‹ L'œuvre de Henry de GrouxChapitre 21 sur 46 · FRONTISPICE DU “ COLTINEUR ” DE M. THARAUD · texte numérisé non relu

FRONTISPICE DU “ COLTINEUR ” DE M. THARAUD

(Reprod. d'après le 2me essai lithog.)

de Sœur Catherine Emmerich par exemple, plutôt que FA nnée Terrible ou les Châtiments !

N’importe, si l’on veut encore plus admirer De Groux, après le Christ aux Outrages il faut revoir les divins Puvis de Chavannes; c’est en se basant sur leurs antipodes qu’on peut mesurer l’immensité du domaine de l’art, comme on mesure l’infini par le calcul infinitésimal, cette poésie des mathématiques !

William Ritter.

Le Christ aux Outrages.

Le Christ aux Outrages , cette œuvre considérable par l’étendue de la composition, le nombre des personnages et la logique du style, valut à son peintre, Henry de Groux, maints déboires et soucis et un certain réconfort d’amis pris d’enthousiasme. La toile, en venant de Bruxelles, où elle figura au Salon des XX, fut présentée au suffrage des associés de la Société Nationale des Artistes Français ; là, malgré l’appui de Puvisde Chavannes, elle fut refusée. Mais refusée âprement, sans grâce ; avec, en plus, menace de détruire l’emballage si l’encombrant colis n’était enlevé dans les quarante-huit heures. Dire que ces Messieurs ont tous une notoriété et une vente considérable suffira pour expliquer leur rigueur envers un tableau qui n’avait pour lui que d’être ardemment conçu.

Le Christ aux Outrages traversa le Champ de Mars et s’en fut loger à Y Union libérale , laquelle venait d’éclore, il lui échut un panneau, en bonne place, d’un éclairage non répréhensible, vu l’immensité du vaisseau. Nous pûmes l’étudier et en rendre compte. C’est dans cette même situation que notre ami Dumont en prit une épreuve — épreuve unique, car bien que Y Union libérale ait obtenu un succès véritable, les tireurs patentés n’y aventurèrent ni négatifs, ni positifs, les gardant très purs de toutes contaminations pour d'autres réunions plus cotées et plus commerciales qui fleurissent dans l’officiel Marais des Beaux-Arts!

Le Christ est dolent, lié au ridicule pilier ; en ses mains anéanties le roseau ; sceptre ironique de sa royauté éphémère ; le manteau dérisoire glisse de ses épaules. Son visage apâli est bouleversé d’une pitoyable douleur, qu’éclaire à peine sa divinité qui défaille; les membres amaigris ont réjeté leur humanité, et ainsi s'affirme l’Homme, alors que le Dieu disparaît dans l’ignominie de la Passion. — Des gardes impassibles, bourreaux passifs, s’immobilisent dans un fond sans lumière, obstrué encore par des vols d’anges, célestes fuyards qui cachent leur impuissance dans leurs ailes éployées. — Et au-dessous, venant des lointaines profondeurs, c’est la foule, la cohue obscène, la masse monstrueuse, la boue déferlante, qui pousse sa hideuse montée vers cette ago¬

nie auguste. Elévation inconsciente et formidable de la Matière vers l’Idéal et la Beauté.

Chaque conception picturale porte en elle sa somme de désirs et de réalisation, lesquels sont plus ou moins perceptibles. Le Christ aux Outrages par son intense naïveté, nous fait pénétrer dans la personnalité intime^ dans l’âme de De Groux, et nous apercevons, saisissante, l’ardeur de sa foi artistique : ce tableau est le résultat volontaire d’une méthode sensationnelle autant que graphique qui s’affirme par son mépris de la convention académique, dans la brutalité des couleurs et dans l’exagération obstinée des allures et des membres. Aucun des personnages n’est à son échelle stricte; mais, c’est une donnée scientifique, que la passion détruit toute mesure ; cela n’est pas seulement établi pour l’ordre psychique, il en va de même dans l'expansion naturelle, quoique barbare, des êtres. Cette vibrance des teintes, cet allongement systématique de l’effort musculaire est la norme de cette foule qui se rue à l’assaut de la souffrance, vers cette faiblesse qui l’exaspère, mais qui la domine. Nous ne sentons plus alors, en cette pénétration, que de la pitié pour ce délire vivant de chairs pressées, d’enfants renversés et hurlant, de travailleurs, de courtisanes, d’animaux déchaînés, de vieillards, de mères farouches ou d’épouses très tendres, mégères se joignant aux saintes femmes du Tombeau.

Voilà ce Christ anx Outrages sur qui tant d’opinions ont été déversées. Mais il vaut, par certaines applications techniques, que je ne puis me défendre d’analyser et qui en font dans son ensemble une œuvre que je trouve supérieurement coordonnée, malgré son illogisme apparent. Car tous les manques d’appropriation dans la valeur des tons — la couleur est vierge et hautaine, sans recherche de tons composés; l’expression et la figuration des mouvements dépassant l’indication linéaire courante ; les bras s’étendent démesurément — sont des défauts concourant à la notation complète et harmonique d’un état d’âme qu’il ne pouvait nous faire partager qu’en se portant à cette exagération calculée.

Il est à constater que toute la toile est remplie et groupée d’après une unité systématique de laquelle De Groux ne s’est pas départie. La vigueur des tons colorés de premier plan est poussée jusqu’à l’entière expression chromatique, ce qui lui permet de faire rouler la plèbe dans un mouvement ascensionnel. La triangulation scalénaire, avec le Christ pour sommet, donne la surface d’expansion sur laquelle l’impulsion se développe. La suppression voulue de l’atmosphère détermine l’intellectualité de l’œuvre^ en dégageant la sensation d’effroi qu’implique le contact de cette force ameutée avec l’objet de son courroux obscur.

Le Christ aux Outrages est une des plus belles pages dont puisse s’enorgueillir la jeunesse contemporaine qui lutte contre les Instituts, les Académies, les débitants de formules et les caissiers des Salons.

Léon Maillard.

(Z a Plume. )

ET SON ŒUVRE

J’ai gardé pour la fin les deux toiles de M. Henry de Groux qui sont peut-être ce qu’il y a de meilleur au Salon.

Sous son apparente naïveté de primitif, M. Henry de Groux est un peintre consommé ;il est merveilleusement habile au jeu des couleurs. Ses toiles ont l’aspect d’objets précieux, de matière luxueuse que doivent avant tout montrer les œuvres d’art. Il y a en lui un mélange de tapissier persan et d’imagier gothique, avec tout d’un coup des accentuations à la Rembrandt. Ses toiles sont méticuleusement composées au point de vue de la couleur, c’est la couleur qui le mène et le dirige. Dans son apparent désordre, il est minutieusement logique, et son imagination, qui est vive, qui est débordante de verve, ne va que juste où la couleur lui dit d’aller.

Son Moïse sauvé des Eaux , ainsi que ses Bohémiens sont de purs chefs-d’œuvre de coloriste. La joie de ces deux toiles éclate en sonorités superbes.

C’était bien la peine de s’être montré l’année dernière envers un tel peintre d’une impolitesse inexcusable. Il est vrai que cette année -on a relégué ses tableaux dans une inaccessible salle où nul peut-être ne les verra.

Octave Mirbeau.

(Journal : le Supplément , mai 1893.)

Au Salon de la Libre Esthétique , cette année, il y a Paul Gauguin, il y a Albert Besnard, il y a Henry de Groux.

D’autres, certes, aussi; le choix, en vérité, de cette exposition offre une exacte synthèse de cet instant de l’art moderne, avec ses oppositions et ses harmonies, ses tendances éparses, ou groupées, ou voisines ;

— quand parfois le maître manque, un disciple d’importance est là pour le rappeler.

Mais je n’ai entendu prodiguer autant de blâme à nul qu’à Gauguin, autant de louange à nul qu’à Besnard, et si les œuvres de ces deux artistes donnent au drame esthétique comme un dénouement double, l’œuvre de De Groux en constituerait la péripétie la plus ardente : car Gauguin, c’est la défaite, et Besnard c’est la victoire ; mais De Groux, c’est la bataille.

La défaite... On réédite en l’honneur de Gauguin des clichés un peu las à cause du surmenage, et des gamins de tous les âges décrètent, gravement, devant cet art austère et hautain, qui asservit la nature selon de très personnelles lois et ne livre pas, sans exiger du curieux un peu d’effort, le secret chaste et profond de ses mystérieuses tendresses : « C’est affreux ! Ni dessiné ni peint !... » En dernier ressort, après huit secondes d’examen, un passant à fourrures a prononcé : « Ni fait ni à faire. »

— Au consentement du suffrage universel la défaite est souvent préférée par de bons esprits : j’aime du moins les croire tels, partageant leur avis, et me remémorant

l’admiration de Redon, de Degas, de Puvis, de Carrière, de Mallarmé, de Dolent, de Mirbeau, de Roger Marx, de Geffroy pour ce méconnu... Au fait, alors, méconnu? Point tant; ou par qui ?Et si je comptais les imitateurs...

Besnard a des admirateurs sincères et compétents. C’est un artiste d’une adresse prodigieuse, et dans ses croquis exposés là, plus encore que dans ses tableaux, il faut bien admirer l’inouïe magie de cet œil et de cette main. Je crois la part du cerveau moins grande, ou, s’il intervient, c’est pour altérer par d’extraordinaires dons de ruse plutôt que de compréhension ou d’intuition les mérites incontestables de ce dessinateur et de ce coloriste. Ah! celui-là n’est pas un simple, non! Et j’entends bien qu’il est difficile, à cette date, d’être simple avec

LE RETOUR DE L’iLE D’ELBE (Reprod. d’après le pastel original,)

vérité, mais je sais sûrement que le Beau Pur n’est pas orienté aux infinis raffinements d’un art toujours plus compliqué et en qui éclatent — charmes suprêmes en ce sens qu’après eux il n’y a plus rien — des phosphorescences d’une « délicieuse » pourriture.

A Gauguin qui, dégoûté, précisément, de cette pourriture, s’est fait, art et esprit, l’élève des sauvages Maories, le public préfère Besnard qui célèbre l’apothéose de notre décadence.

A une statue sévèremment belle tu préfères, femme jolie, un miroir.

A de telles victoires, soyons quelques-uns qui nous entêtions à préférer la défaite... Et voyons à les démêler dans la lutte.

C’est De Groux que je veux dire.

Il m’attendait donc ici, ce peintre dès longtemps admiré et aimé, ce douloureux visionnaire et ce tragique songeur, pour, tandis qu’à travers des cités pleines d’au-

FRAGMENT POUR LES VENDANGES (ire version en vue du “ Chambardement ”). (Reprod. d'après la lithog. originale.)

trefois je poursuis mes propres visions et mes propres songeries de futur, me révéler un effort analogue à demi réalisé...

Dans les plus éclatants témoignages de l’histoire et du rêve, il cherche l’éternelle archée, le principe sans cesse trahi par le temps, mais qu’il faut bien que, chacun pour sa part, chacun selon soq âme, les Esprits s’efforcent à démêler des éléments périssables afin de pouvoir devant l’avenir témoigner d’eux-mêmes et de leur dignité. La Vie, la Vérité delà Vie! C’est elle que De Groux, dans les yeux des musiciens et des poètes et d’autres héros, et dans leurs œuvres par son pinceau commentées, voit et nous montre avec le geste impérieux d’une volonté fière de ne pas fléchir sous le poids de la pensée.

A l’ordinaire^ quand un peintre « pense », on lui jette l’ironique iouange de « poète » ; c’est sans doute pourquoi les poètes, s’ils ne sont pas seulement des assembleurs de syllabes épris du rôle de balladins où cette société, qui vient d’eux et marche contre eux, voudraient les réduire, s’ils « pensent », eux aussi, et, postes purement, sont hautement philosophes , se voient refuser le

premier de ces titres et restent notés du second comme de je ne sais quel odieux ostracisme. « Peinture littéraire » et « Poésie philosophique » : injures vaines, mais irritantes. J’ai entendu le grand Puvis de Chavannes protester ‘avec indignation contre cette forme toute moderne de l’ingratitude et déclarer, violemment : « Je ne suis qu’un peintre! » et dire : « Un peintrepoète, c’est Chenavard! » — Excusable erreur verbale, et la conséquence logique et mauvaise d’un déni de justice auquel il faut prendre garde de nous accoutumer.

Si, jusqu’ici, peu de poètes ont vraiment mérité l’injure de Philosophes, la gloire durable est assurée à ceuxlà seuls qui la mériteront. Dans des pages récentes, qui sont d’un rare écrivain, M. Adrien Mithouard annonce qu’ « il viendra des poètes philosophes. Ils seront douloureux, savants et mystiques. Les anciens contemplaient le nombre : les modernes aspirent à l’infini... L’Idéal s’est reculé, on l’appelle parfois l’au-delà. L’art nouveau n’est plus merveilleux d’achèvement, mais sublime, d’impuissance. Le temps est venu où les artistes impeccables et sereins font place à ceux qui agonisent d’espoir. » Èmou-

ET SON ŒUVRE

(Lithog. originale d’après l’un des premiers tableaux de la série intitulée ‘‘les vendanges

vantes et suggestives paroles, où je sens frissonner, selon le mot de Banville, « le chœur impatient des chefs-d’œuvre futurs » !...

Ce qui est vrai des poètes, vous le savez dès longtemps, est vrai des peintres. Les plus grands d’entre eux sont ceux qui pensent, — à la condition, comme je le dis de de Groux, que leur volonté d'artistes ne fléchisse pas sous le poids de la pensée. Mais, en général, les grands penseurs ont tous été de grands artistes ; écrivains, musiciens ou plastiques, ils ont tous d’instinct observé avec une stricte et libre fidélité les lois providentielles du mode par eux choisi pour l’expression de leur pensée. Ce mode, cet instrument, ils l’aiment pour lui-même, pour

arts entre eux, font du langage de chacun pour quiconque ne le pratique pas une sorte de cryptographie stérile et accréditent cette erreur : que la peinture et, par exemple, la musique ne sont pas deux vibrations de la même corde tendue dans l’infini, deux clartés ou deux voix de l’éternité. Ceux-ci — bien que, de leurs yeux physiques par leur main sur la toile la lumière même du soleil coule, a-sservie ou dérobée, sans rien nous révéler en outre de ceci qu’elle est la lumière — ont les yeux de l’esprit fermés, comme celui-là manquerait de justesse dans sa vision. Également négligeables, leurs doctrines sont étrangères à celle qui permit à Baudelaire, à Delacroix, à Wagner d’avoir raison de croire qu’ils sont tous

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