‹ L'œuvre de Henry de GrouxChapitre 13 sur 46 · HENRY DE GROUX DEVANT LA PRESSE · texte numérisé non relu

HENRY DE GROUX DEVANT LA PRESSE

Ce Salon des Arts Libéraux? Une vaste maladrerie, un hôpital d’incurables, une clinique, où s’entassent toutes les syphilis de l’art, le grouillement obscur de pauvres bougres glorieux patrouillant de la couleur, pignochant des imageries, beurrant des oléagines, tous à peu près rongés de puissants virus, fermentés d’actifs dissolvants, traînant la misère et la démence de l'esprit comme un chancre qui les mange vivants. Dans le tas, parmi les naufrages et les dérives, quelques cerveaux curieux, un petit lot d’œuvres, les juteuses et les moufflardes fillasses de Lautrec, les silhouettes d’Anquetin, d autres, mais rares. Ce n’est pas cela qui nous persuadera 1 inutilité des jurys. Même intolérants, ils servent du moins à raréfier la cohue, à refouler les basses plèbes à retarder l’inévitable et radicale démocratisation de l’art par l’irruption des manouvriers aux âmes plus calleuses que les mains des carriers et des maçons. Et ici, comme partout où des policiers sanglés dans leur consigne ne bouchent pas les accès, c’est la rue qui entre, les métiers

louches, une industrie de galériens, l’odeur des bagnes et des travaux forcés à perpétuité.

Quelque part, en ce lazaret d’amputés, en ce croupissement de casemates bourres de tous les rebuts d’atelier gorgées de toutes les mises-bas d’écoles, en cette fourrière d’épaves ramassées sur les trottoirs de l'idéal, tout à coup une secousse, un poignement devant un pan de mur, quatre cadres isolés qui vous hantent et qu’on ne peut plus quitter.

L’artiste? un inconnu, un anonyme pour ceux qui ignorent qu’il existe un art par-delà Paris et que le nom révélé par ces quatre toiles fut celui d’un grand peintre douloureux, d’un Millet de peuple des villes. Allez voir au Musée de Bruxelles le Bénédicité , le Pèlerinage, le Départ du Conscrit. C’est l’avènement, dans l’art aristocratique et romanesque, d’une humanité, humble, résignée au devoir, fervente aux providences, infiniment dolente et pitoyable. Au bas, cette griffe : Charles de Groux.

(Reprod. d’après la lithographie originale.)

Les charités d’une âme inclinée vers les souffrances besogneuses saignent là comme dans le reste de son œuvre.. Celle-ci suggère, en des tristesses de silence et d’abandon, comme l’idée d’un béguignage de pauvres cœurs frileux, d’un exil de bonnes âmes délaissées et doucement martyres. Il aima peindre, le doux et grave artiste, les maternités inquiètes, les tendresses affligées, les navrances quotidiennes, les destinées précaires. Humblement il vécut dans un coin, comme les humbles, auxquels il voua son art, travaillant là-bas en sa banlieue bruxel loise, sans chercher le succès, dédaigneux des salons, oubliant Paris et la gloire qui, depuis, lui est arrivée discrète et sûre.

Eh bien! c’est aujourd’hui la signature du fils, après la signature paternelle. Ce nom de de Groux, illustré par un art sensible et humain, le voilà qui ressuscite sonore et mordant à travers la férocité des tueries clouées, toutes pantelantes, aux murs du grand bazar abject. Il surgit et fanfare avec la signification d’un art furieux et sauvage où s’exaspère la tradition paternelle, où la transmission de la race tourne au rouge et fermente pour des visions d’humanité terrible. Ce jeune Henry de Groux, cet esprit imperméable et vierge sur lequel a glissé, sans l’entamer, la corrosive éducation d’un temps propice aux malins et funeste aux instinctifs, tout à coup se dé¬

nonce épique, enfiévré de cataclysmes, torturé d’images sanglantes, sans parenté avec aucune école, sans analogie avec ses devanciers, si ce n’est peut-être Delacroix, affamé de massacres et de boucheries, tout empourpré de ses ruissellements vermeils.

Les quatre toiles sont abattues comme avec la cognée dans la forêt de la mort ; il fauche son âpre idéal dans les champs du meurtre et du fratricide. C’est le cas d’un esprit visiblement hanté par l’idée de l’extermination, tourné aux conceptions tragiques et funèbres. La Mort, chez lui, récuse les plastiques sereines; elle se propose violente et forcenée ; elle sous-entend les mêlées, les larges plaies fumantes, lesjets et les bouillons de la sève; elle brame et se rue comme les chevauchées de l’Apocalypse.

Une de ses toiles demeure tout à fait extraordinaire; l’artiste l’a dénommée : les Traînards , rêve apres la bataille. En un soir de glèbes piétinées, dans les froides et surnaturelles ténèbres d’un ciel affreusement triste, vidé de ses astres, exténué, comme las d’éclairer l’infamie des hommes, un effroyable gâchis de boue et de sang, un vermicellement à première vue de viscères et de membres arrachés, des reptations informes de larves, le grouillement en tous sens d’un chaos, la terre et l’humanité refoulées aux limbes et s’agitant dans l’immense houle

ET SON ŒUVRE

confuse des éléments. A travers d'horribles phantasmes, à travers un effroi de spectres, tout de suite c’est la sensation d’un monde désorbité, d’un bouleversement inouï, d’une colère d’en haut ruée sur le monde comme un maëlstrom. Indéniablement, l’idée a ainsi apparu à l’artiste ; il l’a intégrée dans sa forme d’art, avec le caractère de songe et de symbole quelle assumait en s’offrant à lui.

Nous sommes loin des pauvres carnages de troupiers

rampent, accomplissant de sinistres besognes. Ils apparaissent, les chacals de la mort, les hyènes déterreuses de cadavres, les horribles détrousseurs des soirs de bataille. L’idée, évoquée à travèrs le mystère et l’épouvante, à présent s’achève dans une réalité vague encore où l’humaine bête carnassière ne cesse pas tout à fait d’être spectrale. C’est bien là la conception cérébrale d’une scène de tuerie, d’une conflagration sanglante.

“ CIRCÉ ” (étude).

(Reprod. d’après la lithog. originale.)

symétrisés par des peintres spécialistes, des aspects de champs de bataille combinés comme un massacre de poupées de foire. Ceci sue l’horreur et la panique ; c’est la grande morgue des peuples, l’hécatombe des races, l’holocauste déféré à l’orgueil, à la haine, aux passions exterminatrices. Une ivresse lourde travaille, plane en stupeur par-dessus l’immense cuvée, et la terre en est comme soûle. Je ne vois pas d'équivalent à ce rêve monstrueux.

Mais regardez : l’infini pullulement confus à la longue se définit, prend corps en des formes qui rôdent, s’agitent,

L’artiste, en l’exprimant intellectuellement, avec le mélange de réel et de songe qu’elle comporte, a avéré un sens d’art supérieur, un sens d’art tout neuf et vraiment admirable. On subit, en la regardant, l’effroi d’un énorme silence figé, d’une interruption des lois de la vie, d’un suspens des espaces. La peinture elle-même, avec ses tonalités mortes, ses patines sourdes, ses putridités livides, est comme du silence et de l’effroi peints. Elle évoque un jardin de fleurs vénéneuses et pestilentes, d’abominables gangrènes, l’âcreté des plaies dont à jamais l’humanité doit restée infestée.

La couleur de Henry de Groux a, en effet, cette particularité qu’elle s’accorde intensément avec le sujet et en quelque manière le symbolise. Dans le Meurtre , un sombre et véhément paysage, tourmenté comme l’âme de l’assassin, semble étendre autour du geste homicide la réprobation de la nature : la terre, toute noire d’orage sous le poids des cieux lourds, est comme prise de remords pour avoir nourri la race de Caïn, et indéfiniment se tremper du sang des immolations. Il faut voir le forcénement de la lutte, les caïeux écarlates des pru-

effrénées, en flambois de soleils démesurés, les suprêmes spectacles où déjà il se sent rouler dans les vertiges de l’éternité. La conception d’art signalée à propos de la Bataille se manifeste encore une fois ici, la synthèse et le symbole qui rendent cette peinture avant tout intellectuelle et la vouent à l’admiration des esprits pour qui l’art n’est pas uniquement une question d’optique.

Tout cela fruste, rugueux, barbare, en reliefs terribles, en linéaments de grandes fresques torturées et gauches, avec des modes coloristes acerbes, des mouvements d’âme

LE MEURTRE ” (étude pour le tableau) (Reprod. d’après la lithog. originale.)

nelles jaillies de leurs orbes, la splendeur violente et crue des rouges, des verts et des bleus exultant par-dessus les colères du drame. Toute l’animalité furieuse incluse dans la fatalité du sang versé éclate là en ces rutilances farouches, creusant l’œil comme à coups de couteau.

Et c’est encore le même miracle d’art dans cette grande étude du Pendu, préparatoire d’une œuvre complexe où de Groux compte peindre en de nouveaux aspects cette Mort qui, invinciblement, le requiert.

L’hommeexpire dans les incendies d’une lumière fabuleuse; le fracas d’un orchestre de couleurs donnant la sensation du congestionnement des artères au moment où le hart l’étrangle, où sur sa rétine passent, en images

merveilleusement personnels, des clameurs, si on peut dire et des huées de cette couleur qui, chez l’artiste, est un moyen d’expression. L’œuvre d’un instinctif, d’un primitif par moments, recommençant l’art, d’un songeur évincé de l’action et s’écoutant vivre à travers un leurre d’héroïsme, d’un halluciné aussi tourné, vers le mystère, les kabales, les occultes prédestinations de l’être. Le moût d’une cuvée puissante, fermentant en visions de vendanges meurtrières et de rouges kermesses, en des nébulosités d’ivresse et de sang.

L’homme? Un sécot, des nèrfs avec juste ce qu’il faut de chair pour les couvrir, petit, le teint de craie mouillée, le nez et le menton taillés à la serpe, un air de vieux portrait gothique, les yeux brûlés d’une vie profonde et

ET SON ŒUVRE

noire dans le tic des joues, le plissement d’un front obstiné et pensif.

Celui-là, je vous le dis, est une des forces de demain.

Camille Lemonnier.

(Gil Blas, 2 juin 1891.)

Essais de Critique esthétique.

A trois reprises déjà, la Belgique a marqué dans l’histoire universelle de l’art : d'abord avec les Gothiques, les inimitables et merveilleux Gothiques : Van Eyck, Memling, Stuerbout, Van der Weyden ; plus tard avec Jordaens et Rubens, et de nos jours avec Stevens, Rops, Meunier, pour ne citer que quelques noms, entre beaucoup de modernes d’incontestable valeur.

Si l’on interroge l’avenir, il apparaît singulièrement monotone et gris.[On n’aperçoit'guère d’étoiles qu’on puisse voir devenir des soleils. Dans les expositions particulières on trouve à foison des peintres, mais bien peu d 'artistes,

A la fin, on se lasse, on se lasse jusqu’à l’écœurement de ces trop parfaits devoirs d’écoliers où nulle ardeur ne vibre, où nulle conviction sincère, nulle individualité ne ■s’affirme, et l’on se prend à désirer la venue de quelqu’un moins savant, moins fidèle observateur des règles et des préceptes, pourvu qu’il ait l’air de penser ce qu’il fait, de croire ce qu’il dit, qu’il apporte un frisson nouveau, une originalité qui console de la banale indigence exemplaire de tous les autres.

Henry de Groux est de ceux-là. Il est tout jeune encore et on ne doit considérer ce qu’il fit jusqu’à ce jour que comme d’éloquents débuts. Mais, dès à présent déjà, il nous a révélé une personnalité très particulière qui force l’attention et mérite l’examen. On le regarde comme l’un des plus sérieux espoirs de notre art national. Si la Belgique doit conserver sa renommée glorieuse, on peut annoncer que de Groux sera l’un des plus vaillants ouvriers de cette gloire à venir.

Tout d’abord, c’est un vaillant, un laborieux, un chercheur.

Il y a cinq ans au plus qu’apparurent ses premières ■esquisses et déjà sa production est considérable. Alors que tant d’artistes restent stationnaires, par insousciance •ou par paresse, monotones, toujours pareils à euxmemes, exploitant de leur mieux quelque succès remportés, ou lamentables ratés ayant laissé protester les promesses des débuts, de Groux nous a offert le spectacle d’une bonne volonté toujours prête, d’une passion de travail, d’une ardente fièvre de faire mieux, d’aller plus loin, d’exprimer complètement les intentions d’art fermentant et bouillonnant en lui. Depuis cinq ans, nous i avons vu toujours cherchant, toujours s’efforçant, avec le désir des grandes choses, et une indifférence superbe pour les concessions qui font les victoires passagères.

En 1886, débutant à l’Essor, il était ainsi salué par Emile Verhaeren : « Toi, de Groux, tu m’évoques les chretionnes légendes avec ces tons pâles et lointains, presque immatériels, ces tons de pastel fané et de rêve qui

PORTRAIT DE Mme HENRY DE GROUX (Reprod. d’après la peinture originale.)

s’éloigne. On s’écrie : le Pèlerinage de saint Colomban ! Mais il n’a ni dessin, ni couleur. Ce n’est pas d’un peintre... Qu’importe, c’est d’un artiste. Rien ne heurte, me semble-t-il, en son harmonie de vieille tapisserie calmée. Au contraire, tu serais mal venu de faire vigoureux et sonore. Ton sujet ne le permettait point. Il te fallait donner une impression mystique avec le moins de matérialité possible. Le faire, l’exécution, la facture n’avait pas à se montrer, ni la couleur. Et tu as réussi à donner la vision des foules recueillies et priantes dans un paysage évocatoire. Ton pèlerinage est un tableautin d’oratoire, très reposant, très dévotieux, et qui ferait joindre les mains naïves. »

Ainsi, c’était par un tableau religieux comme une prière, par un tableau où il y avait, en plus que le ton et la forme, un effort, une exaltation de la pensée, que s’annonçait de Groux. Dans un paysage imaginaire, par des prés jonchés de clartés lunaires, s’avançait le pieux partriarche d’Irlande dont la légende avait séduit le jeune peintre; s’avançait, sur une monture chétive, le saint aux mains pleines de bénédictions pour la foule des misérables qui frissonnaient à l’avènement de la Bonne Nouvelle.

Aucun souci d’archéologie, ni de reconstitution historique. Les costumes étaient vagues et imprécis comme le décor, et si la réalité avait pu être telle, on sentait que le peintre avait voulu moins exprimer cette réalité rétrospective que conter l’émotion bénie de l’apôtre, le tressaillement d’espoir du peuple. Son but n’était pas le rappel de la matérialité seule de la scène, mais son au-

delà, ce quelque chose d’indéfinissable qui la solennisait et la rendait symbolique et éternelle.

Et rien que cela le mettait déjà hors pair, au rang des artistes, au-dessus des amateurs qui peignent pour se distraire et des artisans qui peignent pour l’industrie. Plutôt agir sur l’âme que plaire aux yeux. Donner, avec des moyens tels quels, une impression très forte, la plus intense possible, qui s’empare des facultés affectives, émeuve et fasse penser, telle était l’ambition d’art du Saint Colomb an dit 1886, celle du Christ montré au' peuple de 1890.

Une seule révélation, disais-je, en la critique de ce salon de 1887 ; Henri De Groux.

«... Jésus donc sortit, portant la couronne d’épines et le vêtement de pourpre, et Pilate leur dit : « Voici « l’homme ». Et les clameurs de suite s’élevèrent, et l’insulte, les malédictions et les cris de mort. A voir cette pâle face souffrante du sublime Illuminé, couronné de douleur et d’inaltérable résignation, la foule se repentit de l’avoir un jour écouté; elle eut honte d’avoir éprouvé les bienfaits de sa douce parole, et tous crièrent à l’envi : « Ote, ôte, crucifie-le ». La tempête était déchaînée ; là haut, dans les tourbillons bleus et noirs du ciel orageux s’élevèrent, muettes et terribles, les trois croix noires, comme des prières pour les morts.

« Des bannières blanches claquaient aux rafales de la

SAINTE-HÉLÈNE (Reprod. d’après la peinture originale.)

On a cherché de suite des comparaisons pour classer ce nouveau venu : et c’est à Delacroix qu’il a fallu remonter pour trouver un correspondant enthousiasme de la couleur, une semblable furie de tons éclatants et farouches.

Signalons quelques essais heureux d’eau-forte et de lithographie et arrivons à ce grand tableau du Salon de 1890: le Christ montré au peuple, qui fut, certes, l’œuvre la plus discutée de cette exposition.

Il conviendrait de la voir, en une discrète lumière, sous les voûtes d’une cathédrale, à l’autel d’une chapelle ou au bout d’une nef. Là, sans voisinage déplaisant, elle s’imposerait à l’esprit disposé à la méditation et à la prière. Elle se comprendrait dans sa signification entière et ferait vibrer d’une émotion sainte les âmes simples et pieuses qui n’entendent rien aux subtilités de Messieurs les jugeurs.

On la percevrait alors telle que la décrivait Georges Destrée :

tempête, et le vent s’engouffrait dans les manteaux des soldats, les gonflant comme des outres de haine.

« Impassibles et hautains sous le panache de plume blanche de leur casque, les cavaliers de la mort étaient prêts. Les soldats romains dédaignaient de s’interposer ; ils n’avaient rien à voir avec les Juifs, et d’ailleurs, le supplice de ce prétendu prophète les amusait ; et l’un d’eux, appuyé sur sa lance, se tenait debout derrière le Christ, comme une ombre de mort, ricanant à la fin prochaine de sa victime.

« Cependant la colère de la populace s’augmentait au silence de sa douleur, et c’était contre lui un torrent d’injures et d’outrages, un hurlement gigantesque où se mêlaient l’obscène insulte des prostituées, les imprécations et les cris de mort, des rires d’enfants amenés là et des abois de chiens féroces, comme si les animaux eux-mêmes se fussent retournés contre lui.

« Comme les vagues d’une mer furieuse, montait de tous ces poings tendus vers lui, de toutes ces bouches hur-

ET SON ŒUVRE

lantes, insultantes, la haine formidable et basse de la foule.

« Et devant toutes ces hontes, le Christ au manteau de pourpre dérisoire, à la couronne d’épines ceignant de mille douleurs son front blême, sentit qu’il allait défaillir, mais en son cœur déchiré subsistaient l’Espérance et la Foi, et, les yeux fixés en terre, il voyaient désormais, pardessus les vagues furieuses et la tempête, l’innombrable foule des âmes rachetées et son œuvre, le monde sauvé, accomplie. »

Voilà, ce que dirait, dans le demi-jour d’une cathédrale, le prestigieux tableau à l'âme naïve et pieuse qui viendrait s’agenouiller au fond du sanctuaire. Et nul

son Christ apparaît, dans ces lointains sombres, irréel de lividité et d’accablement, et son pauvre corps entrevu en ce brouillard d’un songe d’angoisse évoque l’horreur de la flagellation et des supplices, des longs séjours humides et obscurs en des cachots moisis, pauvre corps déformé qui fait penser au mot du prophète : Ver mis et non homol

Et les couleurs stridentes, âpres, cruelles, affirment toutes le forfait de ce jour de deuil. Les cieux sont funèbres. Les cavaliers spectraux attendent en des violets lugubres. Le jour est blafard, et la foule s’agite en une harmonie sombre, crépusculaire, de verts, de rouges, de noirs, comme des sanglots, comme des blessures qui font

LE CYCLONE (Reprod. d’après le pastel original.)

certes, ne s’en détacherait sans un amour et un respect plus grands pour le martyre du Sauveur.

C’était un sujet d’une difficulté rare, presque banal. Des maîtres de tous les temps l’avaient traité, et en donner une version nouvelle, dégagée de toute influence, était malaisé. De Groux y a heureusement réussi par l’impétuosité et la sauvagerie de la couleur. Pour le Christ, notamment, il est arrivé à un effet intense par des moyens absolument opposés à l’habituelle mise en scène. Il l’a reculé au fond du tableau, au dernier plan, mais a fait converger vers lui tous les mouvements, de façon à lui laisser la première importance. Au rebours des artistes qui croient figurer le Dieu fait homme en élisant quelque modèle de belle stature, aux yeux langoureux et aux cheveux proprets, en le faisant beau d’une beauté toujours entachée de la vulgarité ordinaire, De Groux a compris, après Rembrandt et d’autres grands, que c’était par l'expression seule qu’il pouvait illuminer la figure sacrée.

Surhumain seulement par la capacité de souffrance,

mal ! Oh ! l’extraordinaire magie de ces couleurs douloureuses et désordonnées : cela est monstrueux et obsédant comme un cauchemar.

Voilà, brièvement remémoré, l’œuvre. On reste étonné quand on a ainsi supputé le nombre et l’importance. Car si, parmi ce bagage, il est bien des choses qui n’ont qu’une, valeur d’esquisses, d’ébauches, de projets, il en est pourtant quelques-unes qui suffisent à classer leur auteur et dont pourrait s’enorgueillir maint maître consacré.

Cependant nous n’avons dénombré qu’un labeur de quelques années. De Groux est tout jeune encore, et son astre est seulement dans l’ascension rose de l’aurore. Nous pouvons espérer qu’il portera plus haut encore un nom doublement illustre dans l’histoire de notre peinture nationale. Aussi laissons-nous cette étude ouverte et sans conclusion. Il nous suffit d’avoir signalé la valeur de ce jeune artiste et d’en avoir sommairement indiqué les tendances esthétiques.

Certains reporters ont parlé, à propos de de Groux, des Primitifs. Ce rapprochement est d’une perspicacité plus Sérieuse et plus aiguë que celle à laquelle nous ont habitué les journalistes. Il paraissait en effet établi que la comparaison avec les Primitifs était réservée par la plupart aux compositions de tons éteints et pâles comme celles de Puvis de Chavannes. Et la palette furieuse et emportée de de Groux ignorait ces nuances de fresque,

Comme eux, il vise surtout à être suggestif. Leur réalisme est soucieux de la nature et de la vérité, mais il est évocateur du rêve, s’élance plus loin que la réalité, avec des projections d’au-delà, dans l’infini de pensée,, de mystère et de songe partout épars et flottant autour de nous, réalisme avec des jets d’âme, surnaturalisme qui est l’expression la plus haute de l’art, véridique et grand ï Combien ces ambitions-là sont autrement hautes que

CROQUIS POUR UNE TÊTE DE CHRIST (D 'après la lithographie originale.)

reposées et douces. Pourtant à côté de ce tempérament de coloriste qui le rapppoche de Delacroix au point que l’on pourrait très adéquatement lui appliquer les vers de Baudelaire :

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,

Ombragé par un bois de sapins toujours verts,

Où, sous un çieï chagrin, des fanfares étranges Passent, comme un soupir étouffé de Weber.

A côté de ces dons prestigieux et subtils que je crois avoir indiqués déjà, sa parenté avec les Primitifs est très certaine.

celles de tant de peintres modernes, à qui le matérialisme grossier et à courte vue de ce siècle a persuadé que tout l’art consiste en la reproduction plus ou moins Adèle de tel ou tel coin de nature. Conception mesquine et rétrécie qui, se préoccupant, comme but suprême, d’une rigueur photographique, d’une ligne heureuse ou d’un jeu savoureux de couleurs, engendre la subdivision des genres, les spécialités étroites, le culte du « morceau ». A ce point de vue, combien le naturalisme impressionniste, fécond à d’autres égards, paraît mince et vil, et quel abaissement dans la spiritualité des œuvres.

ET SON ŒUVRE

Méditatif et réfléchi comme les primitifs, De Groux est comme eux, un sincère et un convaincu, dévotieux et fervent de son art. D’aucuns ont cru que son originalité était voulue et qu’il faisait étrange pour forcer l’attention du public. Rien- n’est plus injuste. Jamais il ne tentera de mystifier les spectateurs, ou ne hasardera une bizarrerie pour les faire retourner. Il les méprise trop et respecte trop son art pour descendre à de pareilles manœuvres.

de blanc, de longs cheveux châtains sous un feutre mou, l'allure négligée, absorbée, d’une distraction légendaire, dont on raconte des traits ébouriffants, De Groux marche dans la vie comme un somnambule, très loin de tout ce qui constitue l’existence normale, retiré fièrement dans son rêve. C’est pitié vraiment que de le voir, avec ses délicatesses, sa politesse exquise, ses raisonnements déconcertants, aux prises avec les difficultés coutumières

LE CHRIST Montré AU peuple ( Étude pour le Christ aux Outrages'). (Reprod. d’après le pastel original.)

Un intellectuel en outre, comme la seule nomenclature de ses travaux l’enseigne. Et cela est rare dans la gent du pinceau, que Flaubert, avec sa verve amère, dénommait si rudement « des vitriers », et dont Huysmans, plus tard, a jaugé, en narrant leur recrutement, l’ordinaire niveau inférieur de pensée. On pourrait compter sur les doigts ceux qui, comme de Groux, ont lu et compris, et en parlent avec clairvoyance et profondeur, Eschyle, Dante, Shakespeare et Balzac.

Car l’homme est aussi peu banal que l’œuvre. Tout Bruxelles connaît sa caractéristique silhouette. De taille moyenne, plutôt petite, toujours vêtu de noir et cravaté

Et s’il fallait, par quelque réflexion, clore ces notes rapides, ce serait par le regret de voir, le vent, la pluie, la tempête implacables s’acharner librement sur telles fleurs précieuses et frêles, sans que nul jardinier prévoyant ne vienne les abriter sous une réconfortante tutelle.

Pour de tels jeunes, pour protéger ces espoirs délicats contre les déprimantes calamités pécuniaires, pour empêcher que les mesquines préoccupations des nécessités quotidiennes ne vinssent étouffer le libre essor des thésauriseurs de notre patrimoine, des amateurs éclairés fondèrent, il est vrai, des bourses et des prix. Mais, ironie

décourageante, les jurys et les commissions auxquelles ils confièrent ces choix furent toujours d’une telle timidité, d’une telle incompréhension que, fatalement, leur sollicitude s’égara sur les médiocres.

Tel, par exemple, le prix Godecharle. Son donateur le destinait aux artistes jeunes, peu fortunés, ayant donné des preuves de talent dans la grande peinture. La simple récapitulation que je viens de faire de l’œuvre de de Groux démontre sans réplique que, de tous, il est le seul qui ait des droits indiscutables à cette subvention; je défie quiconque d’oser un parallèle;

il est non moins indiscutable qu’il ne l’obtiendra pas.

Des juges obtus, qui ne comprendront point que la veulerie de leur esprit méconnaît les intentions du généreux défunt, qui n’auront pas conscience de la spoliation qu’ils commettront, éliront quelque brave jeune homme, bien sage et bien appliqué, qui aura fait un grand tableau d’une satisfaisante moyenne. C’est inévitable, au point que nul, pas même le frustré, ne songera à protester.

JULES DestréE.

{Magasin littéraire de Gand, 15 décembre 1890.)

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