LOUIS II DE BAVIÈRE
(Reprod. d’après le pastel original.)
l’antique Hercule; mais, surtout, son héros, du moins en la série que je souhaite exposée, c’est Napoléon.
Et ici, avant tout, à éviter, une confusion.
Si depuis un nombre notable d’années quelques hommes ont ravivé le sentiment ancien de la légende des grandeurs impériales au profit d’ambitions étroites et égoïstes, s’il en est qui ont salué en le grand empereur le professeur d’énergie par les leçons de qui satisfaire une gloriole prétentieuse et stérile, s’il en est qui aient fait ce calcul d’aduler les bas instincts militaires de la populace, pour se créer facilement, de la sorte, une renommée grossière ; s’il en est dont le cœur, pour parler leur langage, se pare d’un bonnet à poils et d’une cocarde tricolore, s’il en est qui traversent la vie en vociférant à toute occasion et surtout sans prétexte : Vive l’Empereur ! s’il en est qui exaltent dans l’Empire une période d’organisation savante, d’autorité, d’ordre et de gloire en opposition à notre temps d’incertitudes et de discordes intimes, si d’autres ont tablé sur de pareils mensonges, il importe de le déclarer avant tout : Henry de Groux n’est pas des leurs.
Il est uniquement un artiste, et un philosophe. 11 ignore les vilenies quotidiennes d’une politique intéressée et du journal. Qu’a-t-il vu dans l’épopée napoléonienne? il y a vu une légende mouvementée, une légende émotionnante et grandiose au même titre que, par exemple, la légende du Roi Lear ou des Quatre fils Aymon, une légende qu’il trouvait spécialement apte à exprimer la soudaineté orageuse des triomphes hu¬
mains qui s’effondrent brusquement en la désolation de ruines définitives (i).
Napoléon, il nous le montre, et son apparition presque se confond d’abord avec les perturbations du ciel. C est, le voici à Austerlitz, tandis qu’au premier plan dans une mêlée effroyable et horrible s’entasse, parmi les glaçons rompus et l'eau vorace, la déroute au hasard des hommes et des chevaux éperdus parmi de l’ombre, là-bas, issu des nuées en tourmentes et en vapeurs confuses, au sommet d’un mamelon que sa présence éclaire, au loin et tout petit, la lumière éclate : un cheval blanc, majestueux, et le pâle cavalier de la victoire. Ce tableau, d’un effet prodigieux et unique, s’augmente, si on 1 examine, de toute l’audace et du succès de sa témérité. Songez qu’une foule est là, des figures de terreur et de tourment, elles occupent tout le premier plan du tableau ; derrière, un vaste espace est tfide, les nuées et les fumées de la bataille avec d’atroces lueurs embroussaillent les fonds qu’ils épaississent ; un seul point, vers la droite du cadre, est lumineux ; occupant toute la butte, Napoléon, parmi la splendeur de son état-major fastueux, apparaît sur la hauteur. Et ce groupe, minime matériellement, envahit, en vérité, toute l’image, règle l’impression totale, régit et distribue l'éclat divers des lumières, existe presque seul. Le soleil se leva-t-il sur la victoire à Austerlitz? Ici, c’est l’empereur même apparaissant qui signifie et résume le triomphal rayonnement céleste.
Autre toile :
Napoléon, légendaire héros d’une épopée farouche et enthousisaste, à travers le paysage blême d’une plaine où infiniment il neige, hagard se tasse en de l’horreur et lentement se replie, et l’on voit dans ses yeux creux et les chairs blafardes de son visage maigre le frisson glacial se figer, tandis que son cheval blanc jadis superbe, la crinière encore frisée des triomphes guerriers auxquels il fut orgueilleux, l’œil maintenant sanglant, les flancs décharnés, se dresse, bête de luxe que les assauts rudes assaillent, apeurée de fouler de ses sabots fins tant de lamentations suprêmes et le peuple entier qui se traîne, s’abat, succombe parmi la neige, et s’abandonne aux agonies effroyables du désespoir et du froid. Et toujours, se serrant derrière le héros dont le sort perfide a déjoué la victoire ancienne, la foule, la foule des soldats en lentes rangées s’avance interminablement, sous la neige qui les harcèle, sous la tourmente qui, mieux que la défaite, brise leurs cœurs et les raidit, soudain morts, à même le sol glacé ! Et leurs mains de vieillards entêtés et fidèles traîne le faix redoutable des trophées d’hier,
(i) Dans ces notes, rassemblées à la hâte, je n’ai pu avoir la prétention de présenter, de façon suffisamment complète, les caractéristiques du talent de Henry de Groux. On ne verra, analysée ici, qu'une des faces de son art plus complexe. Et, bien que je n’aime pas laisser influer sur mes jugements critiques l'émoi de circonstances extérieures, si troublantes soient- elles, je tiens à insister sur ee- point qu’il ne s’agit pas dans la série napoléonnienne d’une exaltation des sentiments prétendument militaires ou patriotiques, mais, au contraire, de mettre en un saisissant contraste l’apparente gloire du conquérant moins fort que sa destinée parmi la tourmente des victoires qui le soûlent, avec l'irrémédiable déchéance et le sinistre isolement, seul grandiose, de sa chute.
ET SON ŒUVRE
drapeaux à présent haillonneux et pesants, des belles victoires abolies. Et c'est?! dans cette page excessive et puissante tout le souffle tempétueux du sombre désastre impérial ; l’effroyable destinée du héros déçu et abattu y tient plus amplement j encore que dans la fameuse Expiation des Châtiments ; elle ? s’agite et se débat dans la déroute, par instant organisée, comme aux pages palpi-
nir et l’assure dans un espoir, un arc-en-ciel brutal et héroïque aux yeux seuls de l’empereur longuement se déploie.
Épisode parmi les grands, Napoléon, le soir et dans la pluie, parcourt ce qui sera demain le champ de bataille, à Waterloo. La figure isolée et pensiye du héros que la destinée angoisse nous est, par ce morceau, dévoilée plus intimement.