‹ L'œuvre de Henry de GrouxChapitre 34 sur 46 · ENFIN SEULS · texte numérisé non relu

ENFIN SEULS

(Reprod. d’après la lithog. originale.)

nente déchéance, par l’exhibition de nos infirmités et de nos turpitudes coutumières !...

Nos Spartiates se diraient à peine le mot du monsieur de Daumier, qui regarde tituber un poivrot : « Et dire que je serai comme cela dimanche ! »

Je vous avoue donc, sans détour, que votre article sur moi m’a fait songer à ce que certains durent éprouver du fameux supplice du pal qui, dit-on, commence si bien — et finit si mal!

Néanmoins il m’a semblé parfois lire mon pro¬

même coupable volontiers, s’il n’était pire misère pour un artiste que de devenir l’avocat de ses œuvres, alors qu’il serait si simple d’en rester sereinement l’auteur impénitent et bénévole...

Si j’essaie ma défense, ce n’est donc point sans l’appréhension d’aggraver encore mon cas par mon plaidoyer même.

Il est du moins des choses sur lesquelles je puis appeler votre attention et que vous m’avez paru négliger un peu... Laissez-moi vous dire tout de

ET SON ŒUVRE

suite que je suis de votre avis : depuis huit ans (et non pas dix) je n’ai pas fait des masses de choses qui vaillent le Christ aux Outrages et la Procession, nonobstant l’opinion exprimée par plusieurs de mes juges les plus autorisés et aussi de certains confrères qui me veulent exclusivement du bien. . .

Certaines des œuvres que vous avez vues à mon atelier, faites, la plupart, avec d’insuffisantes, prédispositions et un peu trop au jour le jour, ne comptent guère!... C’est bien certainement une des plus désobligeantes nécessités que d’être en quelque sorte tenu d’exhiber malgré soi d’aussi incomplètes tentatives, n’ayant que la toute relative importance d’esquisses, de caprices d’atelier, d’essais ou de formules préliminaires, en vue de tableaux à faire sur de nouvelles et plus précises données.

C’est pourquoi la nécessité pratique d’exposer,

- — comme toutes les nécessités pratiques, en général, — m’est si parfaitement odieuse et pourquoi j’approuve tant l’intransigeante attitude de Degas, qui, lui du moins, assure-t-on, a de grosses rentes !

Mes premières œuvres me dégoûtent, n’étant pas de tous points ce que je les veux ; et c’est dans ces conditions pourtant qu’il m’a fallu les montrer au public... C’est comme si l’on m'obligeait à m’exhiber moi-même, en un périodique conseil de révision, et à passer sans cesse sous les regards des municipaux et des gendarmes!... Quelle épreuve pour un timide de ma sorte et quelle provocation à l’impertinence finale la plus éhontée!

Vous savez que ce n’est pas l’énergie et la persévérance au travail qui m’ont manqué, cher ami, et que certains états d’infériorité passagers furent dus à des causes vulgaires — très vulgaires — dont j’ai cependant triomphé, mais dont vous n’évaluez pas avec exactitude, ni avec justice, la terrible et déprimante influence...

Croyez bien que ceci n’est ni un alibi, ni un faux-fuyant : c’est la vérité même.

Mon excès d’enthousiasme de jadis comportait, certes, un stock d’illusions dangereuses dont il m’a fallu, sous peine de mort ou d’internement à Charenton, me délester sans regret...

Il m’avait, d’emblée, paru facile de susciter chez

PORTRAIT DE LÉON B L 0 Y (Étude) (Reprod. d’après l’étude au pastel.)

les autres les nostalgies des choses que je voulais accomplir et que, malgré tout, on ne peut réaliser sans leur assentiment ou du moins sans leur collaboration matérielle. Or c’est à mesure, surtout, que l’aspiration de l’artiste devient plus haute, plus originale, plus purement artistique, qu’elle correspond d’autant moins à des sollicitations ambiantes. De là, le défaut des indispensables solidarités — dans l’exécution d’œuvres supérieures.

V Idéal d'Art, — le grand idéal! — n’existe plus que d’une manière extrêmement relative chez la plupart des artistes eux-mêmes.

Il s’est fractionné en une multitude de petites manifestations individuelles, plus étroites et plus égoïstes les unes que les autres, qui constituent précisément l’affreux état d’universelle décadence duquel il est à peu près impossible aux plus entreprenants, aux plus vaillants et aux plus forts de s’affranchir.

LE PORTE-ÉTENDARD (Reprod. d’après la lithog. originale.)

te L’Art moderne, disait Balzac, s’est fait aussi petit que le consommateur. »

Les vrais grands artistes de notre époque sont en effet aussi solitaires au milieu de la veulerie de nos foules que les prophètes de la Thébaïde, avec cette différence que « les corbeaux nourriciers » et autres compagnons propices y sont remplacés, abondamment, par les corbeaux dévastateurs, — ceux de Becque, — et les pourceaux anthropophages, — ceux de Léon Bloy — et qu’ils ne chôment jamais, hélas! ceux-là!...

Mais, mon cher ami, l’atroce difficulté de promener dans notre ridicule société un rêve de beauté et de grandeur, comme le dit Lemonnier à propos de notre ami Charles Morice, ou seulement d’y vivre dans la complète indépendance de l’esprit, est insuffisamment connue.

Je vous sais gré toutefois de n’avoir pas accusé mon courage et ma foi dans l’Art qui sont demeurés intacts et aussi vivaces que jamais, .malgré le surcroît de mes désenchantements... Je suis, moi, un criminel qui avoue! Je n’ai

besoin pour cela que de rencontrer des prêtres dignes de me confesser et des juges dignes de m’entendre!... réservant mon mutisme le plus sépulcral à l’encontre du Philistin abhorré!..

Je déclarerai donc sans difficulté que j’estime sans cesse ne jamais connaître assez à fond mon métier de peintre, et à de certaines heures il m’est arrivé de me demander si je ne m’étais pas mépris singulièrement sur ma vocation, qui était plutôt de jouer de l’accordéon dans les cours que de faire des tableaux !...

L’accordéon d’Ingres, direz-vous?... — d’Ingres ! ! ! ?

Je vous assurerai encore que, dès mes extrêmes débuts, ma confiance en moi-même — et mes erreurs — furent immenses, prodigieuses!...

Je n’aurais, certes, reculé devant aucune entreprise, si scabreuse fut-elle !... — Élève, je n’avais pas encore réussi à trouver mon équilibre sur le dos complaisant d’un honnête cheval de laboureur que je rêvais déjà d’enfourcher la croupe des plus intolérantes chimères pour gambader dans les profondeurs des nues !...

La chute de Phaéton n’était pour moi qu’une vaine allégorie, car j’étais évidemment rempli des plus imprécises notions sur l’étendue de mes ressources et la limite de mes facultés !...

Alors que je me sentais, techniquement parlant, des plus maladroits de mes pattes, j’affichais volontiers la prétention de me croire doué de manière à surmonter les plus diaboliques difficultés do mon art et d’y tenir véritablement le record de la virtuosité. J’étais inébranlablement convaincu d’être le Paganini, le Fra Diavolo, le Murat du dessin et de la couleur, en un mot le magicien le plus prodigieux du sortilège plastique!... A tel point, vraiment, qu’il m’est arrivé et qu’il m’arrive de plus en plus de passer ma palette à la main droite et de peindre de la main gauche pour parvenir à refréner la trop diabolique infaillibilité de ma maîtrise! et si cela continue je serai obligé de peindre avec mes pieds ! . . . .

Il doit naturellement vous sembler que mon cas relève plus exactement de la pathologie ou de la criminalité que de la critique d’art. Aussi avez-vous bien raison de dire que je suis un u impulsif » à la manière de tous les « criminelsnés )> jugés trop volontiers irresponsables suivant

ET SON ŒUVRE

la sagesse débile et l’inférieure logique de nos exorables temps ?...

J’aime, en effet, la couleur, la débauche de la couleur, et le « chaos linéaire », et « la turbulence » d’allure de mon art, avec passion; je l’aime avec excès et pour son excès, physiquement, matériellement et avec même tous les raffinements d’un démoniaque !... La seule vue d’une palette fraîchement préparée me trouble et me serre le nœud de la gorge, ainsi qu’il arrive aux hystériques que la hantise, l’attrait de quelque forfait, de quelque sacrilège monstrueux, soûlent littéralement et devant qui plus rien ne trouve grâce!... Il n’est pas jusqu’à la bénigne virginité des tubes qui sommeillent dans mes tiroirs qui n’excite encore ce mauvais penchant !... comme il arrivait pour ce monstre de Vacher en présence des petites bergères, ou pour Jack l’Eventreur devant les lamentables tramées des guilledous londoniens!... — Mon crime accompli, tout ce que je trouve pour ma défense, comme le premier des deux misérables susnommés, c’est de déclarer que « Dieu l’a voulu » ! et d’inviter ceux qui ne sont pas contents ou entendraient me portraiturer en vue des vindictes populaires à aller eux-mêmes « se faire photographier devant Dieu » !... — Ce mot m’a toujours effrayé, et vous?...

Aux yeux de tous bons jurés, ces excellentes raisons ne valurent pas grand’chose, cependant, et c’est pourquoi je dois, moi aussi, me préparer à voir se lever, — extra muros, — les bois de justice !... — Déjà, au collège, un pion, visiblement inspiré du Saint-Esprit, m’en avertissait fréquemment par cette phrase qui remplit les premières années de ma carrière: cc Vous finirez sur l’échafaud et vous serez la honte de toute société constituée (?'!!!). » — Est-ce assez vrai?...

Je craindrais cependant d’abuser, mon cher Gérard, de votre patience et du droit que j’ai pris de répondre à votre si méritée diatribe, si je m’attardais à ratiociner sur un pareil ton à propos de tant de pronostics amers si justifiés, — hélas ! — par mes faits et gestes les plus notoires !...

Je m’appliquerai donc désormais à répondre le plus sérieusement que je pourrai à vos essentielles remontrances en les prenant, autant que possible, l’une après l’autre...

Il est plus que perfide, laissez-moi vous le dire,

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