‹ L'œuvre de Henry de GrouxChapitre 12 sur 46 · TUBA MIRUM SPARGENS SONUM · texte numérisé non relu

TUBA MIRUM SPARGENS SONUM

Les consolantes promesses n’ont point été tenues. Il faut donc désespérer du bonheur, et ces bandes d’affamés qui hurlent autour de l’Eden fermé n’y rentreront plus? Voici des siècles qu’ils travaillent, qu’ils espèrent, qu’ ils attendent un demain meilleur. Des hommes vinrent qui leur promirent dans un monde futur les justes récompenses ; ils les crurent, ils leur remirent leurs volontés, leurs amours, leux or fruit du travail, leurs pensées, filles de la douleur et du rêve ; de tout cela les prometteurs de beaux jours firent un holocauste agréable, disaient-ils, à leur dieu, et la fumée du gigantesque bûcher s’élevant, les malheureux groupés attendirent que, par le ciel entr’ouvert, neigeât la manne rafraîchissante. Ils attendirent pendant des sièles : « Espérez, leur disaient les prêtres : après la mort. ))

Des hommes savants dirent aux affamés, en riant : « On se moque de vous. » Les hommes savants construisirent auprès de là un palais;

RICHARD WAGNER (Reprod. d’après la lithographie originale.)

un festin somptueux y fut dressé, et les convives s’attablèrent joyeusement ; le bruit de la vaisselle et des chants bachiques se mêle parfois aux cantiques des faméliques.

Ceux-ci, délaissant un instant l’odorant bûcher, s’avancèrent en curieux vers le fascinant banquet ; hélas, ils avaient faim depuis ie commencement du monde ! On leur permet parfois de ramasser des miettes, puis on les chasse; ils sont des jouets, des animaux familiers, qu’on peut frapper « pour s’amuser » . Les convives se tiennent serrés pour ne point abandonner une place.

La fumée des plats grise les mendiants, ce qui les rend plus drôles; de temps en temps, ils vont voir au dehors si le ciel ne s’est pas ouvert audessus du bûcher agonisant de leurs rêves. Cela fait pouffer de rire les gros mangeurs du beau banquet.

Un des lazares remarqua soudain que ses frères étaient plus nombreux que les mauvais riches. Ses frères et lui adressèrent une requête timide puis impérieuse.

La réponse fut brève, voyez ce tableau, YEmeute : cent fusils dans des mains invisibles

d’un jet crachent la flamme et la balle dans une foule de femmes, d’enfants déguenillés qui s’effondrent sous l’averse de plomb, comme une muraille de carton ; comme des pantins disloqués aux grands gestes. Le soleil, hostie de sang, lentement descend aux travers des carcasses sinistres d’une usine noire.

C’est la conclusion du syllogisme dont Napoléon posa les prémisses. — Mais déjà les malheureux, tués sur les champs de bataille, exploités dans les usines, auxquels on enlève l’espoir consolant qui pour eux florissait dans les légendes des prêtres, se sont signalés par des bruyantes vengeances. Voyez cette tourbe qui envahit la demeure des Mauvais Bergers et ne laissera pàs pierre sur pierre de ce luxe maudit.

Les Temps inexorables continuent à marcher. Voici l’exode des peuples pourchassés par la misère. Il y a longtemps que de Groux les voit pérégriner, désespérées, de malheur en malheur, les Tribus errantes qui ne découvriront nulle part le lieu du définitif repos. Nous sommes au fond du gouffre d’horreur, nous avons atteint ce confluent du ridicule et de l’odieux, réalisé par notre siècle, dont je parlais au début de ces pages. Des tableaux se complétant mutuellement passent devant nos yeux; des bois brûlés par l’automne, oû chaque arbre porte, fruit lamentable, son pendu ; les cadavres efflanqués des suicidés ondulent au vent, drapeaux mélancoliques. La grande misère a fait son œuvre ; des déménageurs emportent le vieux mobilier du monde, cahincaha, dans des voitures, des a confortables » indescriptibles; les misérables suivent, courbés; dans des chemins défoncés et boueux ils partent, loin des patries, sans espoir de retour.

Mais une trombe de colère a ravagé le chemin qu’ils parcourent. Voyez sous leurs pas, pêlemêle, ces débris dans la fange : des mitres, des ostensoirs, les emblèmes de la justice, avec les objets les plus hétéroclites, et le grand Christ qui vit devant, ses bras écartelés, pendant dix-huit siècles le monde à genoux dans l’attente du formidable embrassement. La croix s’est effondrée comme un arbre géant déraciné, et le crucifié, au chef couronné d’épines, gît dans ces décombres qui rappellent les magasins d’accessoires, au théâtre, la comédie jouée.

Mais, avec des crépitements de feu d’arlifice,

ET SON ŒUVRE

les villes s’illuminent de lueurs multicolores, elles s’épanouissent en gerbes géantes de flamme. Les tours chancellent; sur les dômes, sur les clochers, le coq rouge, dont parlent les Russes, lance son rouge défi au ciel qui reflète l’orgie du feu; dans la clameur des mortelles trompettes, voici le chambardement vengeur. Des cortèges d’apocalypses, des théories de robes blanches, des justes tenant en main les palmes glorieuses, défilent, et, dans l’universel cataclysme, attendent, témoins de la justice, la définitive aurore.

A la fin de ces avenues d’incendie, de Groux prévoit l’immense tableau des Vendanges; des esquisses en sont connues déjà. Léon Bloy en a parié en ces termes : « C’est le grand carillon pascal des mugissements de la douleur, la Pentecôte effroyable des langues arrachées et des calcinantes effusions de la Justice, la Toussaint lugubre des cabestans et des scorpions... Cela, dans un incendie de couleurs écrasées sur la palette la plus lumineuse et la plus taillée dans du cœur de chêne qu’on ait encore vue depuis Delacroix. »

Déjà donc se prépare au couronnement d’une œuvre flamboyante la fête somptueuse et babélique du dernier soir; le point vers lequel depuis toujours convergent les regards des prophètes. Ceux qui sont initiés à ce projet savent que sa réalisation sera digne des œuvres qui nous ont amenés vers elle.

Ce ne sera là ni la fin ni le sommet d’une laborieuse carrière. Mais un cycle de leçons sera clos ; on pourra alors en admirer la providentielle unité. Ce sont cette unité, ces vues d’ensemble, demandées par Taine aux esprits supérieurs, que j’ai surtout voulu signaler dans l’œuvre de de Groux. En elle, le fil miraculeux persiste malgré le hasard de l’inspiration, le dédain du peintre pour ce qui n’est pas son art et pour les dogmatisants et malgré les péripéties étranges et les obs- ! tacles d’une vie douloureuse.

Que dire, après ces choses? Il est bien entendu désormais que l’art ne consiste pas à faire des singularités inintelligibles à tous, que, malgré la plus prestigieuse habileté, il manque quelque chose aux ouvriers de l’art pour l’art, et, malgré les affirmations des impuissants, que l’art doit vivre de la vie universelle. Dites-moi si les poètes qui cisèlent des sonnets sur la mort de Léonidas, I les peintres qui représentent, avec l’exactitude re¬

quise, l’embarquement d’Énée fuyant Didon vous semblent aussi grands que ceux qui de ces événements passagers tireraient d’éternelles leçons.

Mais si une œuvre ayant de telles qualités de réalisation, — sur lesquelles j’ai peu insisté, car les jugements définitifs sur elles, des critiques d’art, sont superflus, — vous force encore à faire sur toutes choses ce retour que j’ai voulu dépeindre; si d’elle vous recevez de significatives clartés sur l’histoire d’hier ; si elle est un cri vengeur pour les augustes vaincus dont la bêtise triomphante a planté les gibets le long de nos routes; un appel de révolte à ceux qui saignent, sans gronder, parce qu 'ils ne savent pas; un cri d’espoir à ceux qui, assis à l’ombre de la mort, cherchent dans le ciel noir le passage de la blanche et diaphane avant-courrière de l’aube; si elle vous fait entendre les trépidations souterraines, annonciatrices du jour de colère et d’orage après lequel, peut-être, le ciel chanteur et virginal se

RICHARD -WAGNER (D’après la lithographie originale. )

HENRY DE CxROUX

PORTRAIT DE FÉLICIEN ROPS (D’après la lithographie originale.)

déroulera sur la terre rajeunie, fleurie, vêtue de soleil et vibrante du gazouillis des oiseaux, vous reconnaîtrez que vous êtes en face d’une grande œuvre, vous affirmerez son auteur : un artiste. Vous lui reconnaîtrez ce signe triple et sacré du consolateur, de rannonciateur et du vengeur.

J’ai voulu écrire ces lignes moins pour magnifier un homme que pour rappeler à cette foule de morts de demain quel être étrange est parmi elle un artiste et ce qu’elle lui doit. — Je parle ici des élus de tous les temps. — Mais tant de charlatans se sont audacieusement confondus aux élus, que la foule est parfois excusable d’être en défiance; qu’au moins dès qu’au signe infaillible elle reconnaît quelqu’un de grand, elle lui accorde le respect qu’il mérite et qu’il n’y ait plus de barrière entre elle et lui.

Il est bon de parler de ces choses dans nos journées assombries, où passent au ciel des lueurs d’aurore? d’orage? Je crois que notre époque est plus splendidement tragique qu’on ne le pense ou que les temps sont proches, car s’il en était autrement, celui dont j’ai parlé n’existerait pas. Il ne peut être venu, pour des causes mesquines, un ausssi formidable témoin.

LÉON SOUGUENET.

FRAGMENT DE LA CHEVAUCHÉE (D’après la peinture originale).

ET SON ŒUVRE

LE CHRIST AUX OUTRAGES (D’après la lithog. originale.)

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