre réponse, oui ou non. Si c'est oui. tu voudras bien aller chez Colcomb-Bourgeois. quai de l'Ecole, au Spectre-Solaire.^ près le Pont-Neuf, et lui demander

s'il a du jaune d'antimoine bien réussi. Si non, il n'en faut pas. Un noiiuné Brascassat, avant de venir à Rome, est allé chez lui pour en prendre et fut obligé de s'en passer, .M. Colcomb n'en ayant que de mal réussi. Ainsi donc, s'il est bien bon. tu en prendrais une livre. (L'once coûte 2 francs). En plus, prends trois quarterons de jaune de mars. Alors, tu aurais la bonté de faire rcnieitre le petit paquet h l'adresse que t'aurait indiquée Fleurv. Je te serai bien obligé et j'écrirai à la maison pour qu'on te rembourse la note des dépenses. . . //

.Au mois de novembre 182b, Corot visite la région d'Alhano et de Nemi. Ses dessins marquent son passage à Rocca di Papa, à

(Fig- sj)-

Les esclaves de Fleur Ariccia, 1827.

Ariccia, à Frascati. A Marino, il loge chez la Sona Marta, et nous savons par une de ses lettres, d'époque postérieure, qu'il avait pour compagnons " deux peintres, dont un boiteux ^. En décembre, il date un croquis de la villa d'Esté, à Tivoli.

En mars 1827, nous le retrouvons à Rome. Sa correspondance nous le montre encore mécontent de lui-même :

" Je ne sais si c'est un bonheur, mais ma peinture par moments me paraît

bien mauvaise, malgré que quelques-uns me disent que j'ai fait des progrès. Je

n'ai qu'un conseil à te donner : ne fais jamais de peinture si tu veux vivre

tranquille. . . »

(Lettre à Abel Osmond. du 10 mars 1827).

Au cours du printemps et de l'été, il voyage de nouveau dans la montagne. Nous suivons sa trace en avril à Olevano, en mai à

(Fig. 24). — Etude à Civita'Castellana : 1826-

(Fig. 25 ) — Caricature de Corot par Jules Boilly, 1827.

Marino, en juillet au lac d'Albano, en août à Civitella et aussi aux environs de Subiaco. Au retour, son état d'esprit n'est guère meilleur qu'au départ. Il écrit de Rome, le 23 août 1827 :

'< . . . Pour la démoralisation, je vais l'expliquer. Notre chère peinture est terrible pour cela. Aujourd'hui, nous nous flattons, nous nous regardons comme des génies supérieurs ; demain, nous rougissons de nos ouvrages, nous ne sommes capables de rien. Il ne faut pas trop s'atïecter de cela. Nous sommes des fous, on le sait. Je reviens en ce moment de la campagne : eh bien, je ne suis pas enchanté de moi. Espérons que j'aurai un plus agréable lendemain. Il faudra beaucoup de plaisir et de bonheur à mon retour pour balancerles peines et les fatigues d'une absence aussi longue. J'ai demandé une prolongation à la maison; il faut que je la regarde comme bien nécessaire. Au surplus, je tâcherai de l'amincir le plus possible... »

Cependant, malgré l'ennui du dépaysement, la bonne humeur de Corot ne se dément pas. Avec les camarades, en campagne, il se délasse du travail par des plaisanteries. Longtemps, les murs de l'auberge de la Sib3'lle, à Tivoli, gardèrent la trace de la gaîté de ses hôtes de 1827. C'étaient, avec Corot, deux autres peintres : le Lyonnais Guindrand et le Parisien Jules Boilly; puis trois architectes : Grisart, Hubert et Poirot. Boilly et Guindrand exécutèrent en collaboration une grande fresque caricaturale, dans laquelle les six pensionnaires de la Sibylle figuraient en académiciens, cavalcadant sur le pont des Arts et prenant d'assaut l'Institut. Corot, avec une chevelure hirsute et une face rubiconde, avait l'air du « diable des pupazzi ». Le temps et les badigeons n'ont pas respecté ce caprice humoristique. Mais Boilly avait esquissé son Corot sur un feuillet d'album et ce croquis, rehaussé de quelques touches d'aquarelle, rappelle l'amusant souvenir de cette page perdue {l'ig. 25).

Ces charges de rapins bons enfants réjouissent le gamin de Paris rieur qui demeure au lond de Corot. Sa sauvagerie studieuse

fuit les distractions mondaines. Il laisse son camarade Behr, bien doué, mais tlâneur, courir les salons et les ambassades. Pour lui, la peinture emplit sa vie. Depuis quelques mois, il a un nouveau compagnon : Léon Fleury, avec qui il s'est lié à l'atelier Berlin et dont il est question dans une des lettres précédemment citées, est venu le rejoindre. Ils rivalisent d'ardeur à la besogne, soit qu'ils s'en aillent chercher dans la campagne des sites agrestes, soit qu'ils résument entre quatre murs, dans un tableau pour le Salon, quelques-unes de leurs fortes études de nature. A Civita Castellana (septembre 1S27) et à Castel St-Elia (octobre), Corot traduit minutieusement par le crayon, la plume ou le pinceau les complications pittoresques de la végétation et de la montagne. Puis, il revient à ses amours, à ce dôme de l'Ariccia qui, dans l'avenir, surgira malgré lui du bout de sa brosse quand sa mémoire évoquera les chers souvenirs d'Italie. Fleury est là, suivi d'un petit Italien qui porte son sac. Corot dessine sur son calepin ce bambin, la tête perdue dans un chapeau trop grand; il note son nom : Salvatore Mariotti, et ajoute :« l'esclave de Fleury à l'Ariccia //(F4)'. 2;). Sur la même feuille d'album, un autre enfant, coiffé du haut-de-forme que portaient à cette époque les paysagistes eux-mêmes, tient un parasol ouvert et porte aussi le sac. Ce Filippo (son nom est aussi marqué), c'est sans doute « l'esclave de Corot //. Qu'il nous soit permis de dévoiler, bien qu'une dernière lettre à Abel Osmond nous l'apprenne sous le sceau du secret, que Fleury ne devait d'accompagner son ami en campagne qu'à la générosité de cet ami lui-même. Corot encourut même de ce chef une réprimande de ses parents, qui tenaient les cordons de la bourse serrés et ne les déliaient qu'à bon escient. Voici sa lettre tout entière :

Rome, ce 2 février 1828.

'f. Mon cher Abel, j'ai reçu ton agréable lettre et, il est trop vrai, j'ai été bien coupable à ton égard. Tu n'as pas besoin de t'excuser de ton retard. Mais, écoute, franchement, ta position de Parisien est bien plus avantageuse pour donner des nouvelles ou causer de ces riens qui intéressent tant. Tu es là, au milieu de nos parents et amis; tu peux me parler d'eux, me raconter ce qui se passe; et moi. Romain, au contraire, je ne puis vraiment te parler que de pein-

(1-ig. ib'. - r.ip.gno

(F.g. =7)- - Al-

(Fig. 2S). — Lac de Nemi,

(Fig. 29). — Rome.

Saint-Pierre-ès-Liens.

tFig. ■;o). — Cascade de Te

iFig. 3.). - Ro.no.

Fontaine de la villa Médicis.

(Fig. 32). — Olevano.

(Fig. 53). — Le Pont de Narni. Salon de 1827.

ture et je dois craindre de t'en fatiguer. Pour le monde et la société, je n"y vais point. Sinon, je pourrais au moins te parler de jolies personnes que j'v pourrais rencontrer. Mais Behr n'est pas tout à fait aussi ours que moi : il \ a partout ; il est lancé chez tous les ambassadeurs ; il ne manque ni soirée, ni bal. J'ai cependant trouvé le moment de lui communiquer ce que tu m'adressais pour lui. Il te remercie; il est très sensible à ton souvenir, ainsi que Fleury, qui vit à Rome juste comme moi. Il travaille depuis le matin jusqu'au soir ; puis se couche pour recommencer la même chose le lendemain. Ce que c'est que la vie ! Avec une pareille conduite, on n'est pas encore à l'abri des reproches. D'après ce que tu me dis, il parait que maman craint que ma conduite ne soit pas des meilleures. Voilà une chose que je ne puis digérer : c'est que, n'ayant jamais indiqué des dispositions au dérangement, l'on soit si prompt à mal interpréter une demande d'argent. Je te dirai donc, à toi seul, la cause de ce besoin. Nous devions faire une campagne avec Fleury. Fleury, n'ayant pas d'argent, aurait été privé de voir un pays superbe. Je savais avoir à Paris de quoi y satisfaire. Je me suis donc décidé de tirer sur mon père, en lui disant

que le petit capital que j'ai le paierait. Quel est le jeune homme qui n'en aurait lait autant? Cependant, aux yeux de mon père et de ma mère, je suis devenu coupable et cette affaire donne lieu à des interprétations qui ne me sont nullement favorables. Quand donc pourront-ils me juger autrement ? Auprès de toi, je ne crains pas de m'humilier en me justifiant ; mais, auprès de mon père, je n'oserais pas le faire. Que cela reste entre nous; n'en dis rien à personne; ne laisse pas même cela à penser; car on croirait de suite que je vais demander tous les jours de l'argent pour soulager tous mes camarades à Rome. Mais, heureusement pour eux, ils n'en ont pas besoin. C'était un cas extraordinaire. Fleurv est plus à son aise et nous n'aurons plus besoin, je l'espère, d'extra...

On trouve donc décidément que j'ai fait quelques progrès. Je te dirai que nous avons un hiver superbe et que je me croirais trop coupable de ne pas en profiter pour aller travailler dehors. Ainsi donc, d'après cela, j'ai ébauché deux tableaux que je n'exécuterai qu'à Paris. Il n'y a pas de mal, je crois, que je fasse une année de plus des études, afin que l'exécution n'en soit pas aussi faible que ce que tu as vu à l'exposition. //

Ces progrès dont parle notre Ronuu'ii, ils ont été révélés iiux Parisiens par les deux tableaux envoyés par lui au Salon de 1S27. Il y a exposé le Pont de Narni {Fig. ^j), et une autre toile, détruite depuis, intitulée au livret : Campagne de Rome. On voit, par la dernière phrase de sa lettre, que lui-même juge sévèrement ces œuvres. Et cependant, son début est généralement encouragé. Un de ses camarades a reçu un journal dans lequel il a lu, à propos de ses envois : « Bonne couleur, effet piquant, transparence. » Un ami de sa famille, M. Duverney, lui a écrit pour le complimenter. Dans sa réponse à ce correspondant (27 mars 1828), Corot avoue qu'en somme il n'a pas trop à se plaindre pour ce Salon-ci. Mais il ajoute : « Maintenant, ce n'est pas tout ; il ne faut pas rester là : je suis coupable si je n'avance pas. » Et encore : « L'on a bien raison de dire que plus on avance, plus on trouve de difficultés. 11 y a certaines parties de la peinture, comme je voudrais les traiter, qui me paraissent inattaquables. C'est au point que je n'ose pas aborder les tableaux que j'avais commencés au début de l'hiver ».

Cet hiver, d'ailleurs, a été exceptionnellement beau et, selon son expression, « il aurait été un coupable de ne pas en profiter

(Fig. 34). — Italienne, 18

pour aller travailler dehors *. '< Je ne pouvais tenir à l'atelier », dit-il encore. Il vit dans une fièvre de travail intense. Il écrit (toujours dans sa lettre à M. Duverney) : 'c Si l'on savait bien à quel point je suis rempli de mon affaire, peut-être me pardonnerait-on mes négligences Dans

ce moment ci, je fais des études dehors, je fais des costumes peints et dessinés, et puis quelques compositions, pendant que je suis encore danslepays ». Au printemps, il ira jusqu'à Naples, montera au Vésuve, visitera Capri et Ischia. Partout, il marquera son passage par un dessin ou par une peinture. Puis, il reviendra dire à Rome un suprême adieu, y chercher une dernière fois (d'après ses propres termes) « la force et la grâce de la nature » ; ensuite, il se tournera vers les chers parents et les chers amis qui manquent à son cœur. Depuis deux ans, il est poursuivi par le regret des absents. Quoi de plus touchant que cette tendre obsession, qui se révèle ici une fois de plus :

'< J'ai le projet de quitter l'Italie au mois de septembre prochain.. .. Vous concevrez mon bonheur alors, au milieu de mes parents et amis, livré à l'étude de mes tableaux. N'étant plus distrait par le beau ciel et les beaux sites, j'y serai tout entier et, après mon travail, j'aurai en perspective une soirée agréable pour me délasser et me rafraîchir pour le lendemain. Il y a douze ans, je rêvais ce bonheur. J'y touche. Qjue la fortune ne vienne pas me l'enlever ».

Ce bonheur rêvé, il l'a bien mérité. Il déclare avec un certain orgueil : 't Lorsqu'à Paris vous verrez tout ce que j'ai fait, vous m'en direz de bonnes nouvelles ». Je doute, en effet, que jamais labeur ait été plus fécond. Il rapportait l'Italie tout entière dans son bagage d'artiste.

Corot rentra en France en passant par Venise. Il fit encore là quelques études ; mais la hâte de revenir au bercail l'aiguillonnait.

lùifin, le voilà dans les brns de sa famille. Une longue barbe le rend méconnaissable. Sur un mot de son père, il la sacrifie; car il est toujours le fils obéissant et soumis. Quand le père commande, sa volonté s'incline. Cependant, elle se réveille à l'instant où il parle de fixer sa destinée par les liens du mariage. On lui prête une charmante réponse à la sollicitude paternelle, qui redoutait pour lui la solitude. '< Je n'étais pas seul tout-à-l'heure dans cet atelier, fait-il. Dans la pièce voisine se cache une jolie fille, qui entre et sort à mon gré. C'est la folie, mon invisible compagne, dont la jeunesse est éternelle et dont la fidélité ne se lasse pas ».

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