partie de l’Europe habitée alors par des brutes
Après ces temps d’avilissement sont venus des siècles de férocité et d’anarchie. Notre terre, plus orageuse que les mers qui l’environnent, a été saccagée et ensanglantée par nos discordes ; plusieurs têtes couronnées ont péri par le dernier supplice ; plus de cent princes du sang des rois ont fini leurs jours sur l’échafaud ; on a arraché le cœur à tous leurs adhérents, et on en a battu leurs joues. C'était au bourreau qu’il appartenait d'écrire l’histoire de notre île, puisque c'était lui qui avait terminé toutes les grandes affaires.
Il n’y a pas longtemps que, pour comble d'horreur, quelques personnes portant un manteau noir, et d’autres qui mettaient une chemise blanche par-dessus leur Jaquette, ayant été mordues par des chiens enragés, communiquèrent la rage à la nation entière. Tous les citoyens furent ou meurtriers ou égorgés, ou bourreaux ou suppliciés, ou déprédateurs ou esclaves, au nom du ciel et en cherchant le Seigneur.
Qui croirait que de cet abîme épouvantable, de ce chaos de dissensions, d’atrocités, d’ignorance, et de fanatisme, il est enfin résulté le plus parfait gouvernement peut-être qui soit aujourd'hui dans le monde ? Un roi honoré et riche, tout-puissant pour faire le bien, impuissant pour faire le mal, est à la tête d’une nation libre, guerrière, commerçante et éclairée. Les grands d’un côté, et les représentants des villes de l’autre, partagent la législation avec le monarque. |
On avait vu, par une fatalité singulière, le désordre, les guerres civiles, l’anarchie, et la pauvreté, désoler sde pays quand les rois affectaient le pouvoir arbitraire. La tranquillité, la richesse, la félicité publique, n’ont régné chez nous que quand les rois ont reconnu qu'ils n'étaient pas
nn LA PRINCESSE DE BABYLONE I
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absolus. Tout était subverti quand on disputait sur des choses inintelligibles ; tout a été dans l’ordre quand on les a méprisées. Nos flottes victorieuses portent notre gloire sur toutes les mers, et les lois mettent en sûreté nos fortunes : jamais un juge ne peut les expliquer arbitrairement : jamais on ne rend un arrêt qui ne soit motivé. Nous punirions comme des assassins des juges qui oseraient envoyer à la mort un citoyen, sans manifester les témoignages qui l’accusent, et la loi qui le condamne.
I est vrai qu’il y a toujours chez nous deux partis qui se combattent avec Ja plume et avec des intrigues ; mais aussi ils se réunissent toujours quand-il s’agit de prendre les armes pour défendre la patrie et la liberté. Ces deux partis veillent l’un sur l’autre ; ils s’empêchent mutuellement de violer le dépôt sacré des lois ; ils se haïssent, mais ils aiment l'État ; ce sont des amants jaloux qui servent à l’envi la même maîtresse.
Du même fonds d'esprit qui nous a fait connaître et soutenir les droits de la nature humaine, nous avons porté les sciences au plus haut point où elles puissent parvenir chez les hommes. Vos Égyptiens, qui passent pour de si grands mécaniciens, vos Indiens, qu’on croit de si grands philosophes, vos Babyloniens, qui se vantent d’avoir observé les astres pendant quatre cent trente mille années, les Grecs, qui ont écrit tant de phrases et si peu de choses, ne savent précisément rien en comparaison de nos moindres écoliers, qui ont étudié les découvertes de nos grands maîtres. Nous avons arraché plus de secrets à la nature dans l’espace de cent années que le genre humain n’en avait découverts dans Ja multitude des siècles.
Voilà au vrai l’état où nous sommes. Je ne vous ai caché ni le bien, ni le mal, ni nos opprobres, ni notre gloire ; et je n’ai rien exagéré.
Amazan, à ce discours, se sentit pénétré du désir de s’instruire dans ces sciences sublimes dont on lui parlait ; et si Sa passion pour la princesse de Babylone, son respect filial pour sa mère, qu'il avait quittée, et l’amour de sa patrie,
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n'eussent fortement parlé à son cœur déchiré, il aurait voulu passer sa vie dans l’île d’Albion ; mais ce malheureux baiser donné par sa princesse au roi d'Égypte me lui lais-sait pas assez de liberté dans l'esprit pour étudier les hautes sciences.
Je vous avoue, dit-il, que m’étant imposé la loi de courir le monde et de m’'éviter moi-même, je serais curieux de voir cette antique terre de Saturne, ce peuple du Tibre et des sept montagnes à qui vous avez obéi autrefois ; il faut, sans doute, que ce soit le premier peuple dela terre.— Je vous conseille de faire ce voyage, lui répondit FAlbiomien, pour peu que vous aimiez la musique et la peinture. Nous allons très souvent nous-mêmes porter quelquefois notre ennui vers les sept montagnes. Mais vous serez bien étonné en voyant les descendants de nos vainqueurs.
Cette conversation fut longue. Quoique le bel Amazan eût la cervelle un peu attaquée, il parlait avec tant d’agrément, sa voix était si touchante, son maintien si noble et si doux, que la maîtresse de la maison ne put s'empêcher de l’entretenir à son tour tête à tête. Elle lui serra tendrement la main, en lui parlant, et en le regardant avec des yeux humides et étincelants qui portaient les désirs dans tous les ressorts de la vie. Elle le retint à souper et à coucher. Chaque instant, chaque parole, chaque regard, enflammèrent sa passion. Dès que tout le monde fut retiré, elle lui écrivit un petit billet, ne doutant pas qu'il ne vint lui faire sa cour dans son lit, tandis que milord Qu'importe dormait dans le sien. Amazan eut encore le courage de résister : tant un grain de folie produit d'effets miraculeux dans une âme forte et profondément blessée !
Amazan, selon sa coutume, fit à la dame une réponse respectueuse, par laquelle il lui représentait la sainteté de son serment, et l’obligation étroite où il était d'apprendre à la princesse de Babylone à dompter ses passions ; après quoi il fit atteler ses licornes, et repartit pour la Batavie, laissant toute la compagnie émerveillée de lui, et la dame du logis désespérée. Dans l'excès de sa dou'eur, elle laissa
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traîner la lettre d’'Amazan ; milord Qu'importe la lut le lendemain matin. Voilà, dit-il en levant les épaules, de bien plates niaiseries. Et ïl alla chasser au renard avec quelques ivrognes du voisinage.
Amazan voguait déjà sur la mer, muni d’une carte géographique dont lui avait fait présent le savant Albionien qui s'était entretenu avec lui chez milord Qu'importe. Il voyait avec surprise une grande partie de la terre sur une feuille de papier.
Ses yeux et son imagination s’égaraient dans ce petit espace ; 1l regardait le Rhin, le Danube, les Alpes du Tyrol, marqués alors par d’autres noms, et tous les pays par où il devait passer avant d'arriver à la ville des sept montagnes ; mais surtout il jetait les yeux sur la contrée des Gangarides, sur Babylone, où il avait vu sa chère princesse, et sur ce fatal pays de Bassora, où elle avait donné un baïser au roi d'Égypte. Il soupirait, il versait des larmes ; mais il convenait que l’Albionien, qui lui avait fait présent de l’univers en raccourci, n'avait point eu tort en disant qu’on était mille fois plus instruit sur les bords de la Tamise que sur ceux du Nil, de l’Euphrate, et du Gange.
Comme il retournait en Batavie, Formosante volait vers Albion avec ses deux vaisseaux qui cinglaient à pleines voiles ; celui d’Amazan et celui de la princesse se croisèrent, se touchèrent presque : les deux amants étaient près l’un de l’autre, et ne pouvaient s’en douter. Ah! s'ils l'avaient su ! mais l’impérieuse destinée ne le permit pas.
Sitôt qu'Amazan fut débarqué sur le terrain égal et fangeux de la Batavie, il partit comme un éclair pour la ville aux sept montagnes. Il fallut traverser la partie