‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 10 sur 57 · L LE : Pa A €" F · texte numérisé non relu

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auxquelles l'oiseau répondait avec une discrétion qui. irritait sa curiosité. Enfin le sommeil ferma leurs yeux, et livra Formosante à la douce illusion des songes envoyés par les dieux, qui surpassent quelquefois la réalité même, et que toute la philosophie des Chaldéens a bien de la peine à expliquer.

Formosante ne s’éveilla que très tard. Il était petit jour chez elle quand le roi son père entra dans sa chambre. L'oiseau reçut Sa Majesté avec une politesse respectueuse, alla au-devant de lui, battit des ailes, allongea son cou, et se remit sur son oranger. Le roi s’assit sur le lit de sa fille, que ses rêves avaient encore embellie. Sa grande barbe s’approcha de ce beau visage, et, après lui avoir donné deux baisers, il lui parla en ces mots :

— Ma chère fille, vous n'avez pu trouver hier un mari, comme je l’espérais : il vous en faut un pourtant; le salut de mon empire l’exige. J’ai consulté l’oracle, qui, comme vous savez, ne ment jamais, et qui dirige toute ma conduite ; il m’a ordonné de vous faire courir le monde. Il faut que vous voyagiez. — Ah! chezles Gangarides sans doute, dit la princesse ; et en prononçant ces mots, qui lui échappaient, elle sentit bien qu’elle disait une sottise. Le roi, qui ne savait pas un mot de géographie, lui demanda ce qu’elle entendait par des Gangarides. Elle trouva aisément une défaite. Le roi lui apprit qu’il fallait faire un pèlerinage, qu’il avait nommé les personnes de sa suite, le doyen des conseillers d’État, le grand aumônier, une dame d'honneur, un médecin, un apothicaire, et son oiseau, avec tous les domestiques convenables.

Formosante, qui n’était jamais sortie du palais du roi son père et qui, jusqu’à la journée des trois rois et d’Amazan n'avait mené qu'uné vie très insipide dans l'étiquette du faste et dans l’apparence des plaisirs, fut ravie d’avoir un pèlerinage à faire. — Qui sait, disait-elle tout bas à son cœur, si les dieux n'inspireront pas à mon cher Gangaride le même désir d’aller à la même chapelle, et si je n'aurai pas le bonheur de revoir le pèlerin ? Elle remercia tendrement

son père, en lui disant qu’elle avait toujours eu une secrète dévotion pour le saint chez lequel on l’envoyait. |

Bélus donna un excellent dîner à ses hôtes ; il n’y avait que des hommes. C’étaient tous gens fort mal assortis : rois, princes, ministres, pontifes, tous jaloux les uns des autres, tous pesant leurs paroles, tous embarrassés de leurs voisins et d'eux-mêmes. Le repas fut triste, quoiqu’on y bût beaucoup. Les princesses restèrent dans leurs appartements, occupées chacune de leur départ. Elles mangèrént

à leur petit couvert. Formosante ensuite alla se promener

dans les jardins avec son cher oiseau, qui, pour l’amuser, vola d'arbre en arbre en étalant sa superbe queue et son divin plumage.

Le roi d'Égypte, qui était chaud de vin, pour ne pas dire ivre, demanda un arc et des flèches à un de ses pages. Ce prince était à la vérité l’archer le plus maladroit de son royaume. Quand il tirait au blanc, la place où l’on était le plus er sûreté était le but où il visait ; mais le bel oiseau, en volant aussi rapidement que la flèche, se présenta lwimême au coup, et tomba tout sanglant entre les bras de ‘Formosante. L'Égyptien, en riant d’un sot rire, se retira dans son quartier. La princesse perca le ciel de ses cris, fondit en larmes, se meurtrit les joues et la poitrine. L’oiseau mourant lui dit tout bas : Brûlez-moti, et ne manquez pas de porter mes cendres vers l’Arabie Heureuse, à l’orient de l’ancienne ville d’Aden ou d’Éden, et de les exposer au soleil sur ur petit bûcher de girofle et de cannelle. Après avoir proféré ces paroles, il expira. Formosante resta longtemps évanouie, et ne revit le jour que pour éclater en sanglots. Son père, partageant sa douleur, et faisant des imprécations contre le roi d'Égypte, ne douta pas que cette aventure n’annonçât un avenir sinistre. Il alla vite consulter l’oracle de sa chapelle. L’oracle répondit : « Mélange de tout; mort vivant, infidélité et constance, perte et gain, calamités et bonheur. » N1 lui ni son conseil n'y purent rien comprendre ; mais enfin il était satisfait d’avoir rempli ses devoirs de dévotion. 11e TA GREE

Sa fille éplorée, pendant qu'il consultait l’oracle, fit rendre à l'oiseau les honneurs funèbres qu’il avait ordonmés, et résolut de le porter en Arabie au péril de ses jours. Il fut brûlé dans du lin incombustible avec l’oranger sur lequel il avait couché : elle en recueillit la cendre dans un petit vase d’or tout entouré d’escarboucles et des diamants qu’on ôta de la gueule du lion. Que ne put-elle, au lieu d'accomplir ce devoir funeste, brûler tout en vie le détestable roi d'Égypte! c'était là tout son désir. Elle fit tuer, dans son dépit, ses deux crocodiles, ses deux hippopotames, ses deux zèbres, ses deux rats, et fit jeter ses deux momies dans l’Euphrate ; si elle avait tenu son bœuf Apis, elle ne l’aurait pas épargné.

Le roi d'Égypte, outré de cet affront, partit sur-lechamp pour faire avancer ses trois cent mille hommes. Le roi des Indes, voyant partir son allié, s'en retourna le jour même, dans le ferme dessein de joinüre ses trois cent mille Indiens à i’armée égyptienne. Le roi de Scythie délogea dans la nuit avec la princesse Aldée, bien résolu de venir combattre pour elle à la tête de trois cent mille Seythes, et de lui rendre l'héritage de Babylone, qui lui était dû, puisqu'elle descendait de la branche aînée.

De son côté la belle Formosante se mit en route à trois heures du matin avec sa caravane de pèlerins, se flattant bien qu’elle pourrait aller en Arabie exécuter les dernières volontés de son oiseau, et que la justice des dieux imruortels lui rendrait son cher Amazan, sans qui elle ne pouvait plus vivre. |

Ainsi, à son réveil, le roi de Babylone ne tt pius personne. Comme les srandes fêtes se terminent, disait-il, et comme elles laissent un vide étonnant dans l’âme, quand le fracas est passé ! Mais il fut transporté d’une colère vraiment royale, quand il sie qu'on avait enlevé la princesse Aldée. Il donna ordre qu’on éveillât tous ses ministres, et qu’on assemblât le conseil. En attendant qu'ils vinssent, il ne manqua pas de consulter son oracle, mais il ne put jamais en tirer que ces paroles si célèbres

depuis dans l’univers : Quand on ne marie pas les fie, elles se marient elles-mêmes.

Aussitôt l’ordre fut donné de faire marcher trois cent mille hommes contre le roi des Scythes. Voilà donc la guerre la plus terrible allumée de tous les côtés, et elle fut produite par les plaisirs de la pius belle fête qu’on ait jamais donnée sur la terre. L’Asie allait être désolée par quatre armées de trois cent mille combattants chacune. On sent bien que la guerre de Troie, qui étonna le monde quelques siècles après, n’était qu’un jeu d'enfants en comparaison ; mais aussi on doit considérer que dans la querelle des Troyens il ne s'agissait que d’une vieille femme fort libertine qui s'était fait enlever deux fois, au lieu qu'ici il s'agissait de deux filles et d’un oiseau.

Le roi des Indes allait attendre son armée sur le grand et magnifique chemin qui conduisait alors en droiture de Babylone à Cachemire. Le roi des Scythes courait avec Aldée par la belle route qui menait au mont Immaus. Tous ces chemins ont disparu dans la suite par le mauvais gouvernement. Le roi d'Égypte avait marché à l'occident, et s’avançait vers la petite mer Méditerranée, que les ignorants Hébreux ont depuis nommée la Grande Mer.

A l’égard de la belle Formosante, elle suivait le chemin de Bassora, planté de hauts palmiers qui fournissaient un ombrage éternel et des fruits dans toutes les saisons. Le temple où elle allait en pèlerinage était dans Bassora même. Le saint à qui ce temple avait été dédié était à peu près dans le goût de celui qu’on adora depuis à Lampsaque. Non seulement il procurait des maris aux filles, mais il tenait lieu souvent de mari. C'était le saint le plus fêté de toute l'Asie.

Formosante ne se souciait point du tout du saint de Bassora ; elle n’invoquait que son cher berger gangaride, son bel Amazan. Elle comptait s’embarquer à Bassora, et entrer dans l’Arabie Heureuse pour faire ce que l'oiseau mort avait ordonné.

À Ja troisième couchée, à peine était-elle entrée dans

une hôtellerie où ses fourriers avaient tout préparé pour elle, qu’elle apprit que le roi d'Égypte y entrait aussi. Instruit de la marche de la princesse par ses espions, il avait sur-le-champ changé de route, suivi d’une nombreuse : escorte. Il arrive ; il fait placer des sentinelles à toutes les portes ; il monte dans la chambre de la belle Formosante, et lui dit : Mademoiselle, c’est vous précisément que je cherchais ; vous avez fait très peu de cas de moi lorsque j'étais à Babylone ; il est juste de punir les dédaigneuses et les capricieuses : vous aurez, s’il vous plaît, la bonté de souper avec moi ce soir ; vous n'aurez point d'autre lit que le mien, et je me conduirai avec vous selon que j’en serai content.

Formosante vit bien qu'elle n’était pas la plus forte; elle savait que le bon esprit consiste à se conformer à sa situation; elle prit le parti de se délivrer du roi d'Egypte par une innocente adresse : elle le regarda du coin de l’œil, ce qui plusieurs siècles après s’est appelé lorgner; et voici comme elle lui parla avec une modestie, une grâce, une douceur, un embarras, et une foule de charmes qui auraient rendu fou le plus sage des hommes, et aveuglé le plus clairvoyant :

Je vous avoue, monsieur, que je baissai toujours les yeux devant vous quand vous fîtes l'honneur au roi mon père de venir chez lui. Je craignais mon cœur, je craignais ma simplicité trop naïve : je tremblais que mon père et vos rivaux ne s’apercussent de la préférence que ie vous donnais, et que vous méritez si bien. Je puis à présent me livrer à mes sentiments. Je jure par le bœuf Apis, qui est, après vous, tout ce que je respecte le plus au monde, que vos propositions m'ont enchantée. J'ai déjà soupé avec vous chez le roi mon père : } v souperai encore bien ici sans qu'il soit de la partie : tout ce que je vous demande, c'est que votre grand aumônier boive avec nous; il m'a paru à Babylone un très bon convive ; j'ai d’excellent vin de Chiras, je veux vous en faire goûter à tous deux. A l'égard de votre seconde proposition, elle est très enga-

geante, mais il ne convient pas à une fille bien née d’en parler ; qu’il vous suffise de savoir que je vous regarde comme le plus grand des rois et le plus aimable des hommes.

Ce discours fit tourner la tête au roi d'Égypte ; il voulut bien que l’aumônier fût en tiers. — J’ai encore une grâce à vous demander, lui dit la princesse, c’est de permettre que mon apothicaire vienne me parler; les filles ont toujours de certaines petites incommodités qui demandent de certains soins, comme vapeurs de tête, battements de cœur, coliques, étouffements, auxquels il faut mettre un certain ordre dans de certaines circonstances : en un mot, l'ai un besoin pressant de mon apothicaire, et J'espère que vous ne me refuserez pas cette légère marque d'amour.

— Mademoiselle, lui répondit le roi d'Égypte, quoiqu’un apothicaire ait des vues précisément opposées aux miennes, et que les objets de son art soient le contraire de ceux du mien, je sais trop bien vivre pour refuser une demande si juste ; je vais ordonner qu'il vienne vous parler en attendant le souper ; je conçois que vous devez être ur peu fatiguée du voyage : vous devez aussi avoir besoin d’une femme de chambre, vous pourrez faire venir celle qui vous agréera davantage ; j'attendrai ensuite vos ordres et votre commodité. Ilse retira ; l’apothicaire et la femme de chambre nommée Irla, arrivèrent. La princesse avait en elle une entière confiance ; elle lui ordonna de faire apporter six bouteilles de vin de Chiras pour le souper, et d’en faire boire de pareil à toutes les sentinelles qui tenaient ses offt- ‘ciers aux arrêts, puis elle recommanda à l’apothicaire de faire mettre dans toutes les bouteilles certaines drogues de sa pharmacie qui faisaient dormir les gens vingt-quatre heures, et dont il était toujours pourvu. Elle fut ponctuellenient obéie. Le roi revint avec le grand aumônier au bout d’une demi-heure : le souper fut très gai; le roi et le prêtre vidèrent les six bouteilles, et avouèrent qu'il n’y avait pas de si bon vin en Égypte ; la femme de chambre eut soin d'en faire boire aux domestiques qui avaient servi. Pour la princesse, elle eut grande attention de n’en point boire,

disant que son médecin l’avait mise au régime. Tout fut bientôt endormi.

L'aumônier du roi d'Égypte avait la plus belle barbe que pût porter un homme de sa sorte. Formosante la coupa très adroitement ; puis, l’ayant fait coudre à un petit ruban, elle l’attacha à son menton. Elle s’affubla de la robe du prêtre et de toutes les marques de sa dignité, habilla sa femme de chambre en sacristain de la déesse Isis ; enfin, s'étant munie de son urne et de ses pierreries, elle sortit de l'hôtellerie à travers les sentinelles, qui dormaient comme leur maître. La suivante avait eu soin de faire tenir à la porte deux chevaux prêts. La princesse ne pouvait mener avec elle aucun des officiers de sa suite : ils auraient été arrêtés par les grandes gardes.

Formosante et Irla passèrent à travers des haies de soldats, qui, prenant la princesse pour le grand prêtre, l’appelaient mon révérendissime père en Dieu, et lui demandaient sa bénédiction. Les deux fugitives arrivèrent en vingtquatre heures à Bassora, avant que le roi fût éveillé. Elles quittèrent alors leur déguisement, qui eût pu donner des soupçons. Elles frétèrent au plus vite un vaisseau qui les porta, par le détroit d'Ormus, au beau rivage d'Éden, dans l'Arabie Heureuse. C’est cet Éden, dont les jardins furent si renommés qu’on en fit depuis la demeure des justes; ils furent le modèle des Champs-Élysées, des jardins des Hespérides, et de ceux des îles Fortunées ; car, dans ces climats chauds, les hommes n’imaginèrent point de plus grande béatitude que les ombrages et les murmures des eaux. Vivre éternellement dans les cieux avec l’Être ‘suprême, ou aller se promener dans le jardin, dans le paradis, fut la même chose pour les hommes, qui parlent toujours sans s'entendre, et qui n’ont pu guère avoir encore d’idées nettes ni d'expressions justes.

Dès que la princesse se vit dans cette terre, son premier ‘soin fut de rendre à son cher oiseau les honneurs funèbres qu’il avait exigés d'elle. Ses belles mains dressèrent un petit bûcher de girofle et de cannelle. Quelle fut sa surprise

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lorsque,ayant répandu les cendres de l’oiseau sur ce bûcher, elle le vit s’enflammer de lui-même. Tout fut bientôt consumé. Il ne parut, à la place des cendres, qu’un gros œuf, dont elle vit sortir son oiseau plus brillant qu’il ne l'avait jamais été. Ce fut le plus beau des moments que la princesse eût éprouvés dans toute sa vie ; il n’y en avait qu'un qui pût lui être plus cher ; elle le désirait, mais elle ne l'espérait pas.

— Je vois bien, dit-elle à l’oiseau, que vous êtes le phénix dont on m'avait tant parlé. Je suis prête à mourir d’étonnement et de joie. Je ne croyais point à la résurrection ; mais mon bonheur m'’en a convaincue. — La résurrection, madame, lui dit le phénix, est la chose du monde la plus simple. Il n’est pas plus surprenant de naître deux fois qu’une. Tout est résurrection dans ce monde ; les chenilles ressuscitent en papillons ; un noyau mis en terre ressuscite en arbre ; tous les animaux ensevelis dans la terre ressus-

“citent en herbes, en plantes, et nourrissent d’autres animaux dont ils font bientôt une partie de la substance : toutes les particules qui composaient le corps sont changées en différents êtres. Il est vrai que je suis le seul à qui le. puissant Orosmade ait fait la grâce de ressusciter dans sa propre nature.

Formosante qui, depuis le jour qu’elle vit Amazan et le phénix pour la première fois, avait passé toutes ses heures à s’étonner, lui dit : Je conçois bien que le grand Être ait pu former de vos cendres un phénix à peu près semblable à vous; mais que vous soyez précisément la même personne, que vous ayez la même âme, j'avoue que je ne le comprends pas bien clairement. Qu’est devenue votre âme pendant que je vous portais. dans ma poche après votre mort ?

— Eh! mon ;Dieu ! madame, n'est-il pas aussi facile au grand Orosmade de continuer son action sur une petite étincelle de moi-même que de commencer cette action ? Il m'avait accordé auparavant le sentiment, la mémoire, et la pensée ; il me les accorde encore : qu'il ait attaché

; LA PRINCESSE DE BABYLONE 81 cette faveur à un atome de feu élémentaire caché dans moi, ou à l’assemblage de mes organes, cela ne fait rien au fond : le phénix et les hommes ignoreront toujours comment la chose se passe; mais la plus grande grâce que l'Être suprême m'ait accordée est de me faire renaître pour vous. Que ne puis-je passer les vingt-huit mille ans que j'ai encore à vivre jusqu’à ma prochaine résurrection entre vous et mon cher Amazan !

— Mon phénix, luifrépartit la princesse, songez que les premières paroles que vous me dites à Babylone, et que je n'oublierai jamais, me flattèrent de l’espérance de revoir ce berger que j’idolâtre ; il faut absolument que nous allions ensemble chez les Gangarides, et que je le ramène à Babylone. — C'est mon dessein, dit le phénix ; il n’y a pas un moment à perdre. Il faut aller trouver Amazan par le plus court chemin, c’est-à-dire par les airs. Il y a dans l'Arabie Heureuse deux griffons, mes amis intimes, qui ne demeurent qu’à cent cinquante milles d'ici : je vais leur écrire par la poste aux pigeons ; ils viendront avant la nuit. Nous aurons tout le temps de vous faire travailler un petit canapé-commode avec des tiroirs où l’on mettra vos provisions de bouche. Vous serez très à votre aise dans cette voiture avec votre demoiselle. Les deux griffons sont les plus vigoureux de leur espèce ; chacun d’eux tiendra un des bras du canapé entre ses griffes ; mais, encore une fois, les moments sont chers. Il alla sur-le-champ avec Formosante commander le canapé à un tapissier de sa connaissance. Il fut achevé en quatre heures. On mit dans les tiroirs des petits pains à la reine, des biscuits meilleurs que ceux de Babylone, des poncires, des ananas, des cocos, des pistaches, et du vin d’Éden, qui l'emporte sur le vin de Chiras autant que celui de Chiras est au-dessus de celui de Suresnes.

Le canapé était aussi léger que commode et solide. Les deux griffons arrivèrent dans Éden à point nommé. Formosante et [rla se placèrent dans la voiture. Les deux griffons l’enlevèrent comme une plume. Le phénix tantôt

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volait auprès, tantôt se perchait sur le dossier. Les deux griffons cinglèrent vers le Gange avec la rapidité d’une flèche qui fend les airs. On ne se reposait que la nuit pendant quelques moments pour manger, et pour faire boire un coup aux deux voituriers.

On arriva enfin chez les Gangarides. Le cœur de la princesse palpitait d'espérance, d’amour et de joie. Le phénix fit arrêter la voiture devant la maison d’Amazan; ül demande à lui parler, mais il y avait trois heures qu'il en était parti, sans qu’on sût où il était allé.

Il n’y a point de termes dans la langue même des Gangarides qui puissent exprimer le désespoir dont Formosante fut accablée. — Hélas ! voilà ce que j'avais craint, dit le phénix, les trois heures que vous avez passées dans votre hôtellerie sur le chemin de Bassora avec ce malheureux roi d'Égypte vous ont enlevé peut-être pour jamais le

bonheur de votre vie : j’ai bien peur que nous n’ayons

perdu Amazan sans retour.

Alors il demanda aux domestiques si on pouvait saluer Madame sa mère. Ils répondirent que son mari était mort l’avant-veille, et qu’elle ne voyait personne. Le phénix, qui avait du crédit dans la maison, ne laissa pas de faire entrer la princesse de Babylone dans un salon dont les murs, étaient revêtus de bois d'oranger à filets d'ivoire : les sousbergers et sous-bergères, en longues robes blanches, ceintes de garnitures aurore, lui servirent dans cent corbeilles de simple porcelaine cent mets délicieux, parmi lesquels on ne voyait aucun cadavre déguisé : c'était du riz, du sagou, de la semoule, du vermicelle, des macaronis, des omelettes, des œufs au lait, des fromages à la crème, des pâtisseries de toute espèce, des légumes, des fruits d’un parfum et d’un goût dont on n’a point d’idée dans les autres climats : c'était une profusion de liqueurs rafraîchissantes, supérieures aux meilleurs vins.

Pendant que la princesse mangea t, couchée sur un lit de roses, quatre pavons, ou paons, ou pans, heureusement muets, l’'éventaient de leurs brillantes ailes; deux cents:

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LA PRINCESSE DE BABYLONE de

oiseaux, cent bergers et cent bergères, lui donnèrent un concert à deux chœurs ; les rossignols, les serins, les fauvettes, les pinsons, chantaient le dessus avec les bergères, les bergers faisaient la haute-contre et la basse : c'était en tout la belle et simple nature. La princesse avoua que, s’il y avait plus de magnificence à Babylone, la nature était mille fois plus agréable chez les Gangarides ; mais, pendant qu'on lui donnait cette musique si consolante et si voluptueuse, elle versait des larmes ; elle disait à la jeune Irla sa compagne : ces bergers et ces bergères, ces rossignols et ces serins font l'amour, et moi je suis privée du héros Gangaride, digne objet de mes très tendres et très impatients désirs.

Pendant qu’elle faisait ainsi collation, qu’elle admirait et qu’elle pleurait, le phénix disait à la mère d’Amazan : Madame, vous ne pouvez vous dispenser de voir la princesse de Babylone; vous savez... — Je sais tout, dit-elle, jusqu’à son aventure dans l’hôtellerie sur le chemin de Bassora ; un merle m’a tout conté ce matin ; et ce cruel merle est la cause que mon fils, au désespoir, est devenu fou, et a quitté la maison paternelle. — Vous ne savez donc pas, reprit le phénix, que la princesse m'a ressuscité ? — Non, mon cher enfant ; je savais par le merle que vous étiez mort, et j en étais inconsolable. J'étais si affligée de cette perte, de la mort de mon mari, et du départ précipité de mon fils, que j'avais fait défendre ma porte; mais puisque la princesse de Babylone me fait l’honneur de venir me voir, faites-la entrer au plus vite, j’ai des choses de la dernière conséquence à lui dire, et je veux que vous y soyez présent. Elle alla aussitôt dans un autre salon au-devant de la princesse. Elle ne marchait pas facilement ; c'était une dame d'environ trois cents années ; mais elle avait encore de beaux restes, et on voyait bien que vers les deux cent trente à quarante ans elle avait été charmante. Elle reçut Formosante avec une noblesse respectueuse, mêlée d’un air d'intérêt et de douleur qui fit sur la princesse une vive impression.

Formosantelui fit d’abord ses tristes compliments sur la mort de son mari. — Hélas ! dit la veuve, vous devez vous intéresser à sa perte plus que vous ne pensez. — J’en suis touchée, sans doute, dit Formosante ; il était le père de... A ces mots elle pleura. — Je n'étais venue que pour luiet à travers bien des dangers. J’ai quitté pour lui mon père et la plus brillante cour de l'univers ; j'ai été enlevée par un roi d'Égypte que je déteste. Échappée à ce ravisseur, j'ai traversé les airs pour venir voir ce que j'aime : j'arrive, et il me fuit ! Les pleurs et les sanglots l’empêchèrent d'en dire davantage.

La mère lui dit alors : Madame, lorsque le roi d'Égypte vous ravissait, lorsque vous soupiez avec lui dans un cabaret sur le chemin de Bassora, lorsque vos belles mains lui versaient du vin de Chiras, vous souvenez-vous d’avoir vu un merle qui voltigeait dans la chambre ? — Vraiment oui, vous m'en rappelez la mémoire ; je n’y avais pas fait attention ; mais, en recueillant mes idées, je me souviens très bien qu’au moment où le roi d'Égypte se leva de table pour me donner un baiser, le merle s’envola par la fenêtre en jetant un grand cri, et ne reparut plus.

— Hélas ! Madame, reprit la mère d’Amazan, voilà ce qui fait précisément le sujet de nos malheurs ; mon fils avait envoyé ce merle s'informer de l’état de votre santé et de tout ce qui se passait à Babylone ; il comptait revenir bientôt se mettre à vos pieds et vous consacrer sa vie. Vous ne savez pas à quel excès il vous adore. Tous les Gangarides sont amoureux et fidèles ; mais mon fils est le plus passionné et le plus constant de tous. Le merle vous rencontra dans un cabaret; vous buviez très gaiement avec le roi d'Égypte et un vilain prêtre ; il vous vit enfin donner un tendre baiser à ce monarque qui avait tué le phénix, et pour qui mon fils conserve une horreur invincible. Le merle à cette vue fut saisi d’une juste indignation, il s’envola en maudissant vos funestes amours ; il est revenu aujourd'hui, il a tout conté; mais dans quels moments, juste ciel ! dans le temps où mon fils pleurait avec moi la

mort de son père et celle du phénix ; dans le temps qu’il apprenait de moi qu'il est votre cousin issu de germain !

— O ciel ! mon cousin! Madame, est-il possible, par quelle aventure ? comment ? quoi ! je serais heureuse à ce point ! et je serais en même temps assez infortunée pour l’avoir offensé |

— Mon fils est votre cousin, vous dis-je, reprit la mère, et je vais bientôt vous en donner la preuve ; mais en devenant ma parente vous m'arrachez mon fils ; il ne pourra survivre à la douleur que lui a causée votre baiser donné au roi d'Égypte. |

— Ah ! ma tante, s’écria la belle Formosante, je jure par lui et par le puissant Orosmade, que ce baiser funeste, loin d’être criminel, était la plus forte preuve d’amour que je pusse donner à votre fils. Je désobéissais à mon père pour lui. J’allais pour lui de l’Euphrate au Gange. Tombée entre les mains de l’indigne pharaon d'Égypte, je ne pouvais lui échapper qu'en le trompant. J’en atteste les cendres et l'âme du phénix, qui étaient alors dans ma poche ; il peut me rendre justice ; mais comment votre fils, né sur les bords du Gange, peut-il être mon cousin, moi dont la famille règne sur les bords de l’Euphrate depuis tant de siècles ? |

— Vous savez, lui dit la vénérable Gangaride, que votre grand-oncle Aldée était roi de Babylone, et qu'il fut détrôné par le père de Bélus. — Oui, madame. — Vous savez que son fils Aldée avait eu de son mariage la princesse Aldée élevée dans votre cour. C’est ce prince qui, étant persécuté par votre père, vint se réfugier dans notre heureuse contrée, sous un autre nom; cest lui qui m'épousa ; j'en ai eu le jeune prince Aldée-Amazan, le plus beau, le plus fort, le plus courageux, le plus vertueux des mortels, et aujourd’hui le plus fou. Il alla aux fêtes de Babylone sur la représentation de votre beauté : depuis ce

temps-là il vous idolâtre, et peut-être je ne reverrai jamais mon cher fils.

Alors elle fit déployer devant la princesse tous les titres

de la maison des Aldées ; à peine Formosante daigna les regarder. Ah! madame, s’écria-t-elle, examine-t-on ce qu’on désire ? mon cœur vous en croit assez. Mais où est Aldée-Amazan, où est mon parent, mon amant, mon roi ? où est ma vie ? quel chemin a-t-il pris ? J'irai le chercher dans tous les globes que l'Éternel a formés, et dont il est le plus bel ornement. J'irai dans l'étoile Canope, dans Sheat, dans Aldebaram; j'irai le convaincre de mon amour et de mon innocence.

Le phénix justifia la princesse du crime que lui imputait le merle d’avoir donné par amour un baiser au roi d'Egypte, mais il allait détromper Amazan et le ramener. Il envoie des oiseaux sur tous les chemins ; il met en campagne les licornes ; on lui rapporte enfin qu’Amazan a pris la route de la Chine. — Eh bien! allons à la Chine, s’écria la princesse ; le voyage n’est pas long ; J'espère bien vous ramener votre fils dans quinze jours au plus tard. À ces mots, que de larmes de tendresse versèrent la mère Gangaride et la princesse de Babylone! que d’embrassements ! que d’effusion de cœur !

Le phénix commanda sur-le-champ un carrosse à six licornes. La mère fournit deux cents cavaliers, et fit présent à la princesse, sa nièce, de quelques milliers des plus beaux diamants du pays. Le phénix, affligé du mal que l’indiscrétion du merle avait causé, fit ordonner à tous les merles de vider le pays ; et c’est depuis ce temps qu’il ne s’en trouve plus sur les bords du Gange.

Les licornes, en moins de huit jours, amenèrent Formosante, Irla, et le phénix, à Camballu, capitale de la Chine. C'était une ville plus grande que Babylone, et d’une espèce

de magnificence toute différente. Ces nouveaux objets, ces mœurs nouvelles, auraient amusé Formosante, si elle avait pu être occupée d’autre chose que d'Amazan.

Dès que l’empereur de la Chine eut appris que la princesse de Babylone était à une porte de la ville, il lui dépécha quatre mille mandarins en robe de cérémonie ; tous se prosternèrent devant elle, et lui présentèrent chacun un compiiment écrit en lettres d’or sur une feuille de soie pourpre. Formosante leur dit que, si elle avait quatre mille langues, elle ne manquerait pas de répondre sur-le-champ à chaque mandarin ; maïs que, n’en ayant qu'une, elle les priait de trouver bon qu’elle s’en servît pour les remercier tous en général. Ils la conduisirent respectueusement chez l’empereur.

C'était le monarque de la terre le plus juste, le plus poli, et le plus sage. Ce fut lui qui le premier laboura un petit champ de ses mains impériales, pour rendre l’agriculture respectable à son peuple. Il établit, le premier, des prix pour la vertu. Les lois, partout ailleurs, étaient honteusement bornées à punir les crimes. Cet empereur venait de chasser de ses États une troupe de bonzes étrangers qui étaient venus du fond de l'Occident, dans l'espoir insensé de forcer toute la Chine à penser comme eux, et qui, sous prétexte d'annoncer des vérités, avaient acquis déjà des richesses et des honneurs. Il leur avait dit, en les chassant, ces propres paroles enregistrées dans les annales de l’empire :

« Vous pourriez faire ici autant de mal que vous en avez fait ailleurs : vous êtes venus prêcher des dogmes d’intolérance chez la nation la plus tolérante de la terre. Je vous renvoie pour n'être jamais forcé de vous punir. Vous serez reconduits honorablement sur mes frontières ; on vous fournira tout pour retourner aux bornes de l’hémisphère dont vous êtes partis. Allez en paix si vous pouvez être en paix, et ne revenez plus. »

La princesse de Babylone apprit avec joie ce jugement et ce discours ; elle en était plus sûre d’être bien reçue à la

cour, puisqu'elle était très éloignée d’avoir des dogmes intolérants. L’empereur de la Chine, en dinant avec elle tête à tête, eut la politesse de bannir l'embarras de toute étiquette gênante ; elle lui présenta le phénix, qui fut très caressé de l’empereur, et qui se percha sur son fauteuil. Formosante, sur la fin du repas, lui confia ingénument le sujet de son voyage, et le pria de faire rechercher dans Cambalu le bel Amazan, dont elle lui conta l’aventure, sans lui rien cacher de la fatale passion dont son cœur était enflammé pour ce jeune héros. — À qui en parlez-vous? lui dit l'empereur de la Chine ; il m'a fait le plaisir de venir dans ma cour ; il m'a enchanté, cet aimable Amazan; il est vrai qu’il est profondément affligé ; mais ses grâces n’en sont que plus touchantes ; aucun de mes favoris n’a plus d'esprit que lui; nul mandarin de robe n’a de plus vastes connaissances ; nul mandarin d’épée n’a l’air plus martial et plus héroïque ; son extrême jeunesse donne un nouveau prix à tous ses talents : si j'étais assez malheureux, assez abandonné du Tien et du Changti pour vouloir être conquérant, je prierais Amazan de se mettre à la tête de mes armées, et je serais sûr de triompher de l’univers entier. C’est bien dommage que son chagrin lui dérange quelquefois l'esprit.

— Ah! monsieur, lui dit Formosante avec un air enflammé et un ton de douleur, de saisissement et de reproche, pourquoi ne m'avez-vous pas fait diner avec lui ? Vous me faites mourir ; envoyez-le prier tout à l’heure. — Madame, il est parti ce matin, et il n’a point dit dans quelle contrée il portait ses pas. Formosante se tourna vers le phénix : Eh ! bien, dit-elle, phénix, avez-vous jamais vu une fille plus malheureuse que moi ? Mais, monsieur, continua-t-elle, comment, pourquoi a-t-il pu quitter si brusquement une cour aussi polie que la vôtre, dans laquelle il me semble qu’on voudrait passer sa vie ?

— Voici, madame, ce qui est arrivé. Une princesse du sang, des plus aimables, s’est prise de passion pour lui, et lui a donné un rendez-vous chez elle à midi ; il est parti au point

du jour, et il a laissé ce billet, qui a coûté bien des larmes à ma parente :

« Belle princesse du sang de la Chine, vous méritez un Cœur qui n'ait jamais été qu'à vous; j'ai juré aux dieux immortels de n’aimer jamais que Formosante, princesse de Babylone, et de lui apprendre comment on peut dompter ses désirs dans ses voyages ; elle a eu le malheur de succomber avec un indigne roi d'Égypte : je suis le plus malheureux des hommes ; j’ai perdu mon père et le phénix, et l'espérance d’être aimé de Formosante ; j'ai quitté ma mère affligée, ma patrie, ne pouvant vivre un moment dans les lieux où j'ai appris que Formosante en aimait un autre que moi; j'ai juré de parcourir la terre et d’être fidèle. Vous me mépriseriez, et les dieux me puniraient si je violais mon serment; prenez un amant, madame, et soyez aussi fidèle que moi. »

Ah ! laissez-moi cette étonnante lettre, dit ia belle Formo-

sante, elle fera ma consolation, je suis heureuse dans mon infortune. Amazan m'aime; Amazan renonce pour moi à la possession des princesses de la Chine ; il n’y a que lui sur la terre capable de remporter une telle victoire ; il me donne un grand exemple ; le phénix sait que je n’en avais pas besoin ; il est bien cruel d’être privée de son amant pour le plus innocent des baisers donné par pure fidélité ; mais enfin où est-il allé ? quel chemin a-t-il pris ? daignez me l’enseigner, et je pars.

L'empereur de la Chine lui répondit qu’il croyait, sur les rapports qu’on lui avait faits, que son amant avait suivi une route qui menait en Scythie. Aussitôt les licornes furent attelées, et la princesse, après les plus tendres compliments, prit congé de l’empereur avec le phénix, sa femme de chambre Irla et toute sa suite.

Dès qu’elle fut en Scythie, elle vit plus que jamais combien les hommes et les gouvernements diffèrent, et différeront toujours jusqu’au temps où quelque peuple plus éclairé que les autres communiquera la lumière de proche

en proche après mille siècles de ténèbres, et qu’il se trouvera dans des climats barbares des âmes héroïques qui auront la force et la persévérance de changer les brutes en hommes. Point de villes en Scythie, par conséquent point d'arts agréables. On ne voyait que de vastes prairies, et des nations entières sous des tentes et des chars. Cet aspect imprimait la terreur. Formosante demanda dans quelle tente ou dans quelle charrette logeaït le roi. On lui dit que depuis huit jours 1l s’était mis en marche à la tête de trois cent mille hommes de cavalerie pour aller à la rencontre du roi de Babylone, dont il avait enlevé la nièce, la belle princesse Aldée. Il a enlevé ma cousine ! s’écria Formosante ; je ne m'attendais pas à cette nouvelle aventure : quoi! ma cousine, qui était trop heureuse de me faire la cour, est devenue reine, et je ne suis pas encore mariée ! Elle se fit conduire incontinent aux tentes de la reine. |

Leur réunion inespérée dans ces climats lointains, les choses singulières qu’elles avaient mutuellement à s’'apprendre, mirent dans leur entrevue un charme qui leur fit oublier qu’elles ne s'étaient jamais aimées ; elles se revirent avec transport ; une douce illusion se mit à la place dela vraie tendresse ; elles s’'embrassèrent en pleurant ; et äl y eut même entre elles de la cordialité et de la franchise, attendu que l’entrevue ne se faisait pas dans un palais.

Aldée reconnut le phénix et la confidente Irla ; elle donna des fourrures de zibeline à sa cousine, qui lui donna des diamants. On parla de la guerre que les deux rois entreprenaient; on déplora la condition des hommes que des monarques envoient par fantaisie s’égorger pour des différends que deux honnêtes gens pourraient concilier en une heure : mais surtout on s’entretint du bel étranger vainqueur du lion, donneur des plus gros diamants de l’univers, faiseur de madrigaux, possesseur du phénix, devenu le plus malheureux des hommes sur le rapport d’un merle. C'est mon cher frère, disait Aldée. — C’est mon amant, sécriait Formosante ; vous l’avez vu sans doute, il peut

LA PRINCESSE DE BABYLONE Fe A1

être encore ici; car, ma cousine, il sait qu'il est votre frère ; il ne vous aura pas quittée brusquement comme il a quitté le roi de la Chine.

— Si je l’ai vu, grands dieux! reprit Aldée; il a passé quatre jours entiers avec moi. Ah ! ma cousine, que mon frère est à plaindre ! un faux rapport l’a rendu absolument fou ; il court le monde sans savoir où il va. Figurez-vous qu'il a poussé la démence jusqu’à refuser les faveurs de la plus belle Scythe de toute la Scythie. Il partit hier après lui avoir écrit une lettre dont elle a été désespérée. Pour lui, il est allé chez les Cimmériens. — Dieu soit loué! s’écria Formosante, encore un refus en ma faveur ! mon bonheur a passé mon espoir, comme mon malheur a surpassé toute mes craintes. Faites-moi donner cette lettre charmante, que je parte, que je le suive, les mains pleines deses sacrifices. Adieu, ma Cousine ; Amazan est chez les Cimmériens, J'y vole. |

Aldée trouva que la princesse sa cousine était encore plus folle que son frère Amazan : mais comme elle avait senti elle-même les atteintes de cette épidémie, comme elle avait quitté les délices et la magnificence de Babylone pour le roi des Scythes, comme les femmes s'intéressent toujours aux folies dont l’amour est cause, elle s’attendrit véritablement pour Formosante, lui souhaita un heureux voyage et lui promit de servir sa passion, si Jamais elle était assez heureuse pour revoir son frère.

Bientôt la princesse de Babylone et le phénix arrivèrent dans l’empire des Cimmériens, bien moins peuplé, à la vérité, que la Chine, mais deux fois plus étendu ; autrefois “semblable à la Scythie, et devenu depuis quelque temps

aussi florissant que les royaumes qui se vantaient d’instruire les autres États.

Après quelques jours de marche, on entra dans une très grande ville que l’impératrice régnante faisait embellir ; mais elle n’y était pas ; elle voyageait alors des frontières de l’Europe à celles de l’Asie pour connaître ses États par ses yeux, pour juger des maux et porter les remèdes, pour accroître les avantages, pour semer l’instruction.

Un des principaux officiers de cette ancienne capitale, instruit de l’arrivée de la Babylonienne et du phénix, s’empressa de rendre ses hommages à ia princesse, et de lui faire les honneurs du pays, bien sûr que sa maîtresse, qui était la plus polie et la plus magnifique des reines, lui saurait gré d’avoir reçu une si grande dame avec les mêmes égards qu’elle aurait prodigués elle-même.

On logea Formosante au palais, dont on écarta une foule importune de peuple ; on lui donna des fêtes ingénieuses. Le seigneur cimmérien, qui était un grand naturaliste, s’entretint beaucoup avec le phénix dans les temps où ia princesse était retirée dans son appartement. Le phénix. lui avoua qu'il avait autrefois voyagé chez les Cimmériens, et qu’il ne reconnaissait plus le pays. Comment de si prodigieux changements, disait-il, ont-ils pu être opérés dans un temps si court ? Il n’y a pas trois cents ans que je vis ici la nature sauvage dans toute son horreur ; jy trouve aujourd'huiles arts, la splendeur, la gloire, et la politesse.— Un seui homme a commencé ce grand ouvrage, répondit le Cimmérien, une femme l’a perfectionné ; une femme a été meilleure législatrice que l’Isis des Égyptiens et la Cérès des Grecs. La plupart des législateurs ont eu un génie étroit et despotique qui a resserré leurs vues dans le pays qu'ils ont gouverné ; chacun a regardé son peuple comme étant seul sur la terre, ou comme devant être l’ennemi du reste de la terre. Ils ont formé des institutions pour ce seul peuple, introduit des usages pour lui seul, établi une religion pour lui seul. C’est ainsi que les Égyptiens, si fameux par des monceaux de pierres, se sont abrutis et déshonorés par

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leurs superstitions barbares. Ils croient les autres nations profanes, ils ne communiquent point avec elles ; et, excepté la cour qui s'élève quelquefois au-dessus des préjugés vulgaires, il n’y a pas un Égyptien qui voulût manger dans un plat dont un étranger se serait servi. Leurs prêtres sont cruels et absurdes. Il vaudrait mieux n’avoir point de lois, et n'écouter que la nature, qui a gravé dans nos cœurs les caractères du juste et de l’injuste, que de soumettre la société à des lois si insociables.

Notre impératrice embrasse des projets entièrement opposés ; elle considère son vaste État, sur lequel tous les méridiens viennent se joindre, comme devant correspondre à tous les peuples qui habitent sous ces différents méridiens. La première de ses lois a été la tolérance de toutes les religions, et la compassion pour toutes les erreurs. Son puissant génie a connu que si les cultes sont différents, la morale est partout la même ; par ce principe elle a lié sa nation à toutes les nations du monde, et les Cimmériens vont regarder le Scandinavien et le Chinois comme leurs frères. Elle a fait plus ; elle a voulu que cette précieuse tolérance, le premier lien des hommes, s'établit chez ses voisins ; mais elle a mérité le titre de mère de la patrie, et elle aura celui de bienfaitrice du genre humain, si el’e persévère.

Avant elle, des hommes malheureusement puissants envoyaient des troupes de meurtriers ravir à des peuplades inconnues et arroser de leur sang les héritages de leurs pères ; on appelait ces assassins des héros ; leur brigandage était de la gloire. Notre souveraine a une autre gloire ; elle a fait marcher des armées pour apporter la paix, pour empêcher les hommes de se nuire, pour les forcer à se supporter les uns les autres ; et ses étendards ont été ceux de la concorde publique.

Le phénix, enchanté de tout ce que lui apprenait ce seigneur, lui dit : Monsieur, il y a vingt-sept mille neuf cents années et sept mois que je suis au monde ; je n’ai encore rien vu de comparable à ce que vous me faites entendre. Il lui

4h L'ŒUVRE DE VOLTAIRE

demanda des nouvelles de son ami Amazan ; le Cimmérien lui conta les mêmes choses qu’on avait dites à la princesse chez les Chinois et chez les Scythes. Amazan s’enfuyait de toutes les cours qu'il visitait, sitôt qu’une dame lui avait donné un rendez-vous auquel il craignait de succomber. Le phénix instruisit bientôt Formosante de cette nouvelle marque de fidélité qu'Amazan lui donnait ; fidélité d'autant plus étonnante qu'il ne pouvait pas soupçonner que sa princesse en fût jamais informée.

Il était parti pour la Scandinavie. Ce fut dans ces climats que des spectacles nouveaux frappèrent encore ses yeux. Ici la royauté et la liberté subsistaient ensemble par un accord qui paraît impossible dans d’autres États ; les agriculteurs avaient part à la législation, aussi bien que les grands du royaume ; et un jeune prince donnait les plus grandes espérances d’être digne de commander à une nation libre. Là c'était quelque chose de plus étrange ; le seul roi qui fût despotique de droit sur la terre par un contrat formel avec son peuple était en même temps le plus jeune et le plus juste des rois.

Chez les Sarmates, Amazan vit un philosophe sur le trône : on pouvait l’appeler le roi de l'anarchie ; car il était le chef de cent mille petits rois dont un seul pouvait d’un mot anéantir les résolutions de tous les autres. Éole n'avait pas plus de peine à contenir tous les vents, qui se combattent sans cesse, que ce monarque n’en avait à concilier les esprits : c'était un pilote environné d’un éternel orage ; et cependant le vaisseau ne se brisait pas; car le prince était un excellent pilote.

En parcourant tous ces pays si différents de sa patrie, Amazan refusait constamment toutes les bonnes fortumes qui se présentaient à lui, toujours désespéré du baïser que Formosante avait donné au roi d'Égypte, toujours affermi dans son inconcevable résolution de donner à Formosante l'exemple d’une fidélité unique et inébranlable.

La princesse de Babylone avec le phénix le suivait partout à la piste, et ne le manquait jamais que d’un jour ou

deux, sans que l’un se lassât de courir, et sans que l’autre perdit un moment à le suivre.

Ils traversèrent ainsi toute la Germanic ; ils admirèrent les progrès que la raison et la philosophie faisaient dans le Nord : tous les princes y étaient instruits, tous autorisaient la liberté de penser ; leur éducation n'avait point été confiée à des hommes qui eussent intérêt de les tromper, ou qui fussent trompés eux-mêmes : on les avait élevés dans la connaissance de la morale universelle, et dans le mépris des superstitions : on avait banni dans tous ces États un usage insensé, qui énervait et dépeuplait plusieurs pays méridionaux ; cette coutume était d’enterrer tout vivants, dans de vastes cachots, un nombre infini des deux sexes éternellement séparés l’un de l’autre, et de leur faire jurer de n’avoir jamais de communication ensemble. Cet excès de démence, accrédité pendant des siècles, avait dévasté la terre autant que les guerres les plus cruelles.

Les princes du Nord avaient à la fin compris que, si om voulait avoir des haras, il ne fallait pas séparer les plus forts chevaux des cavales. Ils avaient détruit aussi des erreurs non moins bizarres et non moins pernicieuses, Enfin les hommes osaient être raisonnables dans ces vastes pays, tandis qu'ailleurs on croyait encore qu’on ne peut les gouverner qu’autant qu’ils sont imbéciles.

Amazan arriva chez les Bataves ; son cœur éprouva dans son chagrin une douce satisfaction d'y trouver quelque faible image du pays des heureux Gangarides : la liberté, l’égalité, la propreté, l'abondance, la tolérance ; mais Les dames du pays étaient si froides, qu'aucune ne lui fit d’avances, comme on lui en avait fait partout ailleurs : il

n'eut pas la peine de résister. S'il avait voulu attaquer ces dames, il les aurait toutes subjuguées l’une après l’autre, sans être aimé d'aucune ; mais 1l était bien éloigné de songer à faire des conquêtes.

Formosante fut sur le point de l’attraper chez cette nation insipide : il ne s’en fallut que d’un moment.

Amazan avait entendu parler chez les Bataves avec tant d’éloges d’une certaine île, nommée Albion, qu'il s’était déterminé à s’embarquer, lui et ses licornes, sur un vaisseau qui, par un vent d’orient favorable, l’avait porté en quatre heures au rivage de cette terre plus célèbre que Tyr et que l’île Atlantique.

La belle Formosante, qui l’avait suivi. au bord de la Duina, de la Vistule, de l’Elbe, du Véser, arrive enfin aux bouches du Rhin qui portait alors ses eaux rapides dans la mer Germanique.

Elle apprend que son cher amant a vogué aux côtes d’Albion ; elle croit voir son vaisseau ; elle pousse des cris de joie dont toutes les dames bataves sont surprises, n’imaginant pas qu’un jeune homme pût causer tant de joie; et à l’égard du phénix, elles n’en firent pas grand cas, parce qu’elles jugèrent que ses plumes ne pourraient probablement se vendre aussi bien que celles des canards et des oisons de leurs marais. La princesse de Babylone loua ou nolisa deux vaisseaux pour la transporter avec tout son monde dans cette bienheureuse île, qui allait posséder l’unique objet de tous ses désirs, l’âme de sa vie, le dieu de son cœur.

Un vent funeste d’occident s’éleva tout à coup dans le moment même où le fidèle et malheureux Amazan mettait pied à terre en Albion ; les vaisseaux de la princesse de Babylone ne purent démarrer. Un serrement de cœur, une douleur amère, une mélancolie profonde, saisirent Formosante : elle se mit au lit, dans sa douleur, en attendant que le vent changeât ; mais il souffla huit jours entiers avec une vio'ence désespérante. La princesse, pendant ce siècle de huit jours, se faisait lire par Irla des romans ; ce n’est

pas que les Bataves en sussent faire, mais, comme ils étaient les facteurs de l’univers, ils vendaient l'esprit des autres nations, ainsi que leurs denrées. La princesse fit acheter chez Marc-Michel Rey tous les contes que l’on avait écrits chez les Ausoniens et chez les Welches, et dont le débit était défendu sagement chez ces peuples pour enrichir les Bataves ; elle espérait qu’elle trouverait dans ces histoires quelque aventure qui ressemblerait à la sienne, et qui charmerait sa douleur. Irla lisait, le phénix disait son avis, et la princesse ne trouvait rien dans /a Paysanne parvenue, ni dans le Sofa, ni dans les Quatre Facardins, qui eût le moindre rapport à ses aventures ; elle interrompait à tout moment la lecture pour demander de quel côté venait le vent.

Cependant Amazan était déjà sur le chemin de la capitale d’Albion, dans son carrosse à six licornes, et rêvait à sa princesse : il aperçut un équipage versé dans un fossé ; les domestiques s'étaient écartés pour aller chercher du secours ; le maître de l'équipage restait tranquillement dans sa voiture, ne témoignant pas la plus légère impatience, et s'amusant à fumer, car on fumait alors : il se nommait milord What-fthen, ce qui signifie à peu près milord Qu'importe en la langue dans laquelle je traduis ces mémoires.

Amazan se précipita pour lui rendre service ; il releva tout seul la voiture, tant sa force était supérieure à celle des autres hommes. Milord Qu'importe se contenta de dire: Voilà un homme bien vigoureux.

Des rustres du voisinage, étant accourus, se mirent en colère de ce qu’on les avait fait venir inutilement, et s’en

prirent à l’étranger ; ils le menacèrent en l'appelant chien d’étranger, et ils voulurent le battre.

Amazan en saisit deux de chaque main, et les jeta à vingt pas. Les autres le respectèrent, le saluërent, Iui demandèrent pour boire : il leur donna plus d'argent qu'ils n’en avaient jamais vu. Milord Qu'importe lui dit : Je vous estime ; venez dîner avec moi dans ma maison de campagne qui n’est qu’à trois milles ; il monta dans la voiture d’Amazan, parce que la sienne était dérangée par la secousse.

Après un quart d'heure de silence, il regarda un moment Amazan, et lui dit : How d’ye do ? à la lettre, Comment faites-vous faire ? et, dans la langue du traducteur, Comment vous portez-vous ? ce qui ne veut rien dire du tout en aucune langue; puis il ajouta : Vous avez là six jolies licornes ; et il se remit à fumer.

Le voyageur lui dit que les licornes étaient à son service : qu’il venait avec elles du pays des Gangarides, et il en prit occasion de lui parler de la princesse de Babylone, et du fatal baiser qu’elle avait donné au roi d'Égypte, à quoi l’autre ne répliqua rien du tout, se souciant très peu qu'il y eût dans le monde un roi d'Égypte et une princesse de Babylone. Il fut encore un quart d’heure sans parler ; après quoi il redemanda à son compagnon comment il faisait faire, et si on mangeait du bon roast-beef dans le pays des Gangarides. Le voyageur lui répondit avec sa politesse ordinaire qu’on ne mangeait point ses frères-sur le bord du Gange. Il lui expliqua le système qui fut, après tant de siècles, celui de Pythagore, de Porphyre, de Jamblique. Sur quoi milord s’endormit, et ne fit qu’un somme jusqu’à ce qu’on fût arrivé à sa maison.

Il avait une femme jeune et charmante, à qui la nature avait donné une âme aussi vive et aussi sensible que celle de son mari était mdifférente. Plusieurs seigneurs albioniens étaient venus ce jour-là dîner avec elle. Il y avait des caractères de toutes les espèces ; car le pays n'ayant presque jamais été gouverné que par des étrangers, les

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familles venues avec ces princes avaient toutes apporté des mœurs différentes. Il se trouva dans la compagnie des gens très aïmables, d’autres d’un esprit supérieur, quelques-uns d’une science profonde.

La maîtresse de la maison n'avait rien de cet air emprunté et gauche, de cette roideur, de cette mauvaise honte qu’on reprochait alors aux jeunes femmes d’Albion ; elle ne cachait point, par un maintien dédaigneux et par un silence affecté la stérilité de ses idées et l'embarras humiliant de n’avoir rien à dire : nulle femme n'était plus engageante. Elle reçut Amazan avec la politesse et les grâces qui lui étaient naturelles. L'extrême beauté de ce jeune étranger, et la comparaison soudaine qu'elle fit entre Jui et son mari, la frappèrent d’abord sensiblement. .

On servit. Elle fit asseoir Amazan à côté d’elle, et lui fit manger des puddings de toute espèce, ayant su de lui que les Gangarides ne se nourrissaient de rien qui eût reçu des dieux le don céleste de vie. Sa beauté, sa force, les mœurs des Gangarides, les progrès des arts, la religion et le gouvernement, furent le sujet d’une conversation aussi agréable qu’instructive pendant le repas, qui dura jusqu’à la nuit, et pendant lequel miiord Qu'importe but beaucoup et ne dit mot.

Après le dîner, pendant que milady versait du thé, et qu’elle dévorait des yeux le jeune homme, il s’entretenait avec un membre du Parlement ; car chacun sait que dès lors il y avait un Parlement, et qu’il s'appelait Wiflenagemot, ce qui signifie l'assemblée des gens d’esprit. Amazan s’'informait de la constitution, des mœurs, des/lois, des forces, des usages, des arts, qui rendaient ce pays si recommandable ; et ce seigneur lui parlait en ces termes :

Nous avons longtemps marché tout nus, quoique le climat ne soit pas chaud. Nous avons été longtemps traités en esclaves par des gens venus de l’antique terre de Saturne, arrosée des eaux du Tibre, mais nous nous sommes fait nous-mêmes beaucoup plus de maux que nous n’en avions essuyé de nos premiers vainqueurs. Un de nos rois poussa

la bassesse jusqu’à se déclarer sujet d’un prêtre qui demeurait aussi sur les bords du Tibre, et qu’on appelait le Vieux des sept montagnes ; tant la destinée de ces sept montagnes a été longtemps de dominer sur une grande

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