‹ L'œuvre de Henry de GrouxChapitre 31 sur 46 · LE SOIR · texte numérisé non relu

LE SOIR

(Reprod. d’après la lithog. originale.)

EX-LIBRIS DE RÉMY DE GOURMONT (Rep. d'apjès la lithog. originale.,)

même. 11 a créé d’étonnantes figures. Ce n’est pas par des chaînes que Prométhée est lié à son roc. Son accablement l’y rive. Éternellement hébété et moulu, il attendra sans bouger les crocs et les griffes du vautour : il ne portera même pas ses mains sur la plaie rose d’ou s’écoulent ses entrailles exsangues. Il distingue avec horreur, dans le bruit des vagues, le bruit des ailes qui approchent. Mais dans ses yeux obstinés vit une seule idée : ne pas céder aux dieux.

La figure du Napoléon, dans la Retraite, est celle d’un dieu malade, voûté, grelottant, — d’un dieu épouvanté par le carnage qui jonche sa route. — Il n’est plus le gras Néron, à col de bœuf, vif comme un cabot italien. Il est de nouveau Bonaparte, le petit homme chétif et maigre, mais ses yeux n’ont plus le génie de l’espoir. Son troupeau muet le suit toujours, aveuglé par la neige inépuisable. Mais comme un mourant, par terre, le regarde, il se trouble; le coude collé au corps, les épaules levées de peur, le ventre serré, il voudrait détourner son cheval; mais le cheval lève son sabot pour fouler le moribond; la crinière échevelée, la queue fouettant les flancs : une fatalité pousse l’homme et la bête vaincus à de nouveaux écrasements. Et l’œil de la bête se dilate d’horreur, ses naseaux soufflent sur le mourant une buée effrayée.

L’imagination de Henry de Groux se contente de ses rêves. Quel modèle lui aurait suggéré son Prométhée ou son Napoléon ? Les fautes du

dessin, de Groux en est très conscient. Il a des vélléités de faire poser quelqu’un pour contrôler ses imaginations. Ces vélléités n’aboutissent guère. Un modèle brutal lui gâterait son image intérieure. Et cette image se perfectionne d’ellemême. De Groux garde ses tableaux dix ans pour les retoucher. Nul n’est moins pressé de se livrer, plus consciencieux pour exprimer toute sa pensée.

IY

Nul n’est plus naïf, nul n’est plus enfantin que de Groux. Il a passé dans la vie, qui l’a malmené, sans en retirer aucune expérience. Ses yeux ne se sont nulle part collés aux choses. Il n’a rien pris à la réalité, rien su d’elle.

C’est un homme de petite taille, un peu chétif, un peu chancelant. Sa figure est rasée comme celle d’un prêtre ; il a de longs cheveux jaunâtres, assez raides, toujours en désordre, qui font des volutes sur ses oreilles et sur son cou. Sa face montre d’abord un très long nez très ingénu, et des yeux bleu clair pleins d’inquiétude. Leur regard est toujours incertain. Sa bouche, très grande, très mince, souvent crispée, souvent étonnée, est surtout pleine de bonté. Il est impossible de dire son âge. Mais il a sûrement été très malheureux.

Il porte de vieilles redingotes solennelles, un vieux chapeau de feutre gris, des cravates blanches passées de mode. Il a des manières timides; une amabilité un peu indifférente : souvent on ne sait à qui il répond, quand il vous parle. Il a toujours l’air d’interroger, de chercher une approbation; il dit « oui )) très souvent, et presque jamais « non ». Mais parfois il éclate en de grandes colères.

Il est étranger à tout et partout. Étranger aux hommes, étranger aux choses. Même quand on le connaît, il est très difficile de causer avec lui. Il habite loin du centre, dans un quartier abstrait, la rueMéchain, parmi des hôpitaux, des couvents, des maisons de retraite. Des jardins dépassent l’épaule des murs. La coupole du Val-de- Grâce domine tous les arbres. Balzac habita longtemps près de là : dans la rue Cassini. Le soir, quand les odeurs s’exacerbent, l’air s’endort dans le chloroforme ; des acides fumants colorent les ruisseaux.

ET SON ŒUVRE

Son ignorance est surprenante . Il passe pour un peintre « d’idées ». On croit qu’il fait de la littérature en couleurs. Mais il ne sait rien de la littérature. Il n’est même pas curieux de peinture ni d’art. Les noms élémentaires des Italiens, Michel- Ange, Raphaël, Léonard, ne représentent rien pour lui. Je lui disais un jour: « Le cheval de votre Napoléon est aussi beau que le cheval d’Orcagna, qui renifle devant un cadavre, à Piso. » De Groux ne savait pas qui était Orcagna.

Ni les livres ni les images n’ont fait son éducation. Seulement il ressent avec violence la musique de Beethoven et de Wagner.

Il a très peu vu, très peu voyagé, très peu regardé. 11 est distrait au milieu du monde. C’est un étranger. Son intime ami est cet exilé de partout : Léon Bloy.

Il ne connaît que les peintres du Nord, et point les primitifs, Scorel, Van Eyck ou Metzsys : mais il aime Rubens, Rembrandt, Grünwald.

lui confia de dessiner le programme des Loups, voici ce qu’il imagina : dans un rue, que domine le spectre d’une guillotine, un cavalier passe à l’amble d’un cheval qui secoue sa crinière comme des flammes : le cavalier porte un drapeau. Il a des cottes trop larges; la ceinture révolutionnaire retient sa culotte blanche. Il s’affaisse sur sa selle, sa main pend le long de sa cuisse. Un énorme panache bat son chapeau, et sa tête est une tête de mort. Derrière ce chef, une foule court : des têtes et des têtes, roulant les unes sur les autres ivres de terreur et d’enthousiasme. Le cavalier pousse son cheval sur des cadavres; l’ennemi fusille par devant la foule que la guillotine surveille par derrière. Cependant elle acclame le conventionnel à tête de mort, qui la mène de l’échafaud à la bataille. Des vols de corbeaux guettent ceux qui vont mourir.

Ainsi Henry de Groux a rendu la Terreur héroïque, quand la patrie dévorait ceux de ses fils que l’Europe ne lui tuait pas, et quand la vie, étant menacée, eut plus de saveur qu’elle n'en eut jamais.

Il n’a pas besoin de voir le monde. Il en porte

un autre dans sa tête.

Tout un monde d’images obéissantes, de couleurs qui ne blessent pas les yeux, toute une création intellectuelle, qui dédaigne la brutale création ou nous vivons.

Ce sublime royaume, «dont il ignore l’étendue, lui est soumis. Les êtres inconnus dont il a besoin accourent, du lointain des frontières, à son désir. Il peut découvrir dans sa pensée des orients et des pôles, des forêts tropicales, des alpes et des fleuves.

Il n’a jamais vu l’Irlande, jamais lu ses légendes; à peine sait-il ce que sont les peintres anglais de ce siècle.

Mais lorsqu’il eut la pensée de peindre la Procession de Saint-Patrick, toute une flore pré-raphaélite brilla sous sa main créatrice; il trouva des figures d’enfants si candides et si belles qu’on les croirait prises àFilippino Tippi.

Il ne sait pas l’histoire. Ses idées sur la Révolution sont peu précises. Mais quand Lugné Poe

De Groux habite un univers plus intense que le nôtre. Il ne veut pas de celui-ci. S’il lui

LE CHRIST AUX OUTRAGES (D'après la réduction en peinture app. à M. A. Delzant.)

LE LION NEUTRE (Reprod. d’après la lithog. originale.)

prend quelque donnée, il la recrée. Quel rapport y a-t-il entre sa Mort de Siegfried et le jeu de Burgstaller?

Nous n’avons pas le droit de juger ses œuvres.

Il n’y a pas de mesure entre son imagination, qui crée, et la nôtre, qui n’est qu’une mémoire.

Il faut l’admirer ou avouer que nous ne comprenons pas. Il faut l’aimer surtout.

En dehors des formes qui le blessent, il a voulu exprimer la vie. Il a rêvé une race de héros se mouvant dans des paysages sublimes. Il ne lui a manqué que d’être né, comme Michel-Ange, dans une ville et dans un siècle où tout s’épanouissait en beauté. Ce Florentin avait trois siècles de beauté dans le sang ; il pouvait créer à coup sûr. Les Titans de la Sixtine broient le monde, mais le monde sous leurs pieds les admire.

De Groux porte la peine d’ascendances plus douteuses. Mais il est de race.

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