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qu’un roi des Indes fut assez fou pour vouloir conquérir cette nation : il se présenta suivi de dix mille éléphants et d’un million de guerriers. Les licornes percèrent les éléphants, comme j'ai vu sur votre table des mauviettes enfilées dans des brochettes d’or. Les guerriers tombaient sous lé sabre des Gangarides comme Îles moissons de riz sont coupées par les mains des peuples de l'Orient. On prit le roi prisonnier avec plus de six cent mille hommes. On le baï- gna dans les eaux salutaires du Gange ; on le mit au régime du pays, qui consiste à ne se nourrir que de végétaux prodigués par la nature pour nourrir tout ce qui respire. Les hommes alimentés de carnage et abreuvés de liqueurs fortes ont tous un sang aigri et aduste qui les rend fous en cent manières différentes Leur principale démence est la fureur de verser le sang de leurs frères, et de dévaster des plaines fertiles pour régner sur des cimetières. On employa six mois entiers à guérir le roi des Indes de sa maladie. Quand les médecins eurent enfin jugé qu'il avait le pouls plus tranquille et l'esprit plus rassis, ils en donnèrent le certificat au conseil des Gangarides. Ce conseil, ayant pris l’avis des licornes, renvoya humainement le roi des Indes, sa sotte cour et ses imbéciles guerriers dans leur pays. Cette leçon les rendit sages, et, depuis ce temps, les Indiens respectèrent les Gangarides, comme les ignorants qui voudraient s’instruire respectent parimi Vous les philosophes chaldéens, qu’ils ne peuvent égaler.— À propos, mon cher oiseau, lui dit la princesse, y a-t-il une religion chez les Gangarides ? — S'il y en a une, madame ! nous nous assemblons pour rendre grâces à Dieu, les jours de la pleine lune, les hommes dans un grand temple de cèdre, les femmes dans un autre, de peur de distractions ; tous les oiseaux dans un bocage, les quadrupèdes sur une belle pelouse ; nous remercions Dieu de tous les biens qu’il nous a faits. Nous avons surtout des perroquets qui prêchent à merveille. (
Telle est la patrie de mon cher Amazan ; c'est là que je demeure : j’ai autant d'amitié pour lui qu'il vous a inspiré
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d'amour. Si vous m'en croyez, nous partirons ensemble et vous irez lui rendre sa visite.
— Vraiment, mon oiseau, vous faites là un joli métier, répondit en souriant la princesse, qui brûlait d'envie de faire le voyage, et qui n’osaitle dire. — Je sers mon ami, dit l'oiseau ; et, après le bonheur de vous aimer, le plus grand est celui de servir vos amours.
Formosante ne savait plus où elle en était ; elle se croyait transportée hors de la terre. Tout ce qu’elle avait vu dans cette journée, tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle entendait, et surtout ce qu’elle sentait dans son cœur, la plongeait dans un ravissement qui passait de bien loin celui qu’éprouvent aujourd’hui les fortunés musulmans, quand, dégagés de leurs liens terrestres, ils se voient dans le neuvième ciel entre les bras de leurs houris, environnés et pénétrés de la gloire et de la félicité célestes.
Elle passa toute la nuit à parler d’Amazan. Elle ne l’appelait plus que son berger ; et c’est depuis ce temps-là que les noms de berger et d’amant sont toujours employés l’un pour l’autre chez quelques nations. |
Tantôt elle demandait à l’oiseau si Amazan avait eu d’autres maîtresses. Il répondait que non, et elle était au comble de la joie. Tantôt elle voulait savoir à quoi il passait sa vie ; et elle apprenait avec transport qu’il l’employait à faire du bien, à cultiver les arts, à pénétrer les secrets de la nature, à perfectionner son être. Tantôt elle voulait savoir si l’âme de son oiseau était de la même nature que celle de son amant : pourquoi il avait vécu près de vingthuit mille ans, tandis que son amant n’en avait que dixhuit ou dix-neuf. Elle faisait cent questions pareilles,