MARCEL B ATI LL1 AT
Sur Henry de Groux.
Un grand atelier cramoisi, avec des rideaux blancs, qui se carguent comme des voiles et mesurent le jour. Pas une tenture : le mur est peint en rouge cru. Nul ornement, sinon trois étoles fanées, roses et vertes
Une vingtaine de toiles en train et des dizaines d’ébauches encombrent les chevalets, pendent aux murs, s’appuient aux tables, dansent dans des cadres trop larges, ou sont inclinées l’une sur l’autre comme des briques.
Ier frontispice pour le Fantôme (R. DE GOURMONT). (Reprod. d’après la lithogr. originale.)
Trois ou quatre pierres lithographiques, larges comme des pierres de taille, donnent l’idée d’une œuvre énorme en construction.
Dès la porte, on entre dans un souverain royaume d’images.
L'épopée de Napoléon, la tétralogie de Wagner, hantent à présent Henry de Groux.
Une Bataille d’Austerlitz, deux Retraites de Russie, un Retour de Vile d'Elbe, un Bonaparte assailli par un orage; — Siegjried avec le dragon, Siegfried avec les filles du Rhin, deux Morts de Siegfried, un Louis de Bavière , tout blanc, sur un fond de forêts walkyriennes, avec l’incendie d’un walliall dans le couchant, encadrent des imaginations très diverses : une grande procession fia-
LE CORTÈGE DE LA FI AN CEE (ler projet). (Reprod. d’après la lithog. originale.)
mande, une fête crépusculaire, de Saint-Patrick, quelques éclatantes ébauches de Nativité, de Mille et une Nuits, où les chameaux de Gaspard, Melchior et Balthazar allongent leurs cous qui ruissellent de soleil et de pierreries.
Quelques tragédies se lamentent : Néron couché à plat ventre, le menton sur les poings, regarde monter de Rome des forêts de fumées et des buissons de flamme.
Des harpies lacèrent dans des fourrés les suicidés de Dante, des escouades fusillent des femmes d’ouvriers en grève ; des tombereaux emportent les tués de la rue. Dans un paysage où la force du vent tord les arbres par les cheveux et remue des eaux torrentueuses, un vaste éclair forge son glaive sur des nuées, une foule furieuse déferle sur les marches du prétoire, écume poussée sur les pieds croisés de l’Homme-Dieu : un Léon Bloy, à face de dogue, brave des insultes; un portrait de femme, à peine ébauché,
sourit de ses yeux brillants, de sa bouche saine : un fichu de Valenciennes se noue sur sa poitrine.
Presque toutes ces toiles sont l’œuvre de deux années : Henry de Groux est vraiment une belle force créatrice. Pas un dessin sur les tables, aucune de ces études au crayon, de ces croquis d’après le modèle, par lesquels les peintres arrivent, ordinairement, à tirer leurs œuvres de la réalité. De Groux refait ses tableaux quatre ou cinq fois. Mais jamais il n’étudie un morceau à part. Sa conception lui vient tout entière, les morceaux se détaillent ensuite, se groupent autour des motifs principaux, sur la toile même, ou sur la pierre.
Les plus belles œuvres ont des parties d’une étonnante gaucherie, presque enfantine. Quel maître a-t-il eu et quelles études a-t-il faites ? a-t-il jamais regardé un cheval, un âne; a-t-il fait une académie ? sait-il dessiner ?
Les incorrections effarouchent le visiteur. Mais des portraits lithographiés sont exécutés avec une telle sagesse, une sûreté si convaincante de trait, une virtuosité si réjouissante dans le rendu des mains, des étoffes, des moindres plis de la peau, — qu’on n’ose plus douter du métier de leur auteur.
On connaît de Henry de Groux ce profd impérieux de Wagner, — le Baudelaire, debout, les bras croisés, dans une étroite redingote, avec sa grande tête chauve et fatiguée, non de poète satanique, mais d’artiste perspicace et conscient ; — le Rops en veston de velours, avec ses mains aux doigts aigus comme des burins; — et les Zola, aux épaules massives, les mains petites et molles, le front inspiré, les yeux perçants, les joues pendantes, avec la moue si lasse de la bouche.
De Groux a fait aussi de rassurantes copies d’après Rubens : une eau-forte d’après un « selbst portrat » ( Rubens en grand chapeau, en grande cape, une main gantée de daim pesant sur la coquille de sa rapière, tandis que l’autre poing est posé sur la hanche, et que le coude écarte la cape derrière l’épaule), travail gai et superbe, où le burin retrouve les coulés et les fiertés, le négligé et la précision du pinceau. Surtout, de Groux a exécuté en lithographie une