ET SON
copie d’un Hercule de Rubens, au trait, mais d un trait si correct et si joyeux, d’une anatomie si vigoureuse, si sensuelle, qu’il affirme un virtuose réjoui de formes, et maître de sa main comme un Goltzius.
Pourtant, de Groux est gêné par le modèle. Ses portraits ne sont que des ebauclies : il manque de patience pour les finir. Il n’est pas à l’aise en copiant. Il faut qu’il imagine. Ses lithographies de grands hommes, qui sont d’une vérité surprenante, ne sont pas faites d’après nature. De Groux avait vu Zola à la sortie des assises, assommé par la foule, titubant et troublé : et c’est presque par divination qu’il a recomposé le vrai Zola, massif et serein, le maître n’ayant pu donner à de Groux que deux séances de pose. Il a refait, en se servant de documents, le Wagner plus puissant que ceux même de Franz Lenbach.
Puisque de Groux imagine toujours, puisqu’il a un métier si solide, d’où viennent tant de gaucheries dans ses compositions?
Quand il peint, il ne se soucie pas du dessin ; il ne s’occupe d’abord que de la couleur. Pourquoi un peintre ne serait-il pas coloriste? La couleur est un moyen d’expression comme le trait.
Il établit fortement et scrupuleusement la tonalité générale de son œuvre; selon que l’œuvre lui apparaît en rouge, en gris, ou en or. Sur ce fonds il masse, en teintes analogues, les groupes, et peu à peu il les précise, avive les accents ; mais il ne rompt jamais cette primitive harmonie. Tous ses accords restent en rouge, en gris ou en or.
De Groux a pour maîtres Rubens et Delacroix. Ses conceptions ne sont que des idées de couleurs. Il travaille à une Retraite de Russie : c’est une mascarade. Il n’a vu qu’une chose : c’est que les survivants, pour se réchauffer, ont pris les habits des morts : chaque soldat est un mannequin chargé de dolmans, de pèlerines, de capuchons, encombré de manteaux, enterré dans des uniformes disparates. Tous ces oripeaux éclatent sur la neige, qui leur communique ses harmonies glacées. Le Retour de Vile d’Elbe est nocturne et caché. — Départ d’ une armée pour une épopée fantôme de cent jours. Sous une nuit bleue, des régiments s’avancent en ordre; les rangs des casques se poussent; on dirait une marée bleue, où
des rayons ont casqué de reflets les têtes innombrables et régulières des vagues. — La Caravane des rois mages, sous du soleil et sur du sable, n’est qu’un éclat d’étoffes et de pierreries; les chameaux ne sont que des châsses singulières, avec le beaupré de leur cou, leurs bosses sont des écrins. Couleurs, formes vagues, scintillement de conte de fées. Dans le Darius mort, la nuit orientale retient un pouvoir solaire : les chars de bronze se rengorgent comme des poitrails de paons, les boucliers rayonnent, les mailles des cottes répondent aux étoiles. Le Prométhée, voleur du feu, est châtié sur un rocher, au milieu d’une Caspienne sanglante : un océan qu’on suppose porté à de froides altitudes, avec toutes les couleurs du feu ; les écarlates se disputent avec les pourpres, les verts combattent les ocres, les noirs, vaincus, reculent. Des baves blanches écument. Le feu triomphe.
Voilà les sublimités de couleurs que de Groux peut atteindre. Il est toujours peintre sur la pierre