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Il vit bientôt défiler toute la cour du maître du monde ; elle était composée de graves personnages, les uns en robes rouges, les autres en violet ; presque tous regardaient le bel Amazan en adoucissant les yeux ; ils lui faisaient des révérences, et se disaient l’un à l’autre : San Martino, che bel ragazzo ! San Pancratio, che bel fanciullo |
Les ardents, dont le métier était de montrer aux étrangers les curiosités de la ville, s'empressèrent de lui faire voir des masures où un muletier ne voudrait pas passer la nuit, mais qui avaient été autrefois de dignes monuments. de la grandeur d'un peuple-roi. Il vit encore des tableaux de deux cents ans, et des statues de plus de vingt siècles
qui lui parurent des chefs-d'œuvre. — Faites-vous encore
de pareils ouvrages ? — Non, Votre Excellence, lui répondit un des ardents; mais nous méprisons le reste de la terre, parce que nous COnservons ces raretés. Nous sommes des espèces de fripiers qui tirons notre gloire des vieux habits qui restent dans nos magasins.
Amazan voulut voir le palais du prince: on l'y conduisit. Il vit des hommes en violet qui comptaient l'argent des
revenus de l'État ; tant d’une terre située sur le Danube,
tant d’une autre sur la Loire, ou sur le Guadalquivir, ou sur la Vistule.— Oh ! oh ! dit Amazan après avoir consulté sa carte de géographie, votre maître possède donc toute l'Europe comme ces anciens héros des sept montagnes ? — Il doit posséder l'univers entier de droit divin, lui répondit un violet : et même il a été un temps où ses prédécesseurs ont approché de la monarchie universelle ; mais leurs successeurs ont la bonté de se contenter aujourd’hui de quelque argent que les rois leurs sujets leur font payer en forme de tribut.
__ Votre maître est donc en effet le roi des rois ? c’est donc là son titre ? dit Amazan. —- Non, Votre Excellence ; son titre est serviteur des serviteurs ; il est originairement poissonnier et portier, et c’est pourquoi les emblèmes de sa dignité sont des clefs et des filets; mais il donne toujours des ordres à tous les rois. Il n’y a pas longtemps qu'il
envoya cent et un commandements à un roi du pays des Celtes, et le roi obéit.
— Votre poissonnier, dit Amazan, envoya donc cinq ou six cent mille hommes pour faire exécuter ces cent et une volontés ?
— Point du tout, Votre Excellence ; notre saint maître n’est point assez riche pour soudoyer dix mille soldats ; mais il a quatre à cinq cent mille prophètes divins distribués : dans les autres pays. Ces prophètes de toutes couleurs sont, Comme de raison, nourris aux dépens des peuples ; ils annoncent de la part du ciel que mon maître peut, avec ses clefs, ouvrir et fermer toutes les serrures, et surtout. celles des coffres-forts. Un prêtre normand, qui avait auprès du roi dont je vous parle la charge de confident de: ses pensées, le convainquit qu’il devait obéir sans réplique, aux cent et une pensées de mon maître ; car il faut que vous sachiez qu'une des prérogatives du vieux des sept monlagnes est d’avoir toujours raison, soit qu’il daigne parler, soit qu'il daigne écrire.
— Parbleu, dit Amazan, voilà un singulier homme ; je serais Curieux de dîner avec lui.— Votre Excellence, quand vous seriez roi, Vous ne pourriez manger à sa table ; tout ce qu’il pourrait faire pour vous, ce serait de vous en faire servir une à côté de lui, plus petite et plus basse que la sienne. Mais, si vous voulez avoir l'honneur de lui parler, je lui demanderai audience pour vous, moyennant la buona mancia, que vous aurez la bonté de me donner. — Très volontiers, dit le Gangaride. Le violet s’inclina. Je vous introduirai demain, dit-il; vous ferez trois génuflexions, et vous baiserez les pieds du vieux des sept montagnes. A ces mots, Amazan fit de si prodigieux éclats de rire, qu’il fut près de suffoquer ; il sortit en se tenant les côtés, et rit aux larmes pendant tout le chemin, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à son hôtellerie, où il rit encore très longtemps.
À son dîner, il se présenta vingt hommes sans barbe et vingt violons qui lui donnèrent un concert. Il fut courtisé le reste de la journée par les seigneurs les plus importants
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de la ville; ils lui firent des propositions encore plus étranges que celle de baiser les pieds du vieux des sept montagnes. Comme il était extrêmement poli, il crut d’abord que ces messieurs le prenaient pour une dame, et les avertit de leur méprise avec l'honnêteté la plus circons- pecte. Mais, étant pressé un peu vivement par deux ou trois des plus déterminés violets, il les jeta par les fenêtres, sans croire faire un grand sacrifice à la belle Formosante. Il quitta au plus vite cette ville des maîtres du monde, où il fallait baiser un vieillard à l’orteil, comme si sa joue était à son pied, et où l’on n’abordait les jeunes gens qu'avec des cérémonies encore plus bizarres.
De province en province, ayant toujours repoussé les agaceries de toute espèce, toujours fidèle à la princesse de Babylone, toujours en colère contre le roi d'Égypte, ce modèle de constance parvint à la capitale nouvelle des Gaules. Cette ville avait passé, comme tant d’autres, par tous les degrés de la barbarie, de l'ignorance, de la sottise, et de la misère. Son premier nom avait été la boue et la crotte ; ensuite elle avait pris celui d’Isis, du culte d’Isis, parvenu jusque chez elle. Son premier Sénat avait été une compagnie de bateliers. Elle avait été longtemps esclave des héros déprédateurs des sept montagnes, et, après quelques siècles, d’autres héros brigands, venus de la rive ultérieure du Rhin, s'étaient emparés de son petit terrain.
Le temps, qui change tout, en avait fait une ville dont la moitié était très noble et très agréable, l’autre un peu grossière et ridicule : c'était l'emblème de ses habitants. Il y avait dans son enceinte environ cent mille personnes au moins qui n'avaient rien à faire qu’à jouer et à se divertir. Ce peuple d'oisifs jugeait des arts que les autres culti
LA PRINCESSE DE BABYLONE 99 EE vaient. Ils ne savaient rien de ce qui se passait à la cour ; quoiqu'elle ne fût qu’à quatre petits milles d'eux, il semblait qu’elle en fût à six cents milles au moins. La douceur de la société, la gaieté, la frivolité étaient leur importante et leur unique affaire ; on les gouvernait comme des enfants à qui l’on prodigue des jouets pour les empêcher de crier. Si on leur parlait des horreurs qui avaient, deux siècles auparavant, désolé leur patrie, et des temps épouvantables où la moitié de la nation avait massacré l’autre pour des sophismes, ils disaient qu’en effet cela n’était pas bien, et puis ils se mettaient à rire et à chanter des vaudevilles.
Plus les oisifs étaient polis, plaisants, et aimables, plus on observait un triste contraste entre eux et des compagnies d’occupés.
Il était, parmi ces occupés, ou qui prétendaient l'être, une troupe de sombres fanatiques, moitié absurdes, moitié fripons, dont le seul aspect contristait la terre, et qui l’auraient bouleversée, s'ils l'avaient pu, pour se donner un peu de crédit ; mais la nation des oisifs, en dansant et en Chantant, les faisait rentrer dans leurs cavernes, comme les oiseaux obligent les chats-huants à se replonger dans les trous des masures.
D’autres occupés, en plus petit nombre, étaient les conservateurs d'anciens usages barbares contre lesquels la nature effrayée réclamait à haute voix : ils ne consultaient que leurs registres rongés des vers. S'ils y voyaient une coutume insensée et horrible, ils la regardaient comme une Joi sacrée. C’est par cette lâche habitude de n’oser penser par eux-mêmes, et de puiser leurs idées dans les débris des temps où l’on ne pensait pas que, dans la ville des plaisirs, il était encore des mœurs atroces. C’est par cette raison qu’il n’y avait nulle proportion entre les délits et les peines. On faisait quelquefois souffrir mille morts à un innocent, pour lui faire avouer un crime qu'il n’avait pas commis.
On punissait une étourderie de jeune homme comme on
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