L'AGAR, LE ST-JÉROME, LE SILENE, LE SOIR
Rentré dans son atelier, Corot pense au Salon prochain. L'Agar a repris sa place sur le chevalet. La sauvagerie pittoresque des paysages étrusques et toscans peuple la mémoire de l'artiste. Cette vision nouvelle transforme l'œuvre et la met au point. En même temps, un site peint, au cours du récent voyage, sur les bords du lac de Garde, est grandi et interprété pour devenir une autre pièce d'exposition. Au pied des montagnes abruptes qui dominent les eaux, un coin de fraîche verdure émerge de la rive, avec un grand arbre qui dresse sa masse sombre sur la clarté crépusculaire d'un ciel sans nuages ; une barque aborde entre deux rochers, et c'est tout. Thème souvent repris par l'artiste et toujours favorable à l'expression de son lyrisme. Avec VAgar {Fig. 65) et \aVue prise à Riva [Fig. 64), Corot force l'attention au Salon de 1835. h'Agar est lithographiée par Célestin Nanteuil, et cette lithographie paraît dans le Charivari, accompagnée d'un élogieux article. Le critique de V Artiste, parlant de ce tableau, déclare que « c'est une très belle œuvre * et dit : « Pensée, nouveauté, couleur, dessin, âme, esprit, mouvement : tout est là » (i). Celui de la Revue de Paris prédit
(i) L'Artiste,' 1" série, IX, 63.
hardiment que Corot deviendra un des grands noms de l'école irançaise, s'il persiste dans la route qu'il s'est frayée (i). Toutefois, la victoire est loin d'être gagnée. L'un de ses défenseurs de la première heure, M. Charles Leiiormant, fait à Corot un compliment un peu déconcertant. Il le loue d'être revenu à l'Italie et d'avoir abandonné « les chemins creu.x et les lisières de nos bois pour lesquels il n'est pas fait (2)». Corot a-t-il prêté l'oreille à ce conseil? Toujours est-il qu'il se prépare à repartir pour sa chère Italie. Mais le choléra l'en empêche. Force est de retourner tout bonnement à Fontainebleau. Une lettre adressée au peintre Bachelier nous apprend ces détails et contient en même temps quelques lignes significativessur la méthode que Corot préconise. Voici cette lettre (3) :
Paris, ce 22 août 1835.
Mon cher Bachelier, J'ai reçu votre aimable lettre qui m'engage à aller vous voir ainsi que Lambinet : cela m'a été impossible. Mon départ a été ajourné à cause du choléra qui se répand en Italie. Ce n'est pas la peine d'aller par là chercher la maladie. J'attends que ça se calme. En attendant, je pars pour Chailly, où je vais essayer de faire quelque chef-d'œuvre. Je reviendrai au commencement d'octobre et, si le choléra est parti de Rome, je m'embarquerai à Marseille. Ainsi, malgré tout, nous pourrons nous voir au mois d'octobre à Paris si vous
(i) T. Schœlcher. Revue de Paris, tome XVII, p. i66.
(2) De l'Ecole Française en i8^y, p. 167.
(3) Collection Emile Cottenet (vendue en 1SS2), n" 41.
(Fig. 6î). — Diane au bain.
Salon de 1856,
(Fig. 63). — Ayar. Salon de 185
^Fig. 0|i. — \'iic jMisc j Riva, ïyrol Italien. Salon de 1835.
(Fig. 65). — Royat, 1839.
ne venez pas à Fontainebleau où il existe un mont Saint-Père. Travaillez bien
là-bas, dessinez ferme et vrai. L'aspect de la couleur vraie, vraie sortant de
votre œil, sans penser à aucune autre peinture. On y revient assez tôt à l'atelier.
Mes amitiés à ce bon Lambinet : qu'il ne quitte pas sa route nature.
Tout à vous, C. Corot.
C'est à Chailly, chez Mme Coutelle.
La fin de ce billet est intéressante en ce qu'elle montre Corot se détachant résolument de tous ses devanciers et cherchant la vérité suivant son tempérament, sans subir aucune influence. La conscience: voilà le fondement exclusif de son art. Voilà le secret de son originalité qui, à chaque Salon, s'impose davantage. A propos de son exposition de 1836, on lit en effet dans l'Artiste :
M. Corot n'appartient ni à l'école classique du paysage, ni à l'école anglofrançaise; encore moins à celle qui s'inspire des maîtres Flamands. Il paraît avoir sur la peinture du paysage des convictions à lui, que nous ne chercherons pas à lui faire perdre, l'originalité n'étant pas chose si commune (1 ).
(i) L'Artisti\ 1" série, XI, 136.
Le lait est que, pendant la bataille qui met aux prises les partisans de la tradition et les novateurs, Corot garde un pied dans les deux camps, ou plutôt demeure en dehors de l'un et de l'autre. Les Rousseau et les Dupré, plus jeunes que lui (i) et complètement étrangers par leur éducation au paysage historique, rompent en visière avec le passé. Lui ne pactise avec la révolution qu'à son corps défendant ou, pour mieux dire, sans le savoir.
11 a exposé une Diaiw au hcii'ii (F/g. 62). On en critique la couleur, mais on lui accorde de la poésie et de la grâce. Il montre aussi un autre tableau intitulé Campagne de Rome. Musset dit dans la Revue des Deux Mondes, « qu'il a de grands admirateurs // (2). Comment Corot n'en aurait-il pas, surtout parmi ses confrères, témoins de sa probité acharnée et de sa tendre soumission à la nature ? Vers ce temps-là le peintre lyonnais Auguste Ravier, qui l'a rencontré en Auvergne, écrit, dans une lettre à sa famille citée par son biographe (3), quelques lignes qui trouvent leur place ici :
" J'établis, dit-il, mon principal domicile à Royat, chez la mère Gagne\'in, qui depuis 23 ans a la pratique des artistes... La mère Gagnevin fait payer la chambre et la nourriture 3 fr. 50 c. par jour ; c'est au moins 50 centimes de plus que je ne pensais ; mais ce qui me décide irrévocablement à rester chez elle, c'est une bonne fortune à laquelle je ne m'attendais pas. Elle a dans ce moment un artiste de mérite, un des trois plus grands talents à mon avis et qui, avec cela, est le meilleur enfant de tous, qui pourra me donner de bons conseils et que je verrai travailler; c'est un nommé Corot. Voici un mois qu'il est ici. H V est encore pour plus d'un mois. Je suis enchanté de l'aventure. C'est l'homme que j'aurais le plus désiré rencontrer. Un autre m'ennuierait ».
Pendant l'été de 1836, son studieux vagabondage conduit Corot en Provence. Nous le trouvons, dans le courant de juillet, à Avignon, en compagnie de Marilhat, qui se repose de ses succès d'Orient en étudiant la France. Il y a aussi avec eux Gaspard Lacroix et un certain Francey, qui a travaillé avec Marilhat et peut-être aussi avec
li| Tliéodûie Rousseau et Jules Dupré, nés tous les deux en 1812, avaient seize ans de moins que Corot.
(;^ Revue des Deux Mondes, p. 168.
(3) F. Thio\\\i:v, Auguste Jiiiiier, peintre, iSi^-iSçy. St-Etienne, iSyy.
(Fig. 66). — Saint-Jérome. Salon de 1837.
Corot en Auvergne. La correspondance de Marilhat nous apprend que les camarades se sont installés à Villeneuve-lez-Avignon '( où sont les plus belles choses à faire {Fig. ôj) ». « Nous nous levions à 4 heures du matin, écrit-il; nous travaillions jusqu'à 1 1 heures ; puis nous rentrions pour dîner comme des diables. Notez qu'à 4 heures nous étions réveillés au moyen d'une tasse de café. Après le dîner, nous dormions jusqu'à 2 heures, et alors nous repartions jusqu'à la nuit. Au retour, nouvelle baffre et nous dormions. A la vérité, nous sentions l'ail à deux lieues à la ronde ; mais aussi, quelles salades ! » Ces mémorables salades, la brave jeunesse les assaisonnait de bonne humeur et de joyeux couplets. La voix de Corot réveillait les échos endormis de la vieille cité et des fenêtres s'ouvraient au refrain d'une romance. Même, il arriva qu'un bourgeois, charmé de leur gaîté, souhaita les entendre de plus près et les fit entrer chez lui. Mais la gaminerie l'emporta sur l'orgueil; les
ViUeneuvc'-lez-Avignon, iSjb.
chanteurs s'entendirent pour berner leur amphitryon et lui lancèrent une salve de fausses notes, pour lui apprendre qu'on ne met pas des rossignols en cage. Marilhat, dont la santé était un peu chancelante, quitta les camarades pour se rendre aux eaux ; mais on se donna rendez-vous aux environs de Montpellier, sur les bords du Lez. Le Lez est une petite rivière pittoresque, et aussi très poissonneuse. Quelqu'un mit une ligne dans les mains de Corot et il prit tant de goût à la pèche que (le croirait-on?) il en oublia ses pinceaux pendant près de quinze jours. L'événement vaut d'être noté pour sa rareté ; et puis, il n'est pas indifférent d'apprendre que Corot avait l'âme d'un pêcheur. Voilà donc pourquoi, tandis qu'un Decamps, passionné de chasse, promène toujours dans ses forêts crépusculaires ou matinales l'ombre d'un chasseur et de son fusil, lui, réserve au silencieux guetteur de poissons la poésie de ses solitudes. Toutefois, les truites du Lez n'ont qu'un temps. La peinture reprend bientôt son empire exclusif.
L'austère campagne du Languedoc suggère à l'artiste un pendant à son Agar. C'est un Saint-Jérôme qui, cette fois-ci, sert de prétexte à un paysage d'ordre sévère {Fig. 6b). Le solitaire a pour retraite une vallée rocheuse et boisée, pour compagnon le lion traditionnel; l'abnégation mystique est caractérisée par la nudité du personnage. Le modèle est un vieil Italien ramassé par l'artiste sur la place Maubert. Hélas, le pauvre diable fut la victime du paysage historique! Cet hiver-là, le froid fut rigoureux. Le poêle de Corot tirait mal. On gelait sous le vitrage de l'atelier. Le torse violacé du vieillard, que le peintre copia exactement, tremblait d'angoisse véritable. Il paya d'une pneumonie son dévouement professionnel. <r J'ai la mort de cet homme sur la conscience >>,
disait Corot. Avec le Saint-Jérôme il envoya au Salon de 1837 deux autres toiles : une Vue d'Ischia et un petit Soleil couchant. Haut placé, comme toujours, on le voyait mal. La plupart des journalistes ne le découvrirent que pour le critiquer. Ainsi Gustave Planche, qui disait : « Le Saint-Jcrôme de M. Corot présente un mélange malheureux de vérité, de mollesse et d'indécision. Nulle grandeur dans les lignes, mais de la naïveté dans la couleur, de la gaucherie dans le dessin, et un effet manqué (i) ». Quelques juges un peu moins sévères mêlaient aux reproches une parole d'encouragement. Tel celui qui, dans l'Artiste (2), écrivait ces lignes : « Nous serions fâchés que M. Corot eût dit son dernier mot dans son Agar ou son St-Jèrôme, qui sont des ouvrages incomplets. Il y a dans cet artiste l'étoffe d'un homme d'avenir, s'il cherche autre chose que ce qu'il a offert jusqu'à présent au public, s'il donne un peu plus d'essor à sa verve et s'il veut voir dans la nature d'autres aspects que ceux dont il s'est inspiré ». Voilà, malgré tout, une sympathie qui manque d'enthousiasme.
C'est encore la même chanson l'année suivante. On accorde à ses œuvres un beau sentiment de composition ; mais on les trouve « plus que jamais, d'une exécution froide et terne, absolument dépourvues d'éclat et de ressort (3) ». Le Silène (Fig. 'jo), sa pièce capitale à ce Salon de 1838, ne trouve pas encore grâce devant l'impitoyable Gustave Planche (4), qui reproche à son auteur de « s'obstiner à placer
(i) Salon de 1837, page 98.
(2) 'L'Artiste, i" série XIII, 146.
(3) L'Artiste, i" série XV, 135.
(4) Salon de 1838, p. 141.
(Fig. 68). — Corot par lui
des figures dans ses paysages sans unir étroitement k-s lieux et les acteurs >>. Pour lui, cette composition est '< indécise et incomplète » et justifie par ses défauts « l'indifférence de la foule //.
Oui, la foule passe devant Corot sans le regarder et Jules Janin pourra dire de lui, dans son Salon de i8}Ç) : « Talent sévère, plein de conscience, qui ne sera jamais populaire » (i). Plus d'un, à sa place, se serait rebuté. Lui ne perd pas confiance. Certes, l'émotion l'étreint quand ces enfants de sa pensée, amoureusement caressés
(i) V Artiste, 2* série, II, 26
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(Fig. 70). — 'Silène. Salon de 1838.
pendant des mois, il les aperçoit au Louvre, dédaigneusement, relégués en quelque coin obscur. Mais, rentré chez lui, en face de cette muraille où cent petits bouts de toile retiennent une parcelle du sourire dérobé à la nature, le bon ouvrier se ressaisit, s'arrête devant une de ses chères études et, lançant son défi à l'injustice des hommes, s'écrie : « Ils ont beau faire : ça, c'est fameux ! ». Telle est la fière assurance qu'on lit dans le portrait qu'il a peint de lui-même en ce temps-là {Fig. 68). Tel le langage de ces yeux droits, de cette bouche ferme et volontaire. Il n'est plus le timide étudiant de 1825. 11 est le travailleur qui sait ce qu'il vaut ; bravement il regarde l'avenir en face, sans forfanterie, mais sans crainte. Aussi bien, si la critique ne désarme pas encore tout à fait — (et désarmera-t-elle jamais contre le génie?), — un poète s'est levé pour chanter le peintre. Gautier salue fraternellement l'artiste qui a collaboré naguère à l'embellissement de son palais romantique de la rue du Doyenné, sur les murs duquel ses paysages alternent avec les compositions de Nanteuil, de Marilhat, de Lorentz, d'Adolphe Leleux, de Chassériau, de Camille Rogier, voire du maître de céans lui-même, entre les mains duquel le pinceau fait encore concurrence à la plume. Le couplet est tendre et rêveur, à l'imitation de l'œuvre elle-même (i) :
Mais voici que le soir du haut des monts descend ;
L'ombre devient plus grise et va s'élargissant ;
Le ciel vert a des tons de citron et d'orange ;
Le couchant s'amincit et va plier sa frange ;
La cigale se tait et l'on n'entend de bruit
Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit.
Sur le monde assoupi les heures taciturnes
Tordent leurs cheveux bruns mouillés des pleurs nocturnes.
A peine reste-t-il assez de jour pour voir,
Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.
Le tableau dont ces vers sont l'écho (Fig. 7/) fut exposé au Salon de 1839 en même temps qu'une poétique réminiscence des
(1) La Presse, 27 avril 1839.
sites italiens, llclas, l'un et l'autre, comme leurs devanciers, réintégrèrent l'atelier sans avoir tenté aucune convoitise. Vainement le duc d'Orléans, en quête d'œuvres originales et personnelles, avait donné l'exemple par l'achat de deux toiles pour sa galerie. Cet exemple ne fut pas suivi. Corot avait de rares admirateurs; il ne connaissait pas les acheteurs.
(Fig. 71). — Le soir; Salon de 1839.
Dessin de M. Robaut d'après le tableau.
SUCCÈS ARTISTIQ^UE : INDIFFÉRENCE PUBLIQ^UE