CHARLES BAUDELAIRE
(Reprod. d’après la lithographie originale.)
sacre incluse dans l’insulte de la multitude : un rapprochement se fait entre ce tableau et celui, si différent pourtant, du Christ aux outrages . Remarquons que de Groux s’attache maintenant parfois à reproduire la vie moderne ; il faut une puissance considérable pour donner quelque sens esthétique aux décors, aux vêtements contemporains; il faut une grande volonté pour surmonter la répugnance qu’ils inspirent ; mais le drame des consciences et des âmes est autrement poignant que le combat des Horaces et des Curiaces, et c’est lui surtout qui séduit un peintre qui n’est pas seulement un peintre de couleurs mais voit vivre l’âme dans les corps, l’éternel dans l’accident.
Telle est donc en résumé la partie de l’œuvre consacrée aux vaincus. Je ne connais pas de sentiment plus grand que celui qui attache un vivant au cadavre que la foule piétine. Mais, à ce commerce avec les morts, la vie s’assombrit sin-
ET SON ŒUVRE
CHARLES BAUDELAIRE (Reprod. d'après la lithographie originale.)
gulièrement. La mission est terrible, d’un homme qui s’attache à ceux qu’ont tué les dieux jaloux et en même temps annonce aux peuples la mort proche des dieux. C’est une besogne de prêtre à un chevet d’agonie; non pas d’agonie, mais de condamné.
Cette affirmation n’est pas de moi, elle est d’un cocher de fiacre. L’anecdote est curieuse. Un cocher de fiacre affirmait à de Groux qu’il le connaissait, et comme celui-ci demandait : u Pour qui donc me prenez-vous? » — L’autre répondit : u Vous êtes l’aumônier de la Roquette. ))
Il y a encore dans cette besogne des arrêts, le peintre des damnés s’oublie à suivre le beau rêve de son père : le temps où les foules ingénues s’acheminaient vers les églises illuminées. C’est cette Procession des archers, contemporaine du Christ aux outrages et qui est un chef-d’œuvre de grandeur et de sérénité archaïque; c’est cette page de la légende dorée : Saint Patrice en Irlande.
Voici parmi les hommes, dans la paix du crépuscule, la descente des promesses de bonheur et de bonté : sur le gazon fleuri de la Verte Erin, un peuple est groupé; des rudes, des laboureurs, ayant dans les traits la paix, la certitude du repos annoncé, des femmes aux vêtements harmonieux, simples et belles, debout, aux mains créées pour tenir des lis. Et tous ces gens sortis de leur maison sont autour du messager d’amour, pendant que son âne broute de l’herbe. C’est le silence, le repos absolu; nul ne parle, la foule est recueillie. Le saint a-t-il parlé, va-t-il parler? L’œuvre de bénédiction opère doucement dans la sérénité nocturne sur toutes ces âmes apaisées. Quelle ineffable vision de tranquillité, de douceur, dans ce soir qui va noyer cette multitude ; quelle bénédiction de dieu descend ! Mais la nuit va ramener l’effroi, le ciel est rouge; nos paysans diraient : il fera du vent demain.
Certes, et un vent de tempête, et d’orage : le ciel se couvre de nuages recéleurs de la foudre, l’éclat du tonnerre dissipe la quiétude de ceux qui s’endorment dans la certitude des promesses, et le son de la formidable trompette éclatera des hauts lieux de la vallée.