LE HIBOU
A Henry de Groux.
Un hibou clairvoyant se tient au bord du gouffre, d'ou monte, dans la nuit, vers le ciel empourpré, avec la flamme bleue et la vapeur du soufre, la clameur des vaincus sous la croix effondrés.
Et l’œil d’or de V oiseau s’éclaire. L’incendie, en rugissant, souffle plus haut sa rouge haleine, Veche le ciel et, tel une torche brandie, montre, blanches là-bas, des villes dans les plaines.
Des danses de sabbat et des chansons de bouge ont insulté les dieux et les rois enchaînés; la terre est vêtue d’un manteau de velours rouge de sang sous les pieds blancs des éphebes damnés;
C’est un soir de bataille, ou les fleurs des blessures bâillent aux membres des cadavres enlacés ; c’est le pressoir « rempli du jus des grappes mûres ; cest l’immense souffrance et l’orgueil entassés.
Mais la brise, soudain, apporte une harmonie qui, chantante, grandit et rafraîchît les fronts ; enveloppe un instant les corps aux gémonies ; met un parfum d’encens aux bas-fonds des prisons.
Le son du gong annonce une aurore de cuivre; comme un voile d’airain qui se déchirerait, le ciel dévasté laisse un rayon qui délivre errer sur les captifs aux lieux enténébrés.
Par l’aile du vautour ta face souffletée et ton flanc creusé par le bec fouilleur et froid sont haletants 'd’espoir. Lève-toi, Prométhée ! et vois fuir dans le noir les aigles de l’effroi.
Un cortège sans fin, vers la voûte éternelle, s'élève de l’abîme, et les pâles vainqueurs, les captifs délivrés, en de larges coups d’ailes, s’envolent aux palais de leurs premiers bonheurs
Sous le ciel transparent d’étranges lueurs roses, la chaîne des damnés s’épanouit en fleurs ; dans l’espace infini les étoiles écloses s' entr’ ouvrent sur la terre et retombent en pleurs.
Des brasiers sont flambants aux quatre coins du monde des dômes et des tours s’abîment dans le feu; voici vers le néant le rcimpement immonde de serpents inconnus, de monstres ténébreux.
Les colonnes du temple ont frémi sur leurs bases !
Les phares sont tombés, les vaisseaux sont errants ; un pilier monstrueux croule, en sa chute écrase un dieu qui, sur le monde, ouvrait ses bras tout grands
C’est un déluge d’or, de feux, de pierreries, un fleuve en qui se fond le passé sépulcral, un palais, somptueux comme une boucherie, vomissant les splendeurs d’un trésor infernal.
Des appels de buccins ont convoqué la terre, les morts se sont dressés resurgis du linceuil, et le peuple à genoux attend, redoute, espère le soleil transperçant les hauts rideaux de deuil.
Mais l’oiseau clairvoyant, témoin de ces désastres, voyant blanchir, là-bas, un pur matin, s’enfuit, d’un vol silencieux, par la forêt des astres, en jetant un grand cri vers l’aube, dans la nuit.
(Paris, juillet 1898.)
LÉON SOUGUENET.
ET SON ŒUVRE
Parmi tous les engouements d’hommes et d’arts qui furent la particularité de ces dernières années, la figure et les réalisations de Henry de Groux résistent aux fluctuations des enthousiasmes.
Artiste violent, tumultueux, émouvant, toujours original, arrivant à une intensité de réalisation et d’évocation qui impose à l’imagination et force la mémoire, tel il s’affirme.
Nul comme lui n’a su saisir, par exemple, la figure de Napoléon, trouver la synthèse des sentiments de ceux qui, aveuglément, se ruèrent autour de lui, lui faisant une gloire de leurs souffrances. Je sais sur l’Epopée telle peinture de de Groux qui fait songer à Michelet.
De Groux, c’est encore cette suite d’évocations fantastiques, d’humanités en fuite qui décèlent si originalement ses affinités, le font si légitimement le descendant, — à travers Rubens, — de l’extraordinaire Pierre Brueghel.
On va m’arrêter. — Méfiez-vous, Henry de Groux renie son pays d’origine. — Oh! je sais bien : esprit délicat, il hait les mines florissantes, les visages satisfaits, les boutonnières rouges à l’instar de Paris, de tels parvenus artistiques, littéraires ou politiques qui font grand bruit là-bas (i). Mais les chers ancêtres, nul plus que lui ne les comprend et ne les vénère.
Mon plaisir fut extrême, un soir, de l’entendre louer comme il le fallait et avec quelle science, quel senti ment ému, les admirables Rubens de la Pinacothèque de Munich, cette collection unique qui montre le grand peintre à toutes les époques, dans toutes ses manières et tous ses genres beaucoup mieux qu’en son propre pays.
Si, au lieu de demander des divagations à tels commis-voyageurs en conférences, les bons Belges d’aujourd'hui priaient de Groux de venir causer avec eux de leurs véritables gloires, quel plaisir ce serait pour les délicats et les fervents d’art !
Cela n’a pas lieu. Aussi comprend-on le sourire de celui qui nous occupe et son indifférence pour les excommunications chroniques qui sont lancées contre lui.
Henry de Groux va par nos jardins, nos avenues et nos quais que dorent les rayons du couchant. Et les drames du ciel lui font concevoir les tumultueuses toiles qui nous impressionnent tant.
Cette vie tranquille, loin des coteries et des pontifes, dites, n’est-elle pas celle d’un grand artiste?