LE CHRIST AUX OUTRAGES
Au moment où battent leur plein les expositions d’art essentiellement mondain, il n’est sans enseignement ni même sans morale nécessité de signaler un nouveau venu ■qui, éprouvant qu’il est assez difficile de se loger à Paris, a élu provisoirement domicile dans une grange, dans une sorte de hangar ouvert à tous les vents. L’extrémité du quartier de Vaugirard est beaucoup trop loin de Paris pour que l’œuvre qu’on peut voir là coure le risque d’être dérangée dans sa solitude.
Le Christ aux Outrages , tel est le titre donné à un tableau par un jeune artiste belge qui s’annonce comme un exceptionnel visionnaire et un peintre d’un puissant tempérament.
Le Christ, devenu une sorte de loque ayant encore tout juste forme humaine, loque ensanglantée, hagarde, vacillante, est montré au peuple par un être sans nom qui tient de la vieille femme, du voyou de barrière, du Turc de carnaval, du gardien de sérail, un de ces êtres •enfin comme il s’en trouve à point nommé pour person¬
nifier les plus basses haines des foules. Et cette foule elle-même est extraordinairement féroce et grouillante ; elle se rue à Passaut de cette victime, forme une inextricable et hurlante grappe d’hommes, d’enfants, de filles de joie, de commères, de ruffians. Elle tournoie, s’enlace, se bouscule, menace, unie dans sa curiosité, dans sa haine irresponsable, mais divisée membre à membre, dans sa brutalité pour approcher, voir et outrager au premier rang.
Les soldats romains, pâles et veules sous leurs cuirasses et sous leurs casques, n’ayant pas d’autre préoccupation que de conserver à peu près l’alignement, représentent à merveille l’autorité involontairement impuissante et observant intrépidement la consigne donnée par le proconsul qui est de se laver les mains « jusqu’à la gauche ».
Et tout cela est d’une couleur farouche et violente, avec d’étonnantes arabesques de corps, de têtes et de membres , tout cela est d’un dessin extravagant et juste qui fait penser, en amplifié, au vieux Breughel que ses contemporains baptisèrent du double et caractéristique sobriquet de Breughel d’Enfer et de Breughel le Drôle,
pour bien exprimer le caractère formidablement caricatural de sa satire, le côté diabolique de sa bouffonnerie.
M. de Groux est du pays du vieux Breughel. Il espère, en venant à Paris, qu’il trouvera moins d’indifférence qu’auprès de ses compatriotes. Il a vingt-cinq ans et son effort est déjà énorme. Il n’est connu de personne et l’on parlera de lui. A tous ces titres nous devions, ne fût-ce que par simple coquetterie d’information, signaler les premiers un nom qui ne demeurera pas sous le boisseau,
Et puis cela repose tellement de tel petit salon, bien gentil sans doute, cette grange de tout là-bas, du bout de la rue Blomet ! Le Christ aux Outrages n’a été encore vu que par quelques artistes ou quelques gens de lettres passionnés d’art.
En Belgique, il ne rencontra d’appui qu’auprès du roi, ce qui est déjà quelque chose ; mais pas plus que le vieux Charles X lors d 'Hernani, le roi Léopold ne peut imposer à son peuple telle manière d’apprécier une image.
Le Christ de M. de Groux serra montré au public cette saison, et on verra que nous n’en avons pas exagéré l’intérêt, car nous ne voulons pas supposer qu’il se trouverait un jury pour tenir fermée une porte où un artiste de ce courage aurait frappé.
Arsène Alexandre.
(Paris, 5 février 1892.')
Le Christ aux Outrages.
Sa Majesté Léopold II, probablement fatiguée du renom de béotiens dont s’exaspèrent quelques-uns de ses plus fidèles sujets, vient d’envoyer gracieusement, « franco de port et d’emballage, » à M. Henry de Groux, au bout de Paris, dans le lointain Vaugirard où cet artiste extraordinaire s’est provisoirement installé, l’immense tableau de désolation et de colère qui détraqua si profondément les imaginations brabançonnes, quand il fut exposé pour l'a première fois, l’an dernier, au Salon Triennal de Bruxelles.
L’énormité de la toile, et le poids effroyable d’un tel colis qui décourageait les camonnieurs, avait forcé le peintre errant à l’abandonner à la sauvegarde de l’Etat Belge, pour un temps indéterminé, comme un éléphant immobile.
On peut, en effet, se représenter l’embarras étrange d’un artiste dénué de tout vestibule princier et condamner à traîner sans relâche un laissé-pour-compte si colossal qu’il faudrait une basilique pour l’abriter confortablement.
Mais enfin, grâce à la munificence du roi des Belges, le Christ aux Outrages , élargi de sa catacombe de Bruxelles, est visible désormais, — en attendant une exposition publique et retentissante, — dans la provinciale rue Alain-Chartier, au fond d’un vaste hangar connu seulement de quelques pigeons, où le soleil le fait flamboyer chaque matin comme un incendie, pour l’étonnement inexprimable des visiteurs.
Le Christ aux Outrages, « rafale immense de déchaînés contre un pauvre Dieu qui tremble, » disait quelqu’un, œuvre presque intraduisible par l’écriture, tellement elle est douloureuse !...
Il est difficile de savoir exactement ce que les âmes contemporaines sont capables de porter. Sans doute, on peut les croire préparées à la sensation des plus terribles images, après tant d’expériences morales ou d’opérations esthétiques infligées à l’intelligence humaine depuis trente ou quarante ans.
Mais, ici, pourtant, je ne sais plus.
Cette peinture est si épouvantablement anormale, si prodigieusement en dehors des traditions ou des procédés connus, si résolument séquestrée dans ses concepts, et l 'anachronique inspiration religieuse dont elle est sortie y promène si farouchement ses luminaires de cruauté, qu’on ne parvient pas à conjecturer de façon précise l’effet d’une semblable vision sur des êtres peu disposés à partager l’agonie d’un Rédempteur véritablement torturé.
Le célèbre tableau de Munkacsy ne gênait personne. Son Jésus devant Pilate était l’anodin Sauveur préconisé par des apôtres tels que M. Renan et le R. P. Didon, un Christ rassurant et cosmétique, élevé dans les salons, et qui savait ce qu’on doit aux gens du monde.
L’élégance de ses manières et l’irréprochable correction de son maintien écartait heureusement l’idée gothique et populacière d’un Seigneur Dieu ruisselant de sang.
Enfin c’était un Christ roublard, très milieu de siècle, respectueux envers les riches, tout à fait à la hauteur de sa mission et d’un équilibre surprenant, que les dames les plus exquises pouvaient contempler Sans effroi, et qu se fût bien gardé de l’inconvenance d’une rigoureuse douleur. La renommée devait donc emboucher toutes les trompettes et crever pour lui tous ses tambours.
Au point de vue de la parfumerie et du savoir-vivre, le tableau d’Henry de Groux! est évidemment dans une situation de profonde et déplorable infériorité. Je crois néanmoins au succès bruyant de cette œuvre et voici pourquoi.
D’abord, on s’embête ferme. Les divertissements se clairsèment et les émotions se raréfient. On ne se gifle pas tous les jours au Parlement et les bousculades ministérielles manquent de carnage ; les théâtres se lézardent visiblement et le sâr Péladan lui-même, vexé par la Russie, interrompt ses farces.
D’autre part, un étrange courant nouveau se manifeste et se précise.
Les intellectuels demandent un Dieu. Beaucoup même ne craignent pas de demander ouvertement et publiquement Notre-Seigneur Jésus-Christ, « des Dieux le plus incontestable », disait Baudelaire.
C’est une chose infiniment digne d’être observée que cette impulsion mystérieuse des jeunes esprits dans le sens d’un renouveau du christianisme. Evolution jusqu’ici toute littéraire, qui paraît avoir commencé aux Fleurs du
ET SON ŒUVRE
LES CAPTIFS (étude pour le “ H allier infernal
(Reprod. d’après la peinture originale.)
Mal et que Paul Verlaine a miraculeusement accélérée dans ces derniers temps.
Celui-ci, le seul grand poète qui ait franchement apporté son cœur à l’Eglise depuis une demi-douzaine de siècles, — rajeunissant, par un tour de force de génie toutes les vieilles images que l’athéisme ou l’accoutumance avait déteintes jusqu’au ridicule, glorifia le Saint- Sacrement et la Prière en des vers si beaux que l’incroyante jeunesse de la poésie contemporaine fut forcée de les admirer avec enthousiasme et d’en devenir l’écolière.
C’est à tel point qu 'aujourd’hui le catholicisme est devenu comme une espèce d’aristocratie pour la pensée.
Ajoutons que les artistes modernes et surtout les peintres offrent peu de consolations aux pétitionnaires du sublime.
Une récente exposition trop fameuse n’a servi qu’à démontrer une fois de plus l’enfantillage décrépit de ces prétendus novatexirs, pointillistes ou luminaristes , dont Rembrandt n’eût pas voulu pour broyer son chocolat, et qui ne paraissent, en fin de compte, que d’incultes manouvriers du matérialisme.
Pour toutes ces raisons, j’estime vingt fois assuré le triomphe du Christ aux Outrages , tentative la plus formidable de ce spiritualisme chrétien qu’on ait accomplie en peinture depuis les prédécesseurs de ce paganisme édulcoré qui s’appela la Renaissance.
Remarquez bien qu’il ne s’agit pas du tout d’un sujet que pourrait conjecturer facilement l’imagination des critiques et dont une exécution plus ou moins divine sauverait la banalité. Cela se trouve, au contraire, à des distances télescopiques de tous les lieux communs supposables de l’iconographie religieuse.
C’est la Souffrance du Christ, telle que l’ont racontée les saints visionnaires dans des livres de diamant qui survivront au jugement dernier des littératures; telle que l’ont certifiée les Témoins qui se faisaient « égorger » pour obéir à l’ordonnance d’être « configurés à sa mort » ; telle enfin que l’Eglise non du moyen âge mais de tous les siècles l’enseigna dans son effrayante Liturgie.
C’est l’ouragan des tortures inimaginables, sans le contrepoids d’aucune efficace pitié pour l’Agonisant volontaire dont le dernier soupir éteint le soleil et trouble les constellations.
On a parlé de vitrail et de Primitifs, de cauchemar et du sombre génie des Flandres ; on a parlé de Rubens et de Delacroix. De quoi donc, ô Seigneur ! n’a-t-on pas parlé, puisque toute la presse de Belgique a poussé des mugissements autour de ce monstre de magnificence dont l’aspect décontenançait la sagesse d’une race peinturière immobilisée depuis deux cents ans ?
Ah! c’est pourtant bien simple et cela n’exige vraiment pas tant d’érudition, puisque c’est précisément ce qu’il faut pour qu’une vieille poissonnière du pays basque ou de la Flandre occidentale se prosterne contre terre en exhalant des gémissements de. pitié, comme si on lui plantait devant les yeux quelque triptyque de Jean de Bruges ou quelque sanguinolent Ecce Homo d’Alonzo Cane !
Car il est bien incontestable, je suppose, que tel doit être l’objectif suprême de tout travail d’art exclusivement religieux. Une image pieuse devant laquelle ne pourrait prier aucun Pauvre ne semblerait-elle pas ce qu’on peut imaginer de plus identique à une prévarication sacrilège ?
Voici donc le tableau d’Henry de Groux dans sa très puissante simplicité. L 'Homme des douleurs est debout sur le Mont fameux que la tradition désigne comme le tumulus du premier Désobéissant.
A sa droite, une impassible et raillarde brute prétorienne surmontée d’un panache éclatant et qui pourrait être le berger de ce bétail militaire, d’un abrutissement si complet, qu’on aperçoit à l’arrière-plan.
A sa gauche, un individu inexprimable, mélange d’eunuque et d’équarrisseur, qu’on croirait l’ostensoir vivant ou le reliquaire de plusieurs mille ans de crapule humaine.
Celui-là, c’est le cornac du lamentable Seigneur qu’on va crucifier, le cicerone indiciblement abject, des ignominies, des malédictions et des épouvantes.
Il vocifère en désignànt la Victime à la multitude. Et tel est le signal de la plus démoniaque poussée de canailles qu’un peintre, brûlant lui-même comme une solfatare, ait jamais eu l’audace de représenter.
ALEXANDRE PLEURANT DARIUS (D’après la peinture originale.)
La rage de cette populace aux poings crispés paraît avoir, selon l’esprit des quatre Evangiles, quelque chose de prophétique et de surhumain. Les petits enfants euxmêmes, — détail panique ! |4- hurlent à la mort et brandissent leurs faibles bras contre la poitrine saccagée de l’Agneau divin.
Clovis et ses Francs sont diablement loin, oui, certes! et plus on regarde, plus on s’aperçoit qu’ils sont loin, indiscernables au delà des siècles, dans le fourmillement du chaos barbare !
Jésus est seul, absolument seul et face à face avec ce monde condamné par lui, qui n’est rien que la balayure de l’antique Paradis perdu nettoyé par les Chérubins.
Ce Dieu fait homme s’est si complètement dépouillé lui-même qu’iljn’a pas voulu seulement garder l’atome de divinité qui lui eût été nécessaire pour n’avoir pas peur. Il souffre et tremble dans sa chair, ainsi que les faibles d’entre les plus faibles.
Qu’il se soutienne maintenant comme il pourra. Les Anges mêmes ont décampé, les Anges brillants descendus des cieux pour son réconfort. Il est temps que cela
finisse, car il ne lui resterait plus de sang à répandre pour ces possédés sur la pauvre Croix salutaire.
Il a saigné, en effet, terriblement, par toutes les piqûres de sa Couronne et surtout par les innombrables plaies de cette Flagellation miraculeuse que la franciscaine Marie d’Agreda évaluait à plus de cinq mille coups de lanières plombées. Il est tellement rouge sous le pourpre de son haillon qu’on croirait, en vérité, que c’est lui qui est le bourreau des autres.
Mais ses mains qui seront percées tout à l’heure, ses mains exsangues de supplicié, si brûlantes par la douleur qu’on les devine capables de consumer le firmament, — je les recommande particulièrement aux explorateurs d’abîmes qui ne craignent pas de se pencher sur la Misère infinie !...
La très prochaine exposition publique de cette œuvre extraordinaire, dont l’intensité surpasse les paroxysmes les plus vantés, obligera vraisemblablement la critique à modifier un peu ses formules. Quelques-uns comprendront sans doute, non seulement qu’il s’agit d’une toile
ET SON ŒUVRE
(Reprod. d’après la lithog. originale du premier tableau.)
à laquelle rien ne ressemble dans toute la peinture contemporaine, mais avant tout qu'on est en présence d’une force absolue représentée par un étranger à qui l’avenir appartient.
Mais, est-ce bien un étranger, cet Henry de Groux né à Bruxelles, il y a vingt-cinq ans, d’un père Français et même Breton d’origine qui fut lui-même un peintre d’un très haut mérite, dont les musées nationaux s’enorgueillissent là-bas de posséder quelques tableaux ? — • car la Belgique est peut-être le premier pays du monde pour glorifier les artistes... quand ils sont morts dans l’obscurité et que leurs carcasses n’ont plus besoin de personne.
A la réserve de quelques jeunes écrivains dont la Belgique s’étonne, il semblerait que le roi Léopold fut à peu près le seul de son peuple à deviner la grandeur de cet adolescent de génie copieusement insulté par la multitude, hideusement renié par quelques-uns et contraint de se réfugier à Paris, qui est l’éternel pavillon de ces lapidés sublimes.
C’est donc à Paris, exclusivement à l’intellectuel Paris, où la juste gloire n’est pas toujours économisée, qu’il appartient’ désormais de se prévaloir d’un semblable naufragé du ciel !
Léon Bloy.
(Ztf. Saint-Graaï, 8 mars 1892.)
La Vie Artistique.
Le Salon de la Rose f Croix. — Le gilet d’argent du Sâr. — L’art et l’idée. — Le Christ aux outrages.
Henry de Groux.
En art, comme en cuisine, grande est l’infinité des goûts ; voilà certes un axiome des moins discutables ! Les très suaves madones de M. Bouguereau ont leurs fanatiques partisans comme les panades au blanc d’œuf et les onctueux brocoli si divinement célébrés par Henri Heine. Je connais de fins gourmets qui préfèrent à la mousse d’écrevisses une vulgaire choucroute solidement garnie, et des amateurs d’art, ' parfois cependant très judicieux, qui s’extasient devant une lourde et bitumineuse paysannerie de Courbet ou un potiron de Vollon et qui passent indifférents devant une muse en pleurs de Chassériau ou une Galatée de Gustave Moreau, à la chair spirituelle et aux regards froids et troublants. Cela prouve à la fois que l’art est un miroir magique, car c’est en lui que se reflètent le plus fidèlement les très diverses et mystérieuses tendances de l’âme humaine, et que, en fin de compte, des goûts et des couleurs il ne faut pas trop discuter.
Ces graves réflexions naissaient dans notre esprit pendant que, vaguement ahuri, nous traversions au mi-
SIEGFRIED MOURANT (Reprod. d’après la peinture originale.)
lieu d’une foule délirante, le Salon de la Rose + Croix, dont le Sâr Peladan, cuirassé d’argent, cravaté de dentelle, chevelu comme un caniche, faisait les honneurs avec une bonne grâce olympienne, assisté de son fidèle archonte des Beaux-Arts, le grand prieur comte Antoine de La Rochefoucauld.
Loin de nous la pensée d’envelopper dans une réprobation générale toutes les œuvres qui figurent, à l’heure présente, dans les galeries Durand-Ruel et de parler avec dédain de tous ces réformateurs, plus ou moins convaincus, du goût latin, de tous ces disciples plus ou moins passionnés de l’école spiritualiste, de tous ces héroïques restaurateurs du culte de l’idéal et du nu su blimé , groupés autour du panache du Sâr, et si bruyamment partis en guerre, au tintamarre des trompettes de la Rose f Croix, « contre le réalisme odieux , le matérialisme seulement pittoresque, les fleurs, les fruits, les animaux, les bodegones, accessoires et autres exercices que les peintres ont d’ordinaire l’insolence d’exposer ». — Infortuné Cuyp ! Lamentable Chardin !...
M. Carlos Schwabe n’est pas sans talent, et ses gracieuses réminiscences botticelliennes, destinées à l’illustration de l’ Evangile de l’ Enfance , sont réellement d'une
jolie couleur mystique. 11 y a à la fois dans M. Schwabe du miniaturiste de missel et du peintre de vitrail. C’est assurément le plus franchement convaincu des exposants de la Rose f Croix et le plus brillant auxiliaire du Sâr Peladan. M. Schwabe illustre en ce ce moment, nous dit-on, le Rêve, de Zola. Sans doute ce livre du célèbre écrivain est d’une essence toute particulière, mais ne vous semble-t-il pas cependant, ô Sâr justicier, ô pourfendeur de bodegones ! qu’il y a quelqus chose de troublant pour l’avenir de votre rose rédemptrice, dans la collaboration du plus pur et du plus brillant élève de votre institut, avec le père de l’inconvenante Mouquette de Germinal et du non moins inconvenant Jésus-Christ de la Terre .
Pendant notre promenade mélancolique, au milieu du - stupéfiant déballage de fantaisies exaspérées, qui constituent l’exposition de la Rose crucifère, nos regards ont été aussi assez agréablement attirés par quelques nus sublimés de M. Séon, trop visiblement tourmenté par les blanches visions païennes de Puvis de Chavannes. Puis ce sont d’innombrables productions de cerveaux déséquilibrés, de fantastiques notations picturales, écloses dans des imaginations malades, des projets d’architecture d’un
(Reprod. d'après le pastel original.)
symbolisme monstrueux, mais dont la signification échappe la plupart du temps (fort heureusement) au visiteur simple et naïf que les coups de grosse caisse ont attiré dans cette cour des miracles de la peinture, et qui , de ses yeux ronds, regarde sans comprendre. Et, chose curieuse, c’est du pays des bons Belges, savez-vous, et de chez les Suisses placides et réfléchis, que nous viennent toutes ces insanités cauchemardesques, toutes ces défroques surannées d’un art fini, toutes ces froides réminiscences d’Overbeck, toutes ces compositions mystiques renouvelées des primitifs allemands et florentins, exécutées sans conviction et d’une naïveté plus que douteuse, tous ces fades pastiches d’Hamerton et de Burnes Jone...
ÎMais tout passe... Et, comme pour punir le Sâr, trop peu galant, d’avoir, conformément à la loi magique, interdit à la femme trois fois impure d’exposer au Salon de la Rose f Croix, c’est sous le pinceau d’une femme de talent, très malade aussi sans doute, que ce fameux art idéal, dont il avait rêvé la soudaine restauration sous la 1 forme dangereuse du symbole, donne sa plus sincère et sa plus originale expression... Et cela sous un aspect
approprié à l’idée et qui fait croire par moments à la décomposition matérielle des images.
Madame Jeanne Jacquemin a trouvé, croyons-nous, pour l’expression de son spiritualisme névrosé, la formule définitive du symbolisme décadent. Ses déliquescentes compositions au dessin vague et mou, au coloris de fleurs malades, seront, espérons-le, les suprêmes manifestations de cet art charentonesque, inventé, paraît-il, pour ruiner le réalisme.
C’est bien à dessein que nous avons mentionné, parmi les exposants de la Rose f Croix, les seuls noms de MM. Schwabe et Séon, qui, malgré l’originalité douteuse de leur talent, sont des peintres de valeur et dont l’art caractérise assez bien les tendances de la bizarre coterie dont ils sont les plus brillants affiliés. En dehors des productions de ces deux artistes, le Salon de la Rose f Croix renferme encore des œuvres dignes d’être signalées et dont certaines, surtout en sculpture, méritent de grands éloges. Ces compositions sont signées de noms d’artistes connus, assez osés pour chercher, et aussi pour trouver, dans la vie contemporaine, prise en pleine nature, des motifs inspirateurs d’une très heureuse expression. Je me dispense de nommer ici ces malheureux égarés, admis, à
BATAILLE D’AUSTERLITZ (D'après la peinture originale.)
la suite de je ne sais quel compromis, à prendre place autour du vase mystique, du Saint-Graal péladanesque, et dont les talents robustes et sains n’avaient pas besoin d’une pareille réclame pour se manifester.
L’expérience nous paraît décisive. La badauderie parisienne en aura vite assez de cette entreprise dont le ridicule commence déjà à troubler les véritables artistes qui s’y sont imprudemment associés.
M. Joséphin Peladan (que le Sâr me pardonne de l’appeler ainsi) aura beau parader devant nous, le torse emprisonné dans son gilet d’argent, inonder son époque de ses prédications logomachiques, et de ses manifestes gongoresques, et vanter à tout venant les vertus de son orviétan, l’heure n’est pas éloignée où le bon public lui criera « assez », etoù son beau gilet sera relégué piteusement dans l’ombre d’un placard, alors que la pourpre de celui de M. Théophile Gautier, sorte de drapeau rouge, d’oriflamme flamboyante, autour de laquelle se pressait la foule des Jeune-France, enthousiastes d’un art vraiment nouveau et convaincus, ceux-là... resplendira éternellement dans l’histoire de l’art. Que de rapprochements philosophiques à établir entre ces deux gilets dont les
naïfs tailleurs n’avaient sans doute pas prévu les retentissantes destinées.
Nous demandons au lecteur de ne pas chercher à découvrir dans cette série de réflexions aigres et maussades, provoquées le plus souvent par l’insupportable fracas d’une réclame de mauvais goût, une naturelle antipathie contre l’idéalisme en art et une ferveur absolue pour tous les sujets réalistes. Une profession de foi esthétique pourrait nous entraîner très loin, mais nous aurons, croyons-nous, suffisamment formulé notre doctrine en disant que le plus pur et le plus noble des chefs-d’œuvre est celui où l’idée resplendit, impressionnante et fertile en suggestions, dans la perfection originale de la forme. Notre large éclectisme nous permet, fort heureusement^ d’admirer également la pâte précieuse dont est faite une cruche de Chardin et les nerveux et savants raccourcis d’une danseuse de Degas, nouant les lacets de ses brodequins. Mais, à des aspects aussi simples, à des mouvements humains aussi familiers, nous préférerons toujours l’expression savante et personnelle du rêve et de l’idée.
ET SON ŒUVRE