DEUXIÈME VOYAGE EN ITALIE
Pendant son séjour à Soissons, Corot s'était rencontré avec un peintre nommé Grandjean, en compagnie duquel il avait excursionné dans les environs, jusqu'à Coucy {Fig.^o). Un drôle de corps que ce Grandjean qui, après avoir étudié la peinture sous la direction de Watelet, avait hardiment troqué ses pinceaux contre le marteau de tapissier pour conquérir l'indépendance et se livrer ensuite, à son aise, à ses fantaisies artistiques. C'était un bon vivant, qui disait avec complaisance : « J'ai cinq cents francs à manger par mois », et qui se chargeait de les consommer ; car il
aimait la bonne chère. Corot a fait de lui un petit portrait malicieusement significatif. On l'y voit attablé, la pipe à la bouche, l'air béat, avec, devant lui, une énorme bouteille champenoise. Grandjean, heureux de mettre à profit une liberté longtemps convoitée, caressait le désir de voir l'Italie. Corot en parlait avec enthousiasme. On résolut d'y partir après le Salon prochain. Par exemple, Corot fit ses conditions. 11 entendait faire un voyage sérieux, un voyage d'étude. Pas de folies, pas de bombances. Certes, il ne craignait pas une bonne bouteille. V^olontiers avec les camarades " il vidait quelques flacons »; mais, à l'heure du travail, trêve de plaisanteries. Le pacte conclu, il parla au père. Le père se montra favorable. Toutefois, il limita à six mois la durée de cette fugue. <' Nous ne sommes plus jeunes, ta mère et moi, dit-il ; ne nous abandonne pas trop longtemps ». Camille n'avait pas besoin d'en entendre davantage pour se jurer à lui-même d'être exact. Les voyageurs quittèrent Paris dans le courant de mai 1834. Un des albums de Corot, spécialement consacré à ce voyage, en révèle presque jour par jour l'itinéraire. On traversa la Bourgogne ; on passa à Clamecy, à Lormes ; on s'arrêta à Beaune {Hôtel du Chevreuil), puis à Lyon {Hôtel du Cheval Blanc), à Avignon {Hôtel du Palais Royal) et à Marseille {Hôtel du Midi). Corot écrit en regard de Marseille : <(. Ville très belle et très animée-}/, enregardde Tou\on:<i. Bel arsenal ; ville très propre ». Il note tour à tour, sur la Corniche, Antibes, Nice, Eza, la Turbie (<? dove c'e uiia terre anticai,), Monaco, {'< asse^ joli seulement /,), Roccabruna, Menton où il a couché ; puis encore y ent'imig\ia,{€ fond d'église avec des fabriques»), San-Remo, Taggia, Porto-San-Maurizio, dont le nom lui rappelle «un bon ami, un hôtel tnagnifique » et aussi un bel effet : « la masse des fabriques blanches, un peu grisâtres, s'enlevant très en clair sur la mer et le ciel. » A Oneglia, il y a « peu de chose » : un clocher à dessiner pendant le relai, avec la mer et les tartanes à l'horizon (30 mai 1834). Enfin, les voyageurs atteignent Gênes le i" juin, à quatre heures et demie du soir, et ils s'y fixent pour quelques jours. Plusieurs jolies études marquent le passage de Corot dans cette ville {Fig. 52).
Ensuite, il traverse rapidement la Spezzia et, le iq juin, il est à
(Fig. 51)- — Florence, 1S34.
(Fig. 5=). — Gènes, 18:14.
(Fig. 531. — Venise, 1834.
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(Fig. S4)- — Volterra, 1834.
(Fig. 55). — Croquis d'après Giotto. Pise, 1834.
Pise. Là encore il ne demeure guère : juste assez pour faire un ou deux croquis, dans le Campo Santo, d'après Giotto {Fig. '^^^ et Orcagna. Et il se met en route pour Volterra, où il parvient le 22. Ah, là, il trouve son affaire. « Pays magnifique », inscrit-il sur ses tablettes. Son admiration se traduit par une série de toiles importantes, auxquelles il consacre les longues heures de belleset chaudes journées d'été {Fig. ^4). Il quitta Volterra à la tin de juillet et, le 21, le voici à Florence.
Florence I L'art et la nature combinant leurs séductions pour le charme des yeux et de l'âme! Des bords de l'Arno à Fiesole et à San Miniato, c'est un enchantement. De la terrasse des jardins Boboli, le spectacle est féerique. Chaque jour y ramène Corot, qui ravit à ces lieux une parcelle de leur beauté {Fig . 5/). Les chefsd'œuvre des maîtres ont droit aussi à un coup d'œil. Deux ou trois dessins crayonnés à Santa-Maria-Novella et dans le couvent de San-Miniato attestent son respect ému de ses illustres devanciers.
Mais, il faut se hâter. On est au mois d'août. Aussi, l'on tourne bride et l'on remonte vers la haute Italie. A Bologne le 12, les voyageurs débarquent à Venise le 15. C'est encore une éloquente vieille cité, qui parle à l'artiste. Corot prend à cœur sa tâche d'interprète et, sur six ou huit petites toiles, il emporte Venise (Fig.^jetôo). Il n'y reste cependant que trois semaines, attiré qu'il est par les lacs, ces émules magnifiques et grandioses de son cher Villed'Avray. Il quitte la place St-Marc le 8 septembre et, le 10, il est à Desenzano, au bord du lac de Garde.
(Fig. 56). — Carte du voyage de 1834.
A Desenzano et surtout Riva, les motifs abondent. De l'eau, quelques arbres, un fond de montagnes brumeuses, puis le ciel : tels sont les éléments des poèmes naturels en germe dans l'imagination de Corot. Le sourire aimable de ce paysage contraste avec l'âpreté sévère de l'Etrurie. L'un et l'autre se disputent d'abord la faveur du peintre; mais, à la fin, la grâce l'emportera. Cet automne en Lombardie, avec ses matins bleutés et ses soirs dorés reflétés dans les grandes nappes transparentes qu'encadre la verdure, c'est