‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 12 sur 57 · ER ERS · texte numérisé non relu

ER ERS

b/4 L'ŒUVRE DE VOLTAIRE

méridionale de la Germanie. De quatre milles en quatre milles on trouvait un prince et une princesse, des filles d'honneur, ct des gucux. Il était étonné des coquetteries que ces dames et des filles d'honneur lui faisaient partout avec la bonne foi germanique, et il n’y répondait que par de modestes refus. Après avoir franchi les Alpes, il s’embarqua sur la mer de Dalmatie, et aborda dans une ville qui ne ressemblait à rien de tout de ce qu’il avait vu jusqu'alors. La mer formait les rues, les maisons étaient bâties dans l’eau. Le peu de places publiques qui ornaïent cette ville était couvert d'hommes et de femmes qui avaient un double visage, celui que la nature leur avait donné, et une face de carton mal peint qu'ils appliquaient pardessus ; en sorte que la nation semblait composée de spectres. Les étrangers qui venaient dans cette contrée commençaient par acheter un visage, comme on se pourvoit ailleurs de bonnets et de souliers. Amazan dédaigna cette mode contre nature, il se présenta tel qu’il était. Il y avait dans la ville douze mille filles enregistrées dans le grand livre de la république ; filles utiles à l'État, chargées du commerce le plus avantageux et le plus agréable qui ait jamais enrichi une nation. Les négociants ordinaires envoyaient à grands frais et à grands risques des étofies dans l’Orient ; ces belles négociantes faisaient sans aucun risque un trafic toujours renaissant de leurs attraits. Elles vinrent toutes se présenter au bel Amazan, et lui offrir le choix. Il s'enfuit au plus vite en prononçant le nom de l’incomparable princesse de Babylone, et en jurant par les dieux immortels qu’elle était plus belle que toutes les douze mille filles vénitiennes. Sublime friponne, s’écriait-il dans ses transports, je vous apprendrai à être fidèle ! ;

Enfin les ondes jaunes du Tibre, des marais empestés, des habitants hâves, décharnés, et rares, couverts de vieux manteaux troués qui laissaient voir leur peau sèche et tannée, se présentèrent à ses yeux, et lui annoncèrent qu'il était à la porte de la ville aux sept montagues, de cette

ville de héros et de législateurs qui avaient conquis et policé une grande partie du globe.

Il s'était imaginé qu’il verrait à la porte triomphale cinq cents bataillons commandés par des héros, et, dans le Sénat, une assemblée de demi-dieux, donnant des lois à la terre ; il trouva, pour toute armée, une trentaine de gredins montant la garde avec un parasol, de peur du soleil. Ayant pénétré jusqu’à un temple qui lui parut très beau, mais moins que celui de Babylone, il fut assez surpris d'y entendre une musique exécutée par des hommes qui avaient des voix de femmes.

Voilà, dit-il, un plaisant Pays que cette antique terre de Saturne. J’ai vu une ville où personne n'avait son visage ; en Voici une autre où les hommes n’ont ni leur voix ni leur barbe. On lui dit que ces chantres n'étaient plus hommes, qu'on les avait dépouillés de leur virilité, afin qu’ils chantassent plus agréablement les louanges d’une prodigieuse quantité de gens de mérite. Amazan ne comprit rien à ce discours. Ces messieurs le prièrent de chanter ; il chanta un air gangaride avec sa grâce ordinaire. Sa voix était une très belle haute-contre. Ah! monsignor, lui dirent-ils, quel charmant soprano vous auriez 1... Ah ! si... — Comment si ? que prétendez-vous dire ? — Ah! monsignor |. — Eh bien 2... — Si vous n’aviez point de barbe! Alors ils lui expliquèrent très plaisamment, et avec des gestes fort comiques, selon leur coutume, de quoi il était question. Amazan demeura tout confondu. J’ai voyagé, dit-il, et jamais je n’ai entendu parler d’une telle fantaisie.

Lorsqu'on eut bien chanté, le vieux des sept montagnes alla en grand cortège à la porte du temple ; il coupa l'air en quatre avec le pouce élevé, deux doigts étendus et deux autres pliés, en disant ces mots dans une langue qu’on ne parlait plus : À la ville et à l'univers (1). Le Gangaride ne

pouvait comprendre que deux doigts pussent atteindre si loin.

(1) Urbi et orbi,

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