FAFNER
(Reprod. d’après la lithog. originale.)
Il fut un très mauvais élève, suivit les cours de l’Académie de Bruxelles, traversa l’École des Beaux-Arts de Paris, et retourna dans son pays natal, pour y travailler^ loin de toute influence, dans la plus sauvage solitude, ce qui ne l’empêcha point d’être vigoureusement prôné par tout le clan des écrivains de la Jeune Belgique, Georges Eckhoud, Jules Destrée, Fernand Sèverin, Eugène Demolder, Camille Lemonnier. Si Henry de Groux n’a exposé à Paris que peu de toiles, le Pendu , Waterloo , il en a envoyé bon nombre aux XX, à l’Exposition Triennale de Bruxelles, entre autres la fameuse frise de 14 mètres de long sur 3 de hauteur, qu’il appelle la Procession des archers de Machelen , également promise à la curiosité des Parisiens.
Le Christ aux Outrages est, en ce moment, placé dans un vaste hangar de la rue Alain-Chartier, tout au fond de Vaugirard, où de nombreux visiteurs, Puvis de Chavannes entr’autres, sont allés admirer cette étrange composition.
Il faut, en effet, pour s’expliquer l’horreur singulière, les bizarreries excessives de cette page, magistrale quand même, se souvenir de la phrase si juste jôlq l’un des criti¬
ques belges, M. Fernand Séverin : « On dirait une main d’enfant, conduite par une main invisible et surnaturelle : la main d’enfant a tremblé, mais elle a tracé des choses étranges et inusitées. » Pour quelques-uns, il y aura là une impression déplaisante, un charme cruel et malsain. C’est, comme on l’a dit encore, un cauchemar, une fantaisie cFHoffmann, une œuvre de poète plus que de peintre, et qui aurait exaspéré Baudelaire. La composition n’a rien de conventionnel, on n’y voit ni restitution archéologique d’architectures et de costumes, ni science du dessin et de la perspective, ni l’effet voulu et cherché ou la « patte » d’un homme de métier. Tout est, pour ainsi dire, sommaire, incomplet, avec des gaucheries inconscientes et des négligences involontaires.
Mais c’est d’une suprême harmonie, dans une couleur fougueuse et violente, à la Delacroix ; c’est d’une virginale naïveté, d’un étonnante jeunesse, dans un art vieux, d’une splendide hardiesse, d’une impétuosité d’enfant opiniâtre, d’une] puissance évocative qui trouble, émeut, enchante et terrifie.
Ah ! certes, ce Jésus flagellé, meurtri, sanglant, n’a plus figure humaine, et ne ressemble guère à ce marbre du « plus beau des enfants des hommes », que Pilate, assure une légende, envoya à Tibère.
C’est la victime pantelante, l’Homme-Dieu submergé dans l’Océan putride des haines et des rancunes populaires, l’agneau lamentable offert au sacrifice... Et devant lui s’étale tout ce que l’infamie et la bassesse de notre infirme nature peut montrer de plus abject et de plus misérable... Des ruffians et des pfostituées, l’invective aux lèvres, jaillissant avec l’écume; des misérables que le Rédempteur effraie, des mères folles, qui apprennent à leurs petits enfants à lui « faire le poing ». L’enfance même, appelée à insulter l’Hostie ! Quel symbole!... Ces fureurs aveugles, ces violences ineptes, ces désarrois de la cruauté, n’est-ce pas toujours, après vingt siècles, la même histoire?... Que son sang retombe sur notre tête / clamaient les pharisiens !... Il y retombe, le Sang mystique, et la pluie sacrée mettra six mille années encore à saigner sur nos fronts !
Charles Buet.
{Magasin Littéraire, de Gand, 15 juillet I892.)
L’Ermitage.
Il n’y a même pas vingt ans, on aurait pu croire encore que l’art contemporain tout rajeuni par le vigoureux afflux de sang paysan qu’y transfusèrent Millet et la pléiade des grands paysagistes français, puis Courbet et les impressionnistes de Manet à Monet, allait subir une irrésistible poussée à travers les terrains vagues et sablonneux de cette large et rude peinture terre à terre,
ET SON ŒUVRE
qui copie aussi abruptement qu’amoureusement la nature jusqu’en ses brutalités. Mais toute évolution périt par ses propres excès ; et les pires exagérations produisent à leur tour les révolutions : la fatigue du naturalisme grossi jusqu’au symbolisme, et dès lors bon pour un temps de repos, devait nécessairement amener un réveil idéaliste. Le corollaire logique des Salons officiels de ces dernières années c’est le Salon de la Rose -j- Croix en France, celui des XX et des œuvres telles que celles de Ferdinand Knopff en Belgique. En Allemagne, notre Boeklin qu’on pouvait prendre pour un romantique attardé depuis longtemps avait dans son isolement superbe précédé ce retour aux belles chimères.
Parmi les originalités hors ligne d’aujourd’hui, celles qui se détachent des tendances générales et se suffisent à ellesmêmes, parmi ceux qui s’accusent déjà les maîtres de demain et que nous recherchons dans tous les domaines de l’art avec un soin et un amour jaloux, nous voudrions signaler ici Henry de Groux, un artiste bien extraordinaire, et de très bonne foi dans l’extraordinaire. Il procède, pour le dessin et la compréhension de l’art, d’Albert Durer et des maîtres allemands et flamands primitifs, pour le mouvement et la vie de Tintoret et de Rubens, pour l’imagination et l’incorrection de Gustave Doré, pour la couleur de Delacroix, mais ce très composite alliage finit par ne plus rappeler en rien tous ces glorieux prédécesseurs... Henry de Groux est déjà une complète individualité, et certes l’une des plus inattendues de cette nouvelle période alexandrine que nous traversons et qui semble destinée à nous ménager les plus étranges surprises. On dirait un revenant du xve siècle obligé de peindre comme on doit le faire aujourd’hui et demeurant en pleine débauche de la couleur un grand visionnaire médiéval.
Henry de Groux n’a pas trente ans. Une vie de misère et de tourments compliquée par une santé délabrée expliquent la rareté de ses œuvres. A Paris, aux galeries Durand-Rueil, puis aux Arts -Libéraux quelques toiles absolument aveuglantes d’originalité ont été fortement discutées; mais en Belgique précédemment déjà, surtout à l’Exposition des XX, elles avaient remporté un colossal succès, de curiosité chez la foule, d’admiration chez les connaisseurs, de stupéfaction chez tous. Camille Lemonnier, le maître des écrivains réalistes belges, comme Mæterling l’est des idéalistes et Rodenbach des mondains, avait, de sa meilleure encre charrieuse d’épithètes pourprées, consacré dans le GilBlas un superbe article au génial halluciné du Christ aux Outrages , du Pendu et du Meurtre.
Nous qui allons, par goût, droit à l’étrange et qui ne croyons pas à la périssable et faillible raison comme à
une nécessité de l’œuvre d’art, nous avons été séduits par la loyauté de cette originalité autant que par ses chimériques et révolutionnaires transcendances. Révolutionnaire, non ; Henry de Groux ne l’est pas, il est lui et se soucie fort peu de passer chef d’école. Il ne sera du reste jamais imité, sa naïveté est trop spontanée pour les truqueurs raffinés, les maîtres-queux réalistes ou les abstracteurs de quintessence d’une époque où rien n’est plus commun que les miracles de facture sinon la rareté des chefs-d’œuvre. L’exemple d’un tel isolement à la fois en arrière de plusieurs siècles et en avance peut-être aussi de plusieurs siècles est peu fait pour tenter : il faudrait
LES FILLES DU RHIN (Reprod. d’après la lithog. originale.)
un fier courage pour oser seulement pasticher un art où les pires maladresses concourent mieux que les pires habiletés à obtenir les effets les plus formidables et qui n’arrivera jamais qu’à exciter les hurlements de la foule. Il en a fallu bien plus encore pour l’inventer.
Car, il n’y a pas à s’y méprendre, il l’a inventé cet art, Henry de Groux, et rien, même dans l’œuvre surhumaine réunie de ses prodigieux parrains primitifs ou modernes, ne peut donner à qui n’a vu aucun de ses tableaux idée de sa peinture. Tous les moyens lui sont bons; il n’a qu’un but : arriver n’importe comment à la plus grande intensité possible; et dans les quelques tableaux que j’ai eu l’insigne bonne chance de voir, cette intensité était de l’horreur, une horreur telle que vraiment — malgré tout l’âpre désir qu’on éprouverait pour peu qu’on soit artiste à cette bonne fortune : posséder un De Groux — on ne souhaiterait pas demeurer journellement en présence de ces tableaux. Et comme j’en fai-
PERSÉE ET ANDROMÈDE (Reprod, d’après le pastel original.)
sais la remarque à l'auteur, il me répondait très simplement et très justement, que l’art n’a pas pour but unique de plaire et de charmer, qu’un tableau vraiment en dehorsde la moyenne des idées et des goûts du jour n’était pas fait pour être continûment regardé, mais seulement apprécié à certains moments de la vie, dans certains états d’âme ; et qu’au reste, sans se préoccuper des impressions d’aucune sorte de public, il avait peint ainsi, travaillé, contraint par une véritable hantise et commepour se débarrasser d’une obsession. Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, certains passages de Dante et le style de Léon Bloy, sont en littérature ce qui ressemble le plus à ces atroces et sublimes cauchemars d’Henry de Groux.
Oh! je sais qu’il a su adapter son très macabre génie à de très sereines compositions ; la belle et complète étude que lui a consacrée M. Destrée le prouve amplement; mais je souhaiterais rester personnel même si je dois êtie incomplet pour cela... Il ne s’agit au reste ici que de présenter M. de Groux à un public nouveau mais qui aura assez de prochaines occasions d’entendre parler de lui.
A récapituler toute l’histoire de l’art religieux, on éprouve un peu l’impressioft qu’attendris par leur piété les peintres des anciennes écoles, sauf peut-être certains primitifs germaniques, n’ont exprimé de la passion de Notre-Seigneur que son infinie miséricorde; ils ont tant essayé de faire le Christ et son sacrifice divin, — ce en
quoi ils avaient mille fois raison — qu’ils ont omis toute l’horreur terrestre du drame messianique. Je me suis souvent étonné déjà que personne n’ait osé le Christ sanglant des trente mille coups de fouets, révélé à sœur Catherine Emmerich. On se souvient du Christ de Cossel, si magistralement décrit dans l’épouvantable livre de J. K. Huysmans : La-bas ; on connaît le crucifix de Charles-Quint,mais l’ensanglantement n’y était que prétexte à escarboucles de sang et caillots de rubis, pus d’émeraudes et de topazes. — Mais ce sont là des exceptions. Les crucifixions quattrocentistes montre un ascétique jeune homme proprement percé de clous, et dressé entre la Vierge et un saint aux larmes silencieuses, sur un fond de nuit étoilée ou même sur un ciel de cobalt dans un édénique jardin embaumé, où coulent des rivières smaragdines. Les Italiens et les Français ont adouci, les uns respectueusement, les autres bigotement à l’usage des dévotes, le Calvaire, l’ont ensoleillé, l’ont fleuri. — Dürer qui avait été témoin de cette guerre de Trente ans qui dépeupla l’Allemagne, tant qu’on permit aux mâles d’épouser plusieurs femmes, a seul parfois été terrifiant ; Holbein, Rubens, Rembrandt, tous ceux qui ont introduit des foules mouvementées dans leurs œuvres, les ont rendues respectueuses : on y voit nettement des bourreaux sans haine qui accomplissent leur métier et un peuple presque toujours recueilli, parfois compatissant; leur pire expression est la curiosité. — En musique, le grand Sébastien Bach a été plus brave ! La haine d’autant plus féroce qu’aveugle et ingrate de la foule hurlante lui a inspiré dans ses Passions les chœurs d’un fouillis si extraordinaire, d’une âpreté de sauvagerie si monstrueuse, où le mot Kreuzige , mille fois répété, siffle et se tord comme toutes les vipères de la création dans le gouffre où grouillent toutes les déjections de la malice humaine.
Eh bien ! le Christ aux outrages , que seul la musique avait osé par le génie fulgurant de Jean-Sébastien Bach, Henry de Groux enfin nous i’a donné, et nous l’a donné tel que le supplice de Mâtho livré à la plèbe de Carthage dans Salammbô, n’est rien auprès de cette épouvante peinte.
Dans un coin de tableau, genoux fléchissants, les yeux hors de tête, hébété de peur, blême d’effroi et cependant toujours résigné, avec au milieu des affres de supplice un je ne sais quoi d’expression qui pardonne, une larve de corps humain, le plus pitoyable des Christs est jeté, traîné par des bourreaux, soutenu, levé, montré comme on montrerait une chiffe boueuse, et tout le reste du tableau ce n’est qu’un crachat, mille crachats partis de cent bouches, de cent gueules, hommes et femmes, goules et gouges, jusqu’au suçoir innocent d’un enfantelet laiteux que sa chienne de mère présente pour qu’il lance sa bave de têtard, ce crachat, lui aussi qui ne comprend pas ! Et c’est bien là du De Groux cette idée satanique d’amener et de faire polluer d’injure déicide par sa mère le pauvre petit que l’Homme-Dieu naguère demandait qu’on laissât venir à lui et ainsi de rendre en quelque sorte palpable la plus atroce parole qui ait été prononcée depuis que l’humanité existe : « Son sang sur nous et
ET SON ŒUVRE
sur nos enfants! » — Non, rien, rien ne saurait donner l’idée de l’enfer rendu sensible qui hurle et se tord sur ces quelques mètres de toilé.
Et cette impression foudroyante suffit, il ne faut plus après cela s’occuper des membres qui ne tiennent point en place, de la couleur locale absente. Quand on sait déchaîner ainsi les aveugles passions populaires et en idéaliser l’horreurjusqu a la souffrance suraiguë, on serait mal venu de parler perspective et anatomie ! Est-ce qu’il s’agirait par hasard de cracher selon les règles !...
Et le coloris de cela ! l’incroyable coloris de De Groux.
C’est d’après son rendu qu’il en faut juger. Un pèlerin sacrilège s’est pendu dans les branches d’un figuier qu’aucune botanique ne spécifiera. On ne sait pas si l’homme est déjà charogne ou s’il vient de se faire justice à la minute. Cela ne ressemble à rien qui ait pu vivre sinon aux cadavres de la morgue du grand Saint-Bernard. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en même temps que la vision de cet épouvantement on a la sensation d’être pendu soi-même, car devant les yeux reluisent ces prismes kaléidoscopant des couleurs en délire qui dansent, paraît-il, aux yeux des suicidés, à ce que racontent ceux qui ont échappé à la noyade et à la strangulation. Le fond est encaqué des cinabres, des outremers, des cadmiums, des carmins, des garances, des ocres des verts de chrome, des vermillons, des jaunes indiens, des indigos, des terres brûlées les plus insensées ; cela n’a pas le sens commun, mais est-ce que les cauchemars l’ont? et l’artiste qui sait rendre avec cette puissance un cauchemar cesse-t-il d’être un étonnant artiste parce que les notions réelles sont dans le cauchemar faussées?
Le dessin, le relief comme l’entend De Groux c’est d’après le Meurtre qu’il faut étudier. Cet effroyable groupe de deux monstres sans nom, roulés à terre comme des chats en rut sans qu’il soit possible de rien distinguer de ce qui les fait individuels sinon que l’un égorge l’autre... Ah ! par exemple, il ne faut pas le regarder longtemps... La peinture s’est faite visqueuse et stercoraire pour rendre ces deux damnés qui roulés en tourbillon dans le sang et la fange s’entretuent avec toute la rage de deux démons; de l'humidité suintant contre un mur de cachot, des moisissures de caves, de gluantes excrétions, des conserves écrasées, des baies de belladone, de jusquiame et de gui, toutes les impuretés semblent la matière première de cette œuvre abominable et superbe.
Jamais peintre n’a travaillé à la façon de De Groux. Une esquisse traîne dans un coin d’atelier; l’ébauche générale est tracée déjà suffisamment horrible : un entrepont de paquebot où les'émigrants sont entassés dans la plus ignoble promiscuité, des femmes allaitent, des hommes vomissent, des tas de corps dorment les uns sur les autres! on cuisine immondement ; la chaleur est étouffante, c’est une nuit des tropiques; on a relâché sur quelque côte exotique et l’on s’approvisionne. Crayons de couleur, craies noires et blanches, sanguine, sépia, pastel, aquarelle, couleurs à l’huile, tout est mêlé au ha¬
sard. Et peu à peu, très lentement, au fur et à mesure que lui vient à l’esprit quelque détail intense effroyablement, avec le calme d’un somnambule, ce visionnaire qui a nom De Groux s’en va ajouter ici et là une touche, un accent. Il trouve par intuition, puis longuement cherche pour mettre en œuvre sa trouvaille de la façon la plus saisissante...
Et comme je lui demandais : « Alors, une fois content de votre esquisse, vous recopiez, et faites poser dans l’attitude choisie un modèle par individu?... — Non! jamais! Je ne fais jamais poser, car une réalité altérerait la forme de mes imaginations, la réalité empêche d’étreindre le rêve, le modèle empêche le peintre d'incarner son idée exacte dans son œuvre. — Et comment vous comportez-vous, quand vous êtes obligé de serrer de près la réalité malgré vous, quand on vous demande un portrait, par exemple ? — Oh ! cela m’ennuie ! cela n’a aucune espèce d’intérêt pour moi... »
Je crois qu’il n’est pas un second peintre à l’heure actuelle qui aurait l’audace et l’indépendance de ces réponses... Eh bien ! tant mieux, car l’art de De Groux aux mains d’un artiste en qui ne resplendirait point le génie de De Groux serait du barbouillage d’écolier subitement frappé de folie.
De Groux est et restera isolé et inclassifiable dans l’hisdes beaux-arts! Il ne leur appartient au reste pas plus que les sainte Thérèse, les Thomas A Kempis à la littérature; mais qui ne choisirait avoir écrit les révélations