‹ L'œuvre de Henry de GrouxChapitre 27 sur 46 · CHARLES SAUNIER · texte numérisé non relu

CHARLES SAUNIER

lies “Hapoléon” d’Henry de Groux

Henry de Gronx est avant tout un poète.

J1 est une façon de poète épico-lyrique, battant les champs de l’aventure, avec des allures de météore échevelé, et stupéfiant ses contemporains qui, l’ayant pris d’abord pour une des plus baroques expressions de l’humanité, n’en reviennent pas de trouver en lui un homme rassis, lucide, logique, et s’amusant intérieurement de ses semblables avant même l’éclosion de leur sourire.

Henry de Groux est un ignorant. Il n’est guère possible

(i) Il ne s’agit pas bien entendu d’hommes comme Verliaeren, Von de Velde, Destrée, Constanlin Meunier, O. Mans Aux luttes, aux .efforts de ceux-ci, nous applaudissons depuis, longtemps déjà.

Frontispice de PEHOR par R. de GOURMONT.

(Reprod. d'après la lithog. originale.)

de rencontrer un homme plus en dehors de son métier.

C’est un ignorant, mais un ignorant comblé de dons merveilleux. C’est un poète.

Il n’est donc pas étonnant que la légende napoléonienne 1 ait séduit sous sa face héroïque et mystérieuse. Le Napoléon de Henry de Groux est glorieux et fatal. Il est prédestiné, terrible, providentiel et attirant.

Passons en revue les principaux épisodes notés par notre peintre :

La Retraite de Russie. L’empereur, fatigué, assoupi, passe sur un cheval de furie et de lassitude, soufflant à la camarde et effaré par les morts qu’il reconnaît peutêtre. Et l’armée morne, sous la neige, suit le fantôme blanc chevauché par le génie triste, pensif et si grand quand même. Tout cela se noie bien dans la tonalité générale. Cette toile est une des plus intenses et des plus complètes de la série.

La Veillée de Waterloo. Napoléon est seul sous la pluie et les éclairs, enveloppé dans son grand manteau et quasi soulevé par l’orage épouvantable qui détrempe les terrains et couche les hautes herbes en éclairant leur verdeur de reflets sinistres. On sait que celte tempête diluviale fut pour beaucoup dans la perte de Napoléon

LA FLANDRE MYSTIQUE (fragment).

(D’après le panneau décoratif original.)

qui n’arrivait pas à dégager son artillerie embourbée. L’empereur fut aux prises cette nuit-làavec l’inévitable. Il partit, dit-on, dans la nuit, avec une lanterne, inspecter les positions anglaises. Henry de Groux a voulu le montrer dans la solitude, luttant contre la mauvaise destinée secondée par les éléments. Et ce ne manque point de grandeur, le spectacle de cet homme, songeur dans la bourrasque et dont l’àme vaillante résiste à la nature coalisée.

Épilogue d’Austerlitz. Napoléon ayant réussi, par un mouvement tournant, à s’établir sur le plateau nommé Centon, culbute dans le vallon les troupes austro- russes qui vont s’engloutir dans des lacs gelés dont la glace se brise sous leur passage. Il y a dans cette toile une belle ruée soutenue par des couleurs violentes, cependant l’ensemble manque peut-être d’ampleur.

A Sainte-Hélène. Un panama sur la tête et vêtu d’une houppelande de Prudhomme horticulteur, Napoléon cherche à étourdir sa pensée dans le jardinage. Pourtant assis au milieu des cactus, dans une sorte de paysage parabolique, il regarde au loin la mer. Quelques duretés dans la couleur n’enlève pas à ce tableau sa profonde mélancolie et sa philosophie amère.

Napoléon aux Pyramides. Là le fantastique entre en scène. Ce pastel est une des études exécutées par Henry

de Groux pour une série qui s’intitulerait Napoléon empereur d’Orient. De Groux aspire à guider le songe Napoléonien au delà des faits accomplis. Le Napoléon qu’il nous montre dans cette composition est une sorte de sultan tout-puissant, constellé, ruisselant de tons divers et juché sur un majestueux chameau. Pièce curieuse par sa conception et par sa richesse de coloris.

Je citerai encore le Retour de Vile d’Elbe et le Bataillon sacré, qui appartiennent à des particuliers, et parmi les œuvres à l’étude, Ney défendant les blessés (retraite de Russie) et la Mascarade de Moscou.

Ainsi de Groux s’est plu à mettre en scène un Napoléon toujours différent, celui de l’histoire comme celui de la légende et du rêve. Et ces toiles, quels que soient les défauts qu’on y puisse relever, ne sont jamais sans laisser au spectateur une impression vive et tenace. On se rend compte malgré cela qu’Henry de Groux se sent à l’étroit dans la prison du cadre. Ce sont des murs qu’il faudrait à ce manieur de foules et de tumultes, à ce coloriste fougueux, à ce passionné de larges visions.

De Groux est fait pour la fresque, pour la fresque héroïque ou terrifiante. On devrait lui faire décorer les murailles des casernes et celles des cloîtres.

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