ANDRÉ FONDA INA S
LES MAUVAIS BERGERS (la Fusillade).
(Reprod. d’après le pastel original.)
chapeau anonyme à larges bords, y semblerait une manière de Robinson aussi désenchanté en ses pensées qu’un Pascal, si l’on n’y retrouvait, émacié, affiné de désespérance et de douleur morale, le profil jadis si volontaire de l’Empereur. Tout est fini à cette heure, la gloire ancienne approfondit le gouffre du présent oubli ; il sait bien que plus rien ne tressaillera, pour lui vivant, sur la terre, et voici que déjà les arbres s’abattent où s’ouvrira bientôt la tombe obscure et désolée.
L’idée de la chute définitive, du désastre et du désarroi des grandeurs humaines hante, précisément, le poète qu’est De Groux. On pourrait voir, de lui encore, le projet premier d’une œuvre qu'il rêve et qui surgira un jour de sa palette, étrangement expressive et tragique. Il s’agit de chanter la libération humaine, parmi la joie
Le Christ aux Outrages.
A l’un des derniers salons de Bruxelles, un immense tableau, signé Henry de Groux , fit sensation et presque scandale. Il avait pour titre le Christ montré au peuple „ Tout en haut, les anges fuyant dans les cieux, le visage voilé de leurs ailes : puis Jésus entre deux bourreaux, pâle, exsangue, sous des loques sordides, le roseau à la main, couronné d’épines ; et, à sa vue, une tourbe d’êtres humains, l’accablant d’insultes, l’abreuvant d’ignominie et d’opprobre... une marée d’êtres ignobles, vociférant les poings tendus, les yeux convulsés par la colère qu’inspire l’innocence au criminel... un fleuve de boue humaine, où membres et torses entrelacés, figures effroyables, cheveux dénoués, étoffes lacérées et emmêlées, nus
ET SON ŒUVRE
grotesques, forment comme une coulée de laves, comme une cascade de chairs.
Le roi Léopold II, qui visitait le Salon s’arrêta et contempla longuement cette toile, qui provoquait des rires, des huées, des exclamations de surprise et de rage, mais aussi des cris d'admiration de ceux qui veulent, dans l’art, autre chose que du métier ou simplement du savoir-faire. Il se fit présenter l’auteur — un adolescent — qui se dissimulait dans la foule, et alors, entre le sou-
— Sire, j’ai pensé que les sentiments qu’z'A exprimaient ne devaient pas les embellir.
— Mais le Christ lui-même, pourquoi est-il laid? pourquoi exprime-t-il l’effroi, l’épouvante ? La tradition le représente beau et plein d’espérance.
— J’ai pensé que le Christ étant Dieu qui s’est fait homme pour assumer toutes les douleurs et toutes les misères humaines, il ne pouvait être beau, au moins de la beauté vulgaire, et que dans cette circonstance, il
LES MAUVAIS BERGERS (Z* Tas).
(Reprod. d’après la maquette du tableau.)
verain et l’artiste s’engagea ce dialogue, qui semble presque n’ètre pas de notre temps.
— Monsieur de Groux, dit le roi, je connaissais déjà l’œuvre de votre père. C’est le premier ouvrage de vous que je vois. Vous avez fait là une chose bien étrange , mais c’est une page très remarquable. Je voudrais vous adresser quelques questions.
Henry de Groux répondit :
— J’ai la certitude, Sire, d’avoir fait, en effet, une chose fort étrange et assurément intolérable pour le « philistin ». Aussi suis-je heureux qu’elle ait la fortune de vous plaire.
— Oui! mais pourquoi les avez-vous faits tous si obstinément laids ?
avait dû assumer la peur, la peur physique, et même l’apparence, l’aspect de la culpabilité.
— Ce que vous dites est intéressant, mais très audacieux !... Peut-être, car Henri de Groux n est pas plus hétérodoxe en peignant Jésus laid que les primitifs qui l’ont toujours représenté ainsi, d’après un texte de Tertullien, du traité De Carne Christi , d’après aussi la parole du Psalmiste : Ego sum vermis et non homo , opprobrium hominum et abjectio plebis (David, XXI, 7).
Le Roi, mettant le comble à la sollicitude des intérêts artistiques, vient d’envoyer à Paris, aux frais de sa cassette, le gigantesque tableau que Henry de Groux va exposer au Salon du Champ-de-Mars, sous ce nouveau titre : le Christ aux Outrages.
Ce peintre qui n’a pas vingt-six ans, est né à Bruxelles. Son père, Charles de Groux, l’auteur des magnifiques vitraux de la collégiale de Sainte-Gudule, est célèbre par une quantité d’œuvres disséminées dans les musées et galeries de Belgique.
Français et Breton d’origine, Henry de Groux offre une ressemblance extraordinaire avec un écrivain mystique de haute race, qui eut son moment de gloire, Ernest Hello. C’est le même type, profondément caractérisé, et la physionomie, ici, est absolument d’accord avec le tempérament intellectuel, car le peintre est aussi un mystique, un impressionniste d’idéal, comme on l’a appelé, un artiste méditant, réfléchi, suggestif, tout entier à son rêve d’évocations hiératiques.