‹ L'uvre de CorotChapitre 4 sur 59 · PREMIER TOUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

PREMIER TOUR DE FRANCE

Oui, Corot a pour amie une muse enivrante. Mais le sangfroiJ de la raison commande à son ivresse poétique. Dans son art, la réflexion ne perd jamais ses droits. Il va jusqu'à mettre en note les principes dont il a constaté l'importance et les règles qu'il croit nécessaire d'observer. Les lignes suivantes sont extraites d'un de ses carnets contemporain de son arrivée en Italie :

" je reconiKiis d'aprcs l'épreme qu'il est très utile de commencer par dessiner très purement son tableau sur une toile blanche, d'en avoir auparavant son eflet écrit sur un papier gris ou blanc, ensuite de faire partie par partie son tableau, aussi rendu que possible du premier coup, afin de n'avoir que très peu de chose à faire lorsque tout est couvert. J'ai remarqué que tout ce qui était fait du premier coup

(Fig. 36). — Cathédrale Uc Chartres, 1830.

était plus franc, plus joli de forme et que l'on savait profiter de beaucoup de hasards ; tandis que, lorsqu'on revient, on perd souvent cette teinte harmonieuse primitive. Je crois que ce moyen est très bon surtout dans la végétation, qui demande un peu plus de laisser-aller. Les fabriques et les corps en général bien réguliers demandent toujours beaucoup de rectitude. Je vois aussi combien il faut être sévère d'après nature et ne pas se contenter d'un croquis fait à la hâte. Combien de fois j'ai regretté, en regardant mes dessins, de n'avoir pas eu le courage d'y passer une demi-heure de plus ! Ils m'embarrassent et ne me donnent qu'une idée vague dans l'état où je les ai faits jusqu'à présent. Pour peu qu'ils se frottent en voyageant, je n'y reconnais plus rien ; il faudrait aussi avoir la patience de les passer au lait. 11 ne faut laisser d'indécision dans aucune chose. »

Le mot final esta retenir comme caractéristique de la personnalité de l'artiste, qu'on est porté en général à juger un peu superficiellement et sans tenir compte du fond même de son tempérament, fait de rigueur scrupuleuse et de méthodique exactitude. A Paris, l'hiver, Corot interprète ses études et compose des tableaux. 11 produit ses œuvres dans les expositions. Son nom figure dans le catalogue d'une réunion d'ouvrages exposés cette année-là (1829) à la galerie Lebrun, '•' au profit de la caisse ouverte pour l'extinction de la mendicité » (i).

Au printemps, la nature le réclame. C'est d'abord Ville-d'Avray; puis, un camarade (2) se présente qui l'entraîne et, en route, sac au dos, pour la conquête d'horizons inconnus. On lit sur un de ses albums la note que voici :

« Je pars le lundi 8 juin 1829 pour aller faire des études en Normandie et en Bretagne ; je reviendrai, je l'espère, vers la fin d'août, pour me précipiter dans les bras d'une famille que j'adore. — C. Corot >y.

Ces lignes, contresignées par M. et Mme Sennegon, sa sœur et son beau-frère, manifestent une fois de plus la tendresse du jeune homme pour les siens. Il est obligé de faire entendre raison à son

(1) Voici le passage du livret de cette exposition conceinant Corot :

N' 278. Vue du i-luife.m St-Aiigc. — N" 278 bis. Vue de hi pLice St-Marc, à Venise.

(2) Remy, avec qui il a étudié à l'atelier Bertin.

(Fig. 37). — Henri Sennegon, vers 1855.

(Fig. 38). Uctav

; Sennegon,

(Fig. 39). — Fanchette,

cœur pour obéir à l'instinct qui l'emporte. A l'ombre des pommiers normands ou sur les grèves fouettées des embruns salés, malgré tout, il pense au foyer de la rue du Bac, et le jour qui l'y ramène est un jour béni. Son atelier reçoit alors la visite de ses amis. Le peintre est fier de pouvoir leur offrir leur portrait. Il fait d'abord poser Abel Osmond, son confident des impressions d'Italie, et puis un camarade de celui-ci, le capitaine Faulte du Puyparlier, comme lui ancien élève de l'Ecole Polytechnique. C'est ensuite Alexandre Clérambault, le neveu du marchand de drap Ratier. Clérambault achève son droit avant d'aller prendre une étude d'avoué àAlençon. Corot et lui se sont perdus de vue pendant trois ans et se retrouvent avec joie. Dans sa correspondance avec sa sœur, l'étudiant raconte la rencontre (5 novembre 1829) :

« J'ai vu Corot. Il est tout à fait peintre. Son père lui donne 2.000 francs par an. Il est logé à un cinquième, a un atelier très vaste. Il a passé trois ans à Rome. Si tu es bien sage, je t'enverrai de ses œuvres... »

Quelques jours plus tard, il écrit encore (23 novembre 1829):

« Hier, j'ai vu Corot. Il est très occupé à faire deux grands tableaux pour l'Exposition. Néanmoins, il m'a promis quelques heures pour la semaine prochaine. »

(Fig. 40). — Paris, 1850.

(Fig. 41).— Honfleur, vers 1830.

C'est à son portrait qu'il fait allusion. Corot le commence dans les premiers jours de décembre. I.e 14, le modèle dit :

'!. Corot veut faire quelque chose de perfectionné dans le portrait. Au commencement, il en faisait une plaisanterie ; mais, en travaillant, il s'est animé et y met une ardeur vraiment risible ; car il est toujours le même. »

Enfin, le 20 décembre, c'est fini. Le portrait part pour Alençon et le frère écrit à sa sœur en l'envoyant :

" Ma chère amie, je t'envoie le portrait tant demandé depuis dix ans. Tout le monde s'accorde à le trouver ressemblant. Un amateur de peinture y a trouvé quelques défauts ; mais où n'en trouve-t-on pas ? Il faut le voir à une certaine distance. C'est ce que les artistes appellent un tableau à effet. Il faut le placer dans un appartement où il y a du feu, prendre garde à la poussière, ne le vernir que dans quelques mois. Tu m'y trouveras un peu de mauvaise humeur ; mais la pose m'ennuyait : et puis, c'était le matin à jeun et je souffre toujours un peu, quoique je me porte mieux... Corot me charge de te dire qu'en l'année 1S31, il viendra h Alençon pour étudier les paysages. »

Le peintre n'était pas habitué à des compliments de la part de ses modèles. Son parrain, M. Palanson, avait pris son image pour une caricature. Fanchette, la vieille bonne de sa mère, qu'il avait peinte l'année d'avant (1828), avait refusé son portrait (F/^^.^p) qu'il lui offrait, s'y trouvant trop laide. Le coup de pied de l'âne ! Fut-il plus goûté par sa famille? Toujours est-il qu'il s'y prodigua. Neveux et nièces furent pris à tour de rôle pour modèles (F/^. ^7 q\}S). Remar-

(Fig. 42). — « Mon Agar », vers 1830.

quable série d'effigies intimes, par lesquelles le peintre s'apparente directement aux ancêtres de notre art national, les délicats portraitistes de la Renaissance.

A l'exemple de ces vieux maîtres, il manie aussi le crayon avec une singulière finesse. Sa pointe acérée va chercher l'âme sous les traits d'un visage. Tel certain profil de jeune fille engoncée dans

P%^rr^m

(Fig. /j3*. — Fontainebleau, 1830-35.

un énorme col rigide et casquée d'un feutre gigantesque {Fig. 42). Cinquante ans après l'avoir crayonné, Corot regardait avec complaisance cet aimable minois de Parisienne parée à la mode de sa jeunesse, et il disait avec un fin sourire : « C'est mon Agar ». Son Agar s'appelait Rose ou Zoé et chiffonnait avec la maman, rue du Bac. C'est à elle qu'il pensait un jour que, regardant une étude sur le mur de l'atelier, il s'écria au milieu d'un groupe de visiteurs : « J'avais alors à mes côtés une gentille brunette échappée du magasin de la belle femme. Hélas, mes amis, qu'est-ce que les années en ont fait ? Elle est venue me voir hier : je n'ai pu la

(big. 44). — La Cervara. Salon de 1S31.

reconnaître ! Regardez au contraire cette petite toile : c'est la jeunesse éternelle ! »

Corot était à Paris, par de belles journées printanières il plantait son chevalet au bord de la Seine, en face du Pont au Change et de la Cité (Fig. 40), lorsque la Révolution de 1830 éclata. 11 ne fut pas tenté, comme Delacroix, de contempler la Liberté brandissant le drapeau tricolore dans l'émoi tumultueux des barricades. Le sifflement des balles dérangeait sa quiétude. 11 fit son paquet et profita de Loccasion pour esquisser son tour de France. Bien qu'arrivant des terres classiques, il s'enthousiasmait avec les romantiques pour les chefs-d'œuvre de l'architecture gothique ; ce goiit le conduisit à Chartres (^Fig. ^6), en face des tours et du porche de la cathédrale. Auprès de lui s'installe l'architecte Poirot, rencontré en 1S27 à Tivoli et devenu son intime. Poirot peint de jolies études, très aériennes, assez proches parentes de celles que signe son ami pour

(Fig. 45). — Forêt de Fontainebleau. Salon de 18; i.

qu'on ait pu en attribuer quelques-unes à Corot lui-même. Mais il aurait fort à faire pour égaler l'art raffiné et savant d'un confrère qui est déjà un maître. Le voyage se poursuit jusqu'au littoral, puis s'oriente vers le Nord. Des dessins sont datés de Dunkerque, de Boulogne, de Bergues, de St-Omer, etc. Corot serait aussi allé cette année et la suivante en Bourgogne, en Nivernais, et peut-être jusqu'en Auvergne. Excursions fécondes sans doute, mais sur lesquelles nous manquons de détails.

En ce temps-là, avec Ville-d'Avray, c'est surtout Fontainebleau qui attire et retient le paysagiste. Fontainebleau est alors un séjour à la mode parmi les peintres. C'est comme une succursale de l'Italie. Ony vit dansune atmosphère de bienfaisante émulation et la nature y parle le plus noble des langages. C'est là, sous la ramure des chênes centenaires, que naît et se développe l'école du plein air, qui est véritablement la fleur de l'art du XIX' siècle. Corot s'y dis-

tingue entre ses confrères. Cependant, libre et éloquent dans ses études, il s'embarrasse encore et se guindé dans ses compositions. Vient le Salon de 1831, le premier depuis son retour de Rome. 11 y produit trois souvenirs d'Italie {Fig. 44) et une vue de Fontainebleau {Fig. 4^)- Ces œuvres sont remarquées par la critique ; mais elle ne les différencie guère de leur congénères, celles d'Aligny et d'Edouard Bertin.

La personnalité de Corot ne se dégage pas encore nettement ; ses tableaux sont tant soit peu artificiels et froids. L'année suivante, tandis que le choléra sévit et que les portes du Salon restent fermées, c'est encore à Fontainebleau que les trois paysagistes rivaux vont chercher d'un commun élan l'inspiration. Au Salon de 1833, Corot n'a qu'un seul tableau : une route montante dominée par la forêt avec, au premier plan, un chariot qui traverse un gué (Fig. 46). Ce morceau suffit à emporter la victoire. Un écrivain clairvoyant, M. Ch. Lenormant écrit (i) : « Le tableau de M. Corot me semble le paysage le plus complet de l'exposition ^. Le jury est apparemment du même avis. Car il décerne à l'artiste une médaille de 2' classe. L'État tenait entre ses mains la suprême récompense ; il pouvait combler les vœux du lauréat en lui achetant son œuvre. Le directeur des Beaux-Arts, M. de Cailleux, pour tout encouragement, lui dit : « Mon ami, il ne faut pas faire des toiles si grandes. >/ Adieu le secret espoir du jeune homme, qui rêvait aussi des murs de Versailles ; il dut se contenter d'accorder sa collaboration anonyme à un confrère nommé Rœhn, médiocre peintre d'histoire, chargé d'un panneau dans la « Galerie des Batailles » : un ingrat qui le paya en sarcasmes.

Sur ces entrefaites, un négociant, ami de sa famille, s'avisa de lui commander de la peinture. M. Henry, fabricant d'étoffes à Soissons, l'hébergea chezlui et lui fit peindre sa fabrique d'ahord{Fig. 4j), puis la vue qu'on avait de ses fenêtres. {Fig. 48). Corot exécuta les images souhaitées avec une précision documentaire parfaite. La consciencieuse application d'un primitif n'eût pas donné une ressemblance

(i) Le Temps, 2 avril 1833.

SI

(Fig.

Forêt de Fontainebleau. Salon de 1833.

plus exacte des lieux et des objets. Le client dut y trouver son compte ; mais la bourse du peintre l'a toujours ignoré. Corot passait pour un amateur ; est-ce qu'on offre de l'argent à ces gens-là? La modestie de l'artiste trompait le public ; son désintéressement achevaitle malentendu. Quand, parlasuite, on lui reprochait cette généreuse insouciance de sa jeunesse, le bonhomme, qui n'était pas un érudit, mais savait choisir ses auteurs, répondait en citant Epictète. Il vantait l'exemple de ce personnage aux mains vides, mais au cœur pur, dont parle le philosophe, et il disait : '< Moi aussi, j'ai préféré vivre de peu, mais porter la tête haute. />

" Il faut, chez nous, sonner la trompette, avoir des rentes ou mourir de faim », écrit Th. Silvestre à propos de Corot et il lui prête cette parole familière : « Par bonheur, j'avais de ma famille de la soupe et des souliers-bottes „. En réalité, il avait mieux encore. Sur l'exemplaire de son article que Silvestre lui avait offert et qui

est entre nos mains, d'un trait de fusain Corot a biffé la boutade et l'a remplacée par ces mots : " On me donnait de quoi vivre //. Vivre en travaillant est un luxe quand votre travail ne se vend pas. Sans la caisse bien garnie du père, adieu les grandes toiles qui se couvrent de poussière sur les murs de l'atelier, adieu l'apprentissage désintéressé sous les futaies de Fontainebleau ou sur les bords enchanteurs

(Fig. ^7). — Fabrique de M. Henry, à Soissons, 1833.

de la Seine. Aussi est-ce la sagesse même qui fait écrire au jeune artiste, vers ce temps-là, sur un de ses carnets, cette phrase lapidaire: « Je ne demande à Jupiter que ce qu'il donne et ôte à volonté : la vie et les richesses ; le reste me regarde //. Au cours de 1833, Camille « s'amuse » à Rouen. Sa fantaisie le conduit tour à tour à Bon- Secours (Fig. 4q), puis sur les quais, parmi les mariniers et les déchargeurs. Ses albums se couvrent de croquis rapides, de silhouettes lestement enlevées. Saisir la vie qui passe n'est point chose facile. L'artiste ne s'assouplit pas à cette gymnastique entre les quatre murs d'un atelier et les Bertin ne l'enseignent pas à leurs élèves. Dans ses premiers tête-à-tête avec la nature, Corot en a fait l'expérience. Sa confession est à noter : '< Deux hommes s'arrêtaient ensemble : je

les crayonnais en détail, par la tête par exemple ; ils se séparaient, et je n'avais que des morceaux sur mon papier; des enfants étaient assis sur les marches d'une église : je commençais, la mère les appelait; mon livre se serait ainsi rempli de bouts de nez, de mèches de cheveux. Je pris la résolution de ne plus rentrer chez moi sans un

(Fig. 48). — Vue de Soissons, prise de la fabrique de M. Henry, 1833.

ensemble, et j'essayai du dessin par masses, dessin rapide, le seul

possible Je me mis à circonscrire en un clin d'ceil le premier

groupe venu ; s'il restait peu de temps en place, j'en avais pris au moins le caractère général, la désinvolture ; s'il stationnait, je pouvais arriver aux détails... (i) *. Grâce à cette méthode on surprend la vérité du geste et l'on atteint l'expression matérielle du sentiment.

L'apprentissage est long et Corot, de jour en jour plus habile à rendre ce qu'il voit, est encore souvent embarrassé pour traduire sa pensée comme il le souhaiterait. Il jette sur la toile une Agnr éplorée. Mais le naturel d'une attitude saisie au vol d'après nature se

(i) Th. Siivestre. Histoire des Artistes vivants, p. 88.

refroidit et s'oblitère peu à peu à l'atelier; si bien que, dégoûte, il abandonne momentanément la partie. 11 présente tout de même, au Salon de 1834, trois grands paysages, dont l'un est une vue du port de Rouen, l'autre un site de Fontainebleau, et le troisième un souvenir d' Italie. Ce triple envoi est froidement accueilli. Mais Corot ne s'en affecte pas : son esprit est ailleurs. Il l'a devancé sur la terre de ses rêves. Ne va-t-il pas repartir pour l'Italie ?

Vue; de Ruuen,

(Fig. ijo). — Le peintre Grandjean à Çoucy, 1S33.

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