LOUIS GILLET
Voici bientôt dix années qu’Henry de Groux nous fut révélé, mais qui ne se souvient encore de ses foudroyants débuts? Dans un milieu lamentable, voisinant avec les mélodrames et les cafés-concerts, une société éphémère avait organisé une exposition; l’indigence
des œuvres exposées ne le cédait en rien au triste aspect du local. Cependant dès l’ontrée, juste au milieu de l’inhospitalière galerie, barrant la vue, une singulière toile vous requérait.
Dans une vive lumière une vague de foule montait à l’assaut d’un homme paré des dérisoires insignes d’une éphémère royauté, la pourpre sur l’épaule, le roseau dans les mains. Cet homme est le Christ, — un Christ bien humain, qui ne pardonne ni ne prie, mais souffre. L’œil est hagard et vide, la pose défaillante. Le corps sans énergie, une loque inerte.
— Au fond, les rangs des soldats terrifiés lui font une garde d’honneur. A ses côtés, un être infâme le désigne du doigt a la foule, dénonce ses forfaits, tandis que dans le ciel enflammé un ange plane sur la tête de la victime, élevant dans ses mains le don invisible de l’àme et de la souffrance du supplicié.
Devant le Christ se présente l’implacable marée de la multitude, les bras se tendent, les points fermés menacent, les faces grimacent, les bouches vomissent l’outrage, les mères, les bras levés, brandissent leurs enfants; eux aussi épèlent les injures, leurs bras potelés font des gestes de haine ; même les chiens viennent hurler à la mort qui va s’accomplir.
Les instruments de supplice sont là, la croix est prête; les trompettes et les aigles des légions accompagnent de leur pompe l’inoubliable scène.
Un tel souffle épique de passion animait cette toile que tous ceux qui la virent en furent profondément impressionnés, une mâle ardeur, une incroyable sincérité avaient seules pu produire une telle œuvre, si bizarrement conçue, si personnellement interprétée. Nous nous sentîmes en présence d’un grand artiste. L’ensemble ne donnait pas l’impression de quelque chose de « déjà vu » : l’absence ou plutôt la simplicité de la composition n’était pas habituelle en un pareil sujet, et il fallait que l’artiste eût un tempérament bien personnel ou fût bien jeune pour s’être si complètement libéré des traditions et des formules.
Certes, il était facile de voir les influences qui avaient agi sur de Groux, et les noms de Rubens, Rembrandt, Delacroix venaient naturellement à l’es-
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PLOUTOCRATIE (état définitif) ( allégorie ) (Reprod. d’après la lithog. originale.)
prit, certains détails, certains types étaient presque empruntés aux uns et aux autres : cependant, l’originalité du peintre restait évidente. Je dis « du peintre », il faudrait plutôt écrire « de l’artiste », car la véritable originalité de de Groux n’est pas dans ses dons de peintre, mais dans son caractère d’homme, dans son tempérament. Les œuvres qui suivirent le Christ aux outrages le prouvèrent bien.
Cette toile était exécutée dans un coloris des plus bizarres; des lies de vin, des verts, des jaunes crus et criards, sans clair-obscur, sans valeurs ; des tonalités heurtées et hurlantes elles aussi, merveilleusement adéquates à la composition et concourant parfaitement à l’impression d’ensemble; mais, et ceci est à retenir, sans que l’œil du spectateur en retirât une joie, une émotion spéciale. Il faut signaler aussi la maladresse du dessin, sa gaucherie, son manque de souplesse et de vie propre, un métier laborieux, pénible, un modèle sommaire et mièvre avec d’extraordinaires mesquineries et d’audacieux enfantillages dans les détails.
Je me souviens que l’effet produit par cette œuvre fut considérable, non que l’on y mit voir la révélation d’un futur chef d’école, mais par la vigueur du tempérament qu’elle attestait. De ce jour, tous ceux qui s’intéressaient aux choses de l’art eurent les yeux fixés sur son auteur; on le disait fort jeune : son nom, déjà noblement porté par un des meilleurs peintres de Belgique, sentimental et attristé, fat de ceux que l’on guetta au bas des toiles. Et de fait, Henry de Groux franchit bientôt la porte des salons officiels ; mais si sa verve ne s’éteignit pas, du moins son ambition semblat-elle chaque année se limiter. Aux grands efforts du début succédèrent des œuvres moindres, où son tempérament violent ne se trouvait plus à son aise et où l’impression avait peine à se dégager de l’étroitesse des cadres. Œuvres ingénieuses, parfois plaisantes, beaucoup moins des tableaux que des illustrations. L’imagination du peintre restait la même, flamboyante et véhémente, mais le souffle et la persévérence semblèrent lui manquer. Bref, pour nous, une désillusion, l’héroïque peintre de fresques que nous
avions vu, le décorateur de palais, s’affirmait chaque jour plus sûrement un petit maître ingénieux, mais d’inspiration assez vulgaire. C’est qu’à certains gestes il faut la taille d’un héros, et à certaines paroles le fracas de la bataille ; la grande éloquence des Danton et des Robespierre se justifie et s’ennoblit du tumulte des foules; en des heures moins splennelles elle eût été non splendide mais ridicule. De Groux est certainement un de ceux qui devaient parler à voix haute, et l’on était en droit d’espérer qu’il se forgerait un instrument digne de sa vaillance. Ses forces ont dû faillir, car aujourd’hui c’est à voix basse qu’il nous conte ses poèmes épiques. Du Wagner sur une flûte.
Son enthousiasme a-t-il décru, son âme s’est-elle transformée si radicalement? Je ne le crois pas. Il a plutôt succombé à une maladie qui sévit cruellement et implacablement sur les mieux doués des artistes de notre époque, sur les plus sincères et les plus délicats. Je veux dire le manque découragé et d’énergie professionnelle. Jamais il n’y eut parmi les artistes plus de sensibilité, plus de beautés diverses, jamais la graine de génie ne fut plus abondante, mais jamais aussi il n’y eut plus de répugnance chez les jeunes à se soumettre à l’austère discipline qui seule a fait et fera les artistes de premier ordre. Que de promesses nous sont faites chaque jour par d’exquis et fins tempéraments? Combien sont tenues le lendemain? La faiblesse' de notre école, c’est le manque de persévérance, l’absence de ténacité. Je ne parle pas, bien entendu, de certaine paresse très en honneur chez quelques dilettanti à qui
tout effort tant soit peu prolongé donne la migraine, il serait même injuste de prononcer ce mot au sujet de de Groux, qui, je le crois, n’a jamais reculé devant le bon labeur. Je lui reproche seulement de ne s’être pas soumis dans sa production à cette discipline professionnelle dont je vante le mérite et d’avoir ainsi, pour le moment j’espère, renoncé à devenir le grand peintre que Beaucoup avaient pressenti. De Groux est resté un maladroit : il ignore beaucoup de son métier et je suis sur qu’il en souffre : ses moyens en sont appauvris et à chaque instant, dans le travail, il doit hésiter, tâtonner. Il n’a pas eu l’énergie de terminer son éducation de peintre, et quelque attristante que soit cette constatation pour un homme qui, malgré tout, est resté un artiste et doit produire encore des œuvres d’art, il ne m’en voudra pas, certes, de la faire à son sujet. N’y a-t-il pas là le plus frappant des enseignements, le plus vivant des exemples à mettre devant les yeux et à offrir à la réflexion des jeunes gens.
La réaction contre le classicisme et le pompiérisme, quelque justifiée qu’elle fût et quelque salutaires qu’aient été ses résultats, n’en a pas moins apporté un trouble profond et durable parmi les nouvelles générations : chez elle le laisser aller, l’inintelligence des traditions et le mépris des règles ont produit de lamentables résultats. Une fois le mode d’éducation ancien critiqué et démoli, l’on en vint bientôt à contester l’utilité même de l’instruction et à railler le beau mot de métier ! Les dernières révolutions que les génies ont accomplies dans les divers arts ont permis à la foule des médiocres, des paresseux et des lâches, d’exercer ouvertement leur envie et d’affecter le plus injustifié des mépris pour ceux qui leur donnaient chaque jour l’exemple de l’honnêteté dans leur profession.
Et n’est-ce pas une caractéristique bien évidente de toute une catégorie de jeunes peintres que ce manque d'honnêteté professionnelle? Le don sans le travail, voilà ce qu’ils nous apportent et voilà pourquoi ils seront si éphémères.
Une bien fausse conception de l’originalité les a conduits dans cette impasse. S’exprimer soi-même librement. Encore faut-il avoir quelque chose d’intéressant à dire ou à montrer! Toute personnalité, si bizarre ou étrange qu’elle soit, n’est pas intéressante ; elle ne vaut Gjue par sa qualité, son mérite intrinsèque ; — qu’importe qu’un artiste soit « lui-même » s’il n’est que médiocre? Ayez une valeur réelle et faites-no us -en part, mais ne nous prenez pas à témoin de votre nullité !
J’ai fait entrevoir que je ne considérais pas de Groux comme doué d’une originalité purement picturale — je vais préciser. Tout d’abord par originalité, j’entends cé qu’il y a d’unique chez un artiste, c’est-à-dire l’originalité consciente et forte, non point celle du hasard.
Cette originalité là, de Groux ne la possède pas en tant que peintre. Je ne prends pas pour de l’originalité ses habituelles maladresses et ses gaucheries accoutumées qui, de loin et du premier coup d’œil, désignent ses œuvres ; de même certain procédé monotone de groupement des foules n’est chez lui qu’une formule, non un effort original. Enfin l’on ne trouve presque jamais dans une œuvre la réalisation volontaire, joyeuse d’une conception picturale. A aucun moment il ne domine son sujet de toute la force d’une conscience agissante. Je le vois au contraire emporté instinctivement par son imagination ; c’est elle qui conduit sa main et qui, après de multiples tâtonnements atteint parfois l’effet; l’on sent partout l’hésitation, nulle part le dessin réfléchi, définitif, nulle part, la note indispensable. C’est de la peinture d’impulsif, et d’impulsif qui s’abandonne sans toujours tenter de réagir. Voilà pourquoi de Groux n’a, picturalement, qu’une originalité accessoire : sa main n’est pas libre : elle n’est maîtresse ni de la ligne, ni de la couleur. Il n’a pas encore su créer le mode d’expression par lequel son imagination merveilleuse pourrait enfin se traduire. Le coté plastique, matériel de son art, il l’a trop négligé, et maintenant, chez lui, il y a dissonance: ses moyens sont inférieurs à son but ; il pense et sent grandement, il exprime mesquinement. Les maîtres dans leurs œuvres de choix n’ont jamais présenté ce spectacle fâcheux : il y a chez eux accord parfait, tout se confond en un mélange intime, si bien que chez certains d’entre eux l’on peut faire la part du métier (en son acception la plus haute) et de l’idée : Vinci, Rembrandt. A envisager séparément les deux éléments du génie on les rabaisse l’un et l’autre. Chez d’autres, au contraire, la plastique l’emporte, c’est un autre déséquilibre : Van Gogh, par exemple.
Je déplore le cas de de Groux, car, vraiment, il nous convie parfois à de trop maigres agapes. Quand l’imagination donne, tout va bien, mais comme, pour être artiste, on n’en est pas moins homme, et que l’on ne vit pas dans un état perpétuel d’exaltation, il s’ensuit que lorsque celle-ci décroît, de Groux, qui n’a pas dans la main un métier suffisamment attrayant, se livre à de médiocres exercices. Nous lui pardonnons en raison des possibilités que nous sentons encore en lui et qu’il est encore assez jeune et assez valeureux pour que nous puissions attendre beaucoup de lui.
Pourtant, à envisager plus immédiatement le tempérament de de Groux, une appréhension nous émeut encore : de Groux n’est pas de son temps, il retarde au moins d’un demi-siècle. Son âme romantique étouffe dans la précision de nos désirs, et son geste ne suffit pas à satisfaire nos exigences : nous avons de la peine à nous laisser confondre par sa réelle éloquence, car, au fond, son romantisme nous touche médiocrement :
ET SON ŒUVRE
l’inspiration romantique ne fut jamais de source assez humaine, n’eut jamais de causes assez générales pour que son action se fût prolongée au delà de quelques générations. Des gestes et des décors: voilà ce qu’il en reste aujourd’hui ; de quoi séduire de très jeunes gens (la plus fidèle clientèle d’Hugo) pour qui l’art des nuances n’existe pas et qui estiment que le contraste est le dernier mot de l’esthétique.
Consolons-nous en admirant sans réverve la sincérité de de Groux, sa parfaite insouciance de la mode et du goût du jour et son absolue logique. Rappelons-nous enfin qu’il est par-dessus tout un homme que les rudes assauts de la vie n’ont pas abattu et qui, au travers des pires dangers, a conservé, fraîche et naïve, une inaltérable foi en son art.
Edouard Gérard.