‹ L'œuvre de Henry de GrouxChapitre 15 sur 46 · NID DE CHOUETTE · texte numérisé non relu

NID DE CHOUETTE

(Reprod. d'après la lithog. originale.)

Et c’est pour cela que nous sommes revenu, absolument troublé, l’âme profondément remuée, du pèlerinage artistique que nous venons de faire là-bas, très loin, au delà de Vaugirard, dans la rue Alain-Chartier, où, reléguée au fond d'une cour, dans une grange ouverte à tous les vents, au milieu des pigeons et des poules, une toile superbe, signée du nom d’Henry de Groux, un nom encore presque inconnu, attend l’heure où elle figurera au Champ-de-Mars. Ah! il y aura de formidables discussions autour de cette œuvre, sortie, croyez-le bien, du cerveau d’un grand artiste, et où se révèle une rare puissance de conception. Cette composition, qui ne compte pas moins de cent personnages, tassés les uns contre les autres dans un mouvement furieux, qui fait songer à la houle tumultueuse des vagues, a pour titre le Christ aux Outrages , et représente Jésus, douloureusement impassible, tendrement résigné, au milieu des gardes, pendant que la foule se rue sur lui avec des hurlements de. mort et de hideuses menaces. M. Henry de Groux aurait pu donner ces lignes comme légende à sa poignante et douloureuse composition : « Jésus sortit portant la couronne d’épines et le vêtement de pourpre et Pilate leur dit : « Voici l’homme »... Toute la scène, sur laquelle passent des nuées livides, est enveloppée d’un jour blafard, d’un violet lugubre, au milieu duquel flottent et claquent, au souffle de la tempête du ciel qui passe sur la tempête des hommes, les blanches bannières et les lourds manteaux des soldats. Et pendant ce temps la maigre et pâle victime regarde avec douceur monter la colère de la p opuace, et de ses yeux creux et triste tombe une immense pitié. Oh ! que nous voilà loin du Christ aux chairs de femme, aux regards langoureux, aux cheveux frisés et pommadés!...

Afin, sans doute, de ne pas détacher un instant sa pensée de l’idée morale du sujet, le peintre, bien volontairement, a dédaigné la facile reconstitution archéologique et semé avec une pittoresque violence d’intention l’anachronisme dans la composition. Ici c’est l’expression du visage, l’éloquence du geste, les affirmations âpres et obsédantes des couleurs qui arrêtent le regard et fixent la pensée. Depuis longtemps l’idée n’avait été exprimée avec plus de saveur puissante et de conviction que dans le Christ aux Outrages , dont on parlera bientôt, et qu’on a si bien comparé à une rafale immense de déchaînés contre un pauvre Dieu qui tremble.

Il est difficile de rattacher M. de Groux à une école quelconque. Cependant, en y regardant de près, on découvre dans son art tragique et poignant une mystérieuse affinité avec celui de Breughel d’Enfer, de Rembrandt, de Delacroix et parfois aussi de Goya. Ce ne sont là, d’ailleurs que des parentés intellectuelles des plus honorables.

Je n’ai pu voir jusqu’ici d’autres tableaux de M. de Groux. Mais malgré les quelques inexpériences de dessin que renferme le Christ aux Outrages , malgré l’intensité un peu paradoxale de certains tons, cette œuvre est remplie des plus éclatantes promesses. Certes il est utile que cette toile étrange et superbe sorte de la grange infâme où le pauvre et grand artiste est contraint de la reléguer, et où elle est chaque jour exposée à la ruine,

mais combien je préférerais la voir se produire, pour la première fois en public, dans un milieu plus discret, plus religieux que le palais du Champ-de-Mars. Je ne suis pas sans inquiétude sur l’effet qu’elle produira au Salon, là où l’attention du visiteur est sollicitée de tous côtés par la foule des flâneurs indifférents et des drôleries accrochées aux murs, et où la méditation est presque interdite.

Armand Dayot.

( Figaro Illustré , avril 1892.)

Au Jour le Jour.

Une foule bariolée, aux mouvements désordonnés, tumultueuse; des hommes ivres de fureur, les yeux étincelants de haine, la bouche convulsée par des hurlements de rage; des femmes échevelées, des enfants dont les poings innocents menacent; une horde, enfin, de barbares déchaînés, de créatures sans pitié, en qui plus rien d’humain ne reste, se rue, emportée dans un élan sauvage, vers la Victime immobile, debout, pantelante sous le sordide lambeau de pourpre et les haillons jetés sur son corps exsangue, émacié, aux ombres violâtres. Jésus s’appuie sur le roseau qui lui sert de sceptre dérisoire, entre deux bourreaux, un soudard à la face féroce, un guichetier à la gueule tordue, monstrueux Quasimodo. Et des cavaliers romains, indifférents, impassibles, contemplent ce tourbillon, cette vague déferlant de colère et d’ignominies, cette tourbe immonde qui monte à l’assaut de l’auguste Vaincu, tandis que dans un ciel chargé de noires vapeurs, des anges s’enfuient, le visage caché sous leurs ailes.

Telle est la composition, aussi puissante qu’étrange que le peintre Henry de Groux expose sous ce titre : 1er Christ aux Outrages , au palais des Arts-Libéraux, parce qu’elle a été refusée au Salon du Champ-de-Mars. Un des membres du jury aurait motivé son refus par cette phrase pittoresque : « C’est de l’anarchie en peinture ! »

Disons tout de suite que le tableau est pour étonner : il pèche par le dessin, il manque de perspective, d’atmosphère, d’air. Selon l’expression d’un critique, on dirait l’œuvre d’un génie exécutée par la main d’un enfant. Mais tout y vit, tout y palpite, et la pensée y revêt une forme du plus puissant réalisme. Le Christ est laid, suivant l’expression du Psalmiste : Ego sum vermis et non homo , selon le texte de Tertullien et les traditions des primitifs. La multitude le couvre d’outrages, l’abreuve d’opprobre et d’invectives, il souffre réellement et physiquement, assumant toutes les douleurs et toutes les hontes de l’humanité.

Cette immense toile de quatre mètres sur trois eut un succès de scandale à l’un des derniers Salons de Bruxelles. Le roi Léopold II la remarqua, se fit présenter l’artiste et le combla d’encouragements. L’œuvre sera sans doute passionnément discutée à Paris. Elle excite déjà la curiosité; des maîtres nombreux sont venus la visiter dans le

ET SON ŒUVRE

hangar où elle attendait l'heure d’être exposée. Puvis de Chavannes en fut frappé, dit-on. Mais les procédés, les défauts du métier, la particulière vision de la couleur, la bizarrerie de la composition, tout choque les idées reçues et les conventions dans ce jeune peintre de vingtcinq ans, d’une si violente audace.

On l’a vu quelquefois au perron de Tortoni, sans le connaître. Peut-être a-t-on remarqué ce très jeune homme au type à la fois énergique et doux, les yeux gris de mer, le regard vague, ce regard en dedans qui étonne,

Son fils suivit un moment les cours de l’Académie de Bruxelles et traversa l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Mais son tempérament d’artiste méditant et idéaliste n’aurait pu supporter sans impatience le joug, même léger, d’une maîtrise quelconque. Il ne voulut appartenir à aucun groupe, pas plus que se recommander d’une école. Il se réfugia dans la solitude d’un village flamand et ce fut là qu’il conçut et exécuta les vingt ou trente toiles qui le rendirent presque célèbre au sortir de l’adolescence, entre autres la Procession des Archers de

OISEAUX DE PROIE (Reprod. d’après la lithog. originale.)

des cheveux longs, blonds et plats. La main, chargée de bagues, tourmente une canne à poignée d’or ciselé ; la taille, frêle et mince, se courbe sous un pardessus bleu d’azur.

On dirait un de ces jouvenceaux bretons, du temps de la duchesse Anne, que Paul Féval excellait à mettre en scène. Et de fait, c’est un Breton, puisque ses grandsparents venaient de la terre d’Armor. Son père, né Français, mais établi en Belgique, Charles de Groux fut un artiste renommé, dont les œuvres ornent les galeries et les musées si célèbres des Flandres et du pays wallon ; il est l’auteur des magnifiques vitraux de la collégiale Sainte-Gudule, de Bruxelles.

Macheian , colossale frise allégorique de quatorze mètres de longueur, exposée avec le Christ aux Outrages à l’Union libérale des Artistes français.

D’autres œuvres d’Henry de Groux figurent dans ce même asile. Il y a là un art bien spécial, et Paris, qui a fait un succès inattendu au fameux Salon de la Rose f Croix, pourrait bien s’engouer des tentatives d’un art plus idéaliste encore par la conception, et d’un si formidable réalisme par l’exécution. En tout cas, l’exposition d’Henry de Groux ne saurait passer inaperçue.

Charles Buet.

( [Figaro , Il mai.)

Notes à propos de Henry de Groux.

Un peintre s’avise de rêver plus haut qu’au simple contraste des contours et des couleurs; il ne considère les moyens matériels de son art qu’à titre d’adjuvants à sa pensée, de formules expressives de ses songes, il n’y a recours que dans le but de nous faire participer à l’émoi de son idée, qu’il sait concrétiser en une image ; l’aventure nous apparaît étrange et périlleuse. Cependant, les exemples, sans abonder, demeurent assez fréquents, moins, sans doute, que d’un art où s’étale, pour ainsi parler, la virtuosité du peintre, accusant non l’effort, mais l’aisance et l’abondance des ressources opératives dont il sait disposer. C’est une vision différente de l’art ; l’une

et les lignes ; c’est comme s’il éveillait de la trame incolore et neutre la secrète ressemblance qu’il y avait surprise de son rêve et de son idée, et voici l’œuvre tout entière exister.

Qu’on n’aille pas croire ici à la simple fantaisie littéraire, le travail chez un peintre de cette nature suit forcément la marche que j’indique, et De Groux, j’en suis sûr, s’en est rendu compte bien des fois. Un point demeure délicat : quelle déduction obscure d’impénétrable logique incline le penseur à faire choix, parmi tant d’autres, de telles ou telles figures, légendes, mythes, pour y réaliser précisément le sursaut du monde pensif qui tressaille en son cerveau? Peut-être est-ce l’inconscient rapprochement, créé de longue date, entre une pensée informe encore qu’on porte de toute éternité en

LE FOSSOYEUR DES VIVANTS. Pour Sueur de sang de Léon Bloy. (Reprod. d’après la lithog. originale.)

comme l’autre est révélatrice de la grandeur des hommes qui sentent ou qui pensent, en traduisant leurs épouvantes, leurs désirs, leurs lassitudes, leurs joies.

Dès le premier aspect d’une œuvre, n’importe laquelle, de Henry de Groux, tableau ou pastel, dessin, lithographie, on ne saurait éprouver de doute : on se sent en présence d’un artiste qui pense et qui se plaît, avant d’œuvrer, à coordonner, à circonscrire, à définir sa pensée. Chaque ouvrage de lui est le résultat non d’une sensation passagère de son œil ou de ses nerfs, mais d’une concentration, en lui-même, de l’imagination et des sens. D’abord il a rêvé, son rêve se ramifie en le réseau serré de réflexions philosophiques; elles prennent corps et figure, car il demeure peintre et éprouve, de toute nécessité, le besoin de s’exprimer, de se traduire; l’image se fait nette et impérieuse ; elle se saisit de sa volonté comme de ses membres ; ses doigts agissent sous l’influence occulte ; de la toile surgissent et les couleurs

soi et la lumière soudaine qu’y a fait naître, sans qu’on s’en doute, le verbe révélateur d’une lecture de hasard. On y revient, on la retourne, elle s’impose et s’évertue à exclure les préoccupations étrangères; enfin on est tout étonné, dès qu’on la possède, de la trouver comme vêtue de son habit définitif, elle en demeure inséparable.

Le souci de la réalisation matérielle se maintient constamment aussi vivace que le souci plus directement psychique dont je viens de tenter l’analyse. Nul plus qu’un tel peintre n’est averti des concordances et des contrastes qu’il lui faudra, tout au long de son œuvre, affirmer ou éteindre; l’effet que doit produire sur l’esprit du spectateur un agencement déterminé, nul mieux que lui n’en connaît le rythme mystérieux. Il s'est rendu compte de la valeur, pour ainsi parler, des termes du vocabulaire de son langage spécial ; il a à sa disposition les mots qu’il

ET SON ŒUVRE

faut qu’il emploie selon les circonstances ; il sait les choisir au moment opportun, où il semble que leur ordonnance réciproque les illustrera d’une pureté de signification encore insoupçonnée, et qu’ils seront à nouveau inventés et tout brillants de leur originel éclat.

Celui qui s’est, de la sorte, rendu maître des possibilités de son art, ne se trouve arrêté jamais devant l’expression nécessaire ou efficace d’une pensée, si imprévue qu’elle soit. Il sait à quelles sources d’harmonie puiser le flot divin d’un chant toujours passionné, et, froidement, il sertit, en toute circonspection, le minutieux assemblage des signes certains par où s’exprimera l’ardeur passionnée de sa foi. Il sait, dès qu’il travaille, exactement ce qu’il fait; en dépit de croyances désormais abolies, il ne

Chez ces peintres-là, chez M. de Groux, chacun des traits qu’il dessine, la moindre étendue colorée que sa brosse étale sur une toile, résolument significative, est régie impérieusement par l’effet d’ensemble que l’artiste veut créer. Ce trait omis, ce passage de brosse ou de crayon négligé à ce moment précis, c’est toute l’œuvre qui en résulte défectueuse, moins expressive, hésitante, incertaine. Aussi lorsque l’artiste, ayant conquis la rectitude entière de son jugement, en plein épanouissement de son génie, ne se cherche plus, mais est uniquement préoccupé d’exprimer avec exactitude l’image fixée en sa pensée et qui contient sa pensée, un pareil manque ne se produit jamais. Je voudrais essayer de montrer que c’est, pour M. de Groux, le cas.

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