‹ L'œuvre de Henry de GrouxChapitre 28 sur 46 · Y VAN HO É RAME OS S ON · texte numérisé non relu

Y VAN HO É RAME OS S ON

ET SON ŒUVRE

Les principaux musées de la Belgique possèdent actuellement la plus grande partie de l’œuvre de Charles de Groux : à Bruxelles, à Anvers, sont réunies les maîtresses toiles de celui qui fut entre tous le Téniers moderne, le peintre ému et profond des scènes populaires de la vie flamande. C’est, à Anvers, le tableau inoubliable connu sous le nom du Moulin à Café : une rue de village, toute pleine de neige, au lendemain d’une fête publique dont les girandoles se balancent encore entre les arbres ; un épicier brûle du café au seuil de sa boutique; autour de lui, quelques grelotteux, en haillons, se chauffent... A Bruxelles, ce

sont d’autres œuvres, où se révèle de même toute l’âme des Flandres : le Départ du Conscrit, le Pèlerinage de Saint- Guidon, V Ivrogne, le Bénédicité; puis quelques scènes historiques, d’où se dégage une émotion singulièrement pénétrante : la Mort de Charles-Quint, Junius prêchant la Réforme, etc.

Tel fut le père d’Henry de Groux, et le seul maître dont s’inspira la vocation de cet artiste de race, qui est aujourd’hui le plus original et le plus fécond des jeunes peintres de ce temps.

Les premières œuvres d’Henry de Groux portent l’empreinte d’une imagination inquiète et

l’exode

(Reproduction d’après la lithographie originale.)

HENRY DE CxROUX

tragique. De terrifiantes agonies s’y éternisent en des décors de massacre et de désolation. Le Meurtre, le Pendu, les Traînards, sont les toiles les plus typiques de cette manière initiale dont, plus tard, leprocédé devait s’accentuer davantage, sans pourtant se modifier essentiellement.

Avec le Pèlerinage de Saint- Colomb an, M. de Groux aborde la peinture mystique : il y exprime à merveille la naïve piété de l’Irlande. La même tendance lui inspire le Cortège de la Fiancée et la Procession (1890), œuvre aux dimensions géantes (elle ne mesure pas moins de quatorze mètres de longueur), dans laquelle l’artiste sait évoquer l’âme de toute une race.

Puis il expose le Christ aux outrages, et aussitôt les passions se déchaînent autour de son œuvre, parce que s’y affirme une maîtrise certaine. Par l’acuité des colorations, par la vision épique des foules furieusement ruées, cette puissante composition donne une émotion vertigineuse de mouvement et d’impétuosité. Son Christ vaincu, sanglant et meurtri, parmi le fourmillement des têtes hurlantes et des bras menaçants, est peut-être la figure la plus épouvantablement émouvante qui ait jamais été fixée par le pinceau d’un créateur ; et la Madeleine éplorée qui chancelle à travers l’effroyable tourbillon d’une foule ivre de meurtre incarne, en sa détresse, toute la douleur humaine...

Dès lors, Henry de Groux devient le peintre des épopées. Sa conception évoque tour à tour les scènes héroïques des légendes ou des grandes fictions enfantées par le génie des poètes, et les plus terribles des cataclysmes de l’histoire ; il entreprend trois vastes séries de tableaux, auxquelles, depuis des années, il travaille sans relâche :

Le cycle wagnérien 1 Sieglind et Siegmund, Siegfried et l’Oiseau, la Mort de Siegfried, Montsalvat, Lohengrin, etc.

Le cycle dantesque : le Hallier infernal, Dante et Virgile, le Cercle des Orgueilleux, le Sépulcre ardent, etc.

Le cycle napoléonien (i) : Austerlitz, Napoléon aux Pyramides, Marengo, la Retraite de Russie, la Veillée de Waterloo, le Bataillon sacré, le Retour de V île d’Elbe, Sainte-Hélène, etc.

(1) Cinq de ces toiles figurent au Salon de 189g.

Parmi les œuvres isolées que M. de Groux a réalisées en même temps que ces épopées picturales, il convient de citer particulièrement : Moïse sauvé des eaux ; le Départ des Mages pour Bethléem; la Tribu prophétique , inspirée des Bohémiens en voyage de Baudelaire :

La Tribu prophétique aux prunelles ardentes Hier s’est mise en marche emportant ses petits...

Alexandre pleurant Darius; le Cyclone; F Hécatombe, d’après les Mauvais Bergers de M. Octave Mirbeau; etc.

Enfin, une œuvre dont la composition rappelle à plus d’un titre celle du Christ aux outrages : même grouillement d’une glèbe ivre de meurtre, mêmes gueules des fauves tendues en masse vers un seul homme, mêmes poings levés pour frapper celui dont les lèvres prononcèrent des paroles de bonté et de justice. Mais celui-là ne sort pas du prétoire accablé, défaillant, vaincu : il a le front calme, il domine fièrement la tourbe de ses insulteurs, et l’orgueil de la victoire prochaine illumine son regard. Ses traits sont ceux d’Émile Zola; la foule qui autour de lui hurle à la mort est celle des assassins ameutés contre la pensée par toutes les puissances de l’ignorance et du crime. Le tableau porte comme titre cette date historique : 10 février 1898.

La technique de M. Henry de Groux a été discutée avec passion. Son procédé d’art, qui consiste à combiner les effets du pastel et ceux de la peinture afin d’obtenir plus de vigueur et plus d’éclat, a rencontré des détracteurs acharnés et suscité de violentes critiques. On a reproché souvent au jeune peintre de négliger la ligne, de manquer de dessin; et cette opinion a été répandue avec la complaisance qui accueille trop souvent les sottises et les erreurs. Pour se convaincre du contraire, il suffit de regarder un instant, dans n’importe quelle toile de M. de Groux, les personnages dont l’attitude implique une immobilité relative : le Christ et la Madeleine du Christ aux outrages, le Napoléon de Sainte- Hélène, le Zola du Dix-Février, ou Y Orphée charmant les animaux, dont la reproduction illustre la couverture de celte revue : il s’y révèle un res-

ET SON ŒUVRE

pect scrupuleux de la ligne et de la forme, en même temps qu’une science parfaite de l’anatomie. Dans les tumultes de foule que l’artiste excelle à évoquer, et qu’il semble peindre avec des gemmes et avec des flammes, la ligne s’atténue forcément, se fond parmi le fourmillement vertigineux des êtres et des choses. Mais la multitude s’anime alors d’une prodigieuse vie collective, qui en fait comme un être symbolique et complexe, hurlant et grouillant dans la lumière.

D’ailleurs M. de Groux a donné, comme portraitiste, la mesure de sa science de la forme. Ses pastels de Louis II de Bavière, de Bonaparte, etc. ; ses portraits d’après nature de M. Léon Bloy et de nombreuses personnalités contemporaines ; ses lithographies de Baudelaire (2 portraits), de Wagner (2 portraits), de Balzac, d’Emile Zola (4 portraits), sont surprenants de vie, de ressemblance et de simplicité.

On peut dès maintenant préjuger de l’avenir qui est celui d’Henry de Groux ; on peut attendre avec confiance l’œuvre capitale à laquelle il consacrera désormais tous ses efforts, et dont il réunit les éléments depuis plusieurs années déjà : les Vendanges, une toile immense, de dimensions plus considérables encore que celles de la Procession. Ce sera là son Germinal qui le classera définitivement auprès de ceux qu’il admire le plus, parce qu’ils laissent derrière eux des œuvres synthétiques, larges et fécondes : les Delacroix, les Wagner, les Zola, les Constantin Meunier...

Page 1