‹ L'uvre de CorotChapitre 38 sur 59 · C. Corot · texte numérisé non relu

C. Corot

Nouveaux remerciements pour tous vos bons soins. Les études que j'ai rapportées ont été goûtées et prises presque toutes.

Pendant son séjour à Arleux, Corot avait été un instant repris de ses douleurs et la crise avait été assez violente pour inquiéter

son entourage. C'est qu'il ne se ménageait pas. Il bravait les intempéries et l'humidité des marécages. Impossible de l'obliger à prendre des précautions. Une fois que son ami Robaut avait imaginé de fabriquer un petit plancher pour qu'il piît peindre à pied sec, il fit la moue et se débarrassa d'un engin qui troublait ses habitudes.

11 narguait la vieillesse et, pour se délasser du travail, jouait et gambadait comme un enfant; à six heures du matin, c'est lui qui réveillait la maison. — « Eh bien, la patronne, on dort encore? — Comment, déjà levé, M. Corot? — Certes, et le petit papa ne regrette pas d'avoir ouvert l'œil de bonne heure. Car, en vous attendant, Madame, il avait pour compagnon un fameux livre! /> — Ce « fameux livre », c'était le Manuel d'Epictctc. Il en lisait quelques pages chaque soir, avant de fermer l'œil, et le reprenait au réveil. Un autre volume partageait ses faveurs avec celui-ci : y IiititatiiDi de Ji'siis-CJirist. lien parlait avec une admiration sans bornes et disait ; 'c C'est mon bréviaire ». Ces deux monuments de la sage.-^se antique et de la résignation chrétienne ne quittaient pas son chevet; ce sont eux qu'il faut reconnaître, sous la touche du peintre, dans une pochade où, derrière un petit modèle bizarrement affublé par lui de son propre gilet, on voit un coin de son lit et les objets familiers qui l'environnaient {Fig. 21 s).

Ces lectures sérieuses n'assombrissaient point son humeur. On l'entendait chanter du matin au soir; son entrain émerveillait les indigènes qui suivaient de l'œil ses allées et venues à travers champs. L'un d'eux, un jour, se permit d'approcher et d'entamer la conversation. C'était un meunier, dont le moulin avait arrêté l'artiste, qui tournait autour en cherchant son ,„. , T ... c- .■ poste. Fier que son domaine eût été dis-

(rig.215,). — La petite Scrapbine; * ^

Arieux-Ju-Nord, 1871. tingué, le bouliomme commenija par pro-

clamer avec satisfaction ; « Ah ! c'est un beau point de vue que notre moulin! »

Il savait vaguement que le personnage auquel il s'adressait n'était pas le premier venu dans sa partie. Mais sa curiosité voulut préciser : « On dit que vous êtes M. Corot? interrogea-t-il... C'est-y que vous êtes le grand Corot dont parlent les journaux?» Cette apostrophe réjouit beaucoup Corot, qui la répéta à ses amis.

Mais, avant llairé un importun, il prit congé de son homme et lui fit comprendre qu'il '■■' prêterait faire ses petites farces tout seul ».

Le soir, avant d'aller se coucher, on jouait en famille au loto ou au trente-et-un. L'aimable vieillard animait le jeu et faisait cent folies. On lui eût donné vingt ans! Et quel caractère facile! Rien ne contrarie un paysagiste comme les caprices d'une atmosphère changeante; la pluie est son ennemie jurée. Corot s'accommodait de toutes les traverses. Des giboulées venaient-elles à rencontre de ses projets, il se consolait en disant : « C'est un bon temps pour les paysans /.», ou bien encore : x C'est après la pluie qu'on a les plus beaux ciels-//. Son optimisme ne défaillait jamais. Il se plaisait à des remarques comme celle-ci ; " On aurait tort de se décourager lorsqu'on fait deux ou trois études médiocres. C'est la préparation de la bonne, qui profite, sans qu'on s'en doute, de

(Fjg. =iô). — Croquis sur papier fait à Douai, 1S71.

:,phi,p,

ce labeur en apparence stérile ». 11 n'était pas jusqu'à la souffrance physique qui ne lui inspirât des propos stoïques. l.e pincement d'un rhumatisme lui faisait-il faire lagrimacc, vous l'entendiez en déduire avec résignation : « La douleur est une bonne chose, car elle nous apprend à apprécier la santé ».

Il n'était rien moins qu'un esprit fort. Le dimanche, toute besogne cessante, il faisait toilette et assistait à la grand'messe. La simplicité de son cœur s'accommodait de la religion de nos pères, dont le merveilleux plaisait au poète. 11 n'était pas rare de trouver sous sa plume des expressions comme celle-ci : " Si je fais quelque chose de bon, c'est que le Seigneur aura envoyé un petit ange » (i). Ce n'est pas lui qui aurait plaisanté, à la façon de Courbet, ces poétiques créatures que l'homme a douées suffisamment de matérialité pour les rapprocher de lui-même, mais que le paradoxe de leur légèreté ailée rejette dans le domaine du m3'stère. Les « petits anges » étaient chez eux, comme les petits oiseaux, dans le frissonnement de ses nuages et de ses branches. Descendus sur la terre, ils s'appelaient des amours et se mêlaient aux jeux des nymphes; mais, pour avoir troqué leur caractère sacré contre une grâce profane, ils n'en demeuraient pas moins les intermédiaires poétiques entre les contingences de la réalité et l'inconnu qui nous entoure, insondable abîme que la courte vue de notre esprit s'efforce en vain de pénétrer.

Petits anges et petits amours ne sont pas amis des coups de canon. C'est pourquoi Corot haïssait la guerre. Au lendemain de l'année terrible, il eut l'idée de faire un tableau svmbolique pour flétrir la folie meurtrière des conquérants. Il ne donna pas suite à ce projet; mais, à tout propos, il répétait son horreur du sang versé et des ruines accumulées par la sottise des hommes. Il proférait des boutades comme celle-ci : '<. Si j'étais roi ou empereur et que j'eusse, à ma porte, une garde de soldats, je m'en débarrasserais au plus vite; et si je me connaissais des ennemis, c'est à eux que je ferais ce joli cadeau /.- (2).

(i) Lettre à La Rochenoire, d'Arleux, 24 juin 1871.

(2) Conversation avec M. Alfred Robaut, 2 décembre 1871.

Depuis le mois de juin 1S70, son neveu Emile Corot avait encore une fois changé de perception. Son nouveau poste était Méry-sur- Seine (Aube). Corot fut l'y voir après la guerre. L'endroit lui agréa et lui suggéra plusieurs jolies études. Une dame du pays, qui faisait un peu de peinture admise à travailler auprès de lui et à l'entendre discourir (i), a eu l'heureuse inspiration d'écrire au jour le jour les causeries de son illustre compagnon. Ces précieuses notes, où la physionomie du langage courant, dans son abandon et son naturel, a été scrupuleusement conservée, M. Fernand Corot qui en possède une copie, a bien voulu nous les communiquer; nous les transcrivons textuellement.

Page 1