‹ L'œuvre de Voltaire 1923Chapitre 27 sur 57 · SOIRÉE II · texte numérisé non relu

SOIRÉE II

L'homme ne peut avoir qu’un certain nombre de dents, de cheveux et d’idées ; il vient un temps où il perd néces- ! sairement ses idées, ses dents et ses cheveux.

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Il est contradictoire que ce qui fut hier, n'ait pas été ; que ce qui est aujourd’hui ne soit pas. On serait fou de dire que les préliminaires de la paix ne soient pas signés, quoique la paix ne soit encore ni signée, ni ratifiée (1). Il serait aussi contradictoire de prétendre que ce qui doit être, puisse ne pas devoir être.

Pauvre imbécile! Si tu pouvais déranger la destinée d'une fourmi ou d’une mouche, il n’y aurait nulle raison qui pût t’empêcher de faire le destin de toutes les autres mouches, de toutes les autres fourmis, de tous les autres animaux, de tous les hommes, de toute la nature; tu te trouverais au bout du compte plus puissant queDreu.

Un sot dit : « Mon médecin a tiré ma tante d’une maladie mortelle ; il a fait vivre ma tante dix ans de plus qu'elle ne devait vivre, c’est dommage, car j'aurais hérité de dix mille livres de rentes. »

Un autre qui fait le sage dit : « L'homme prudent fait lui-même son destin.

Nullum numen abest, si sit prudentia, sed nos Te facimus, fortuna, Deam, cæloque locamus.

La fortune n’est rien ; c’est en vain qu’on l’adore La prudence est le Dieu qu’on doit seul implorer.

Mais souvent la prudence succombe sous sa destinée, loin de la faire ; c’est le destin qui fait les prudents.

Le cardinal d’Ossaf (2) était sans doute plus prudent qu'un fou des petites maisons ; mais n'est-il pas évident que les organes du sage d’Ossat étaient autrement faits que ceux d’un écervelé ? De même que les organes d’un

(1) Lors de la composition de cet article, les préliminaires n’étaient que signés. Aujourd’hui la paix est signée, ratifiée, publiée, et elle durera autant qu’il plaira à Dreu.

(2) Homme sage, profond, mesuré, décidé dans ses principes et dans son langage, il était d’une pénétration prodigieuse. Il prenait son parti avec tant de discernement que, dans toutes les affaires et les négociations dont il fut chargé, il est impossible de trouver une fausse démarche. Il sut allier dans un degré éminent la politique avec la probité, les dignités avec le désintéressement.

renard sont différents de ceux d’une grue, d’une cigogne et d’une alouette.

Les poiriers ne peuvent jamais porter d’ananas, ni les pommiers de cerises. L'instinct d’un chien ne peut être l'instinct d’un chat, ni l’instinct d’une belette celui d’une autruche. Le chapeau est fait pour la tête, et Les souliers sont faits pour les pieds. — Tout est arrangé, engrené, et limité.

Pauvre bête! Ton médecin a sauvé ta tante : s’il ne l'avait pas sauvée, tu aurais profité de dix mille livres de rentes ! Mais, aie confiance, petit-fils, s’il en est ainsi ordonné, tu en profiteras un jour !

Mais, certainement, le médecin de ta tante n’a pas, en cela, contredit l’ordre, il l’a suivi. Il est clair comme le soleil que ta tante, ta chère tante, ne pouvait pas s’empêcher de naître de tel père et de telle mère; de naître dans une telle ville; qu’elle ne pouvait pas s'empêcher d’avoir, dans un tel temps, une certaine maladie, la fièvre tierce, quarte; la grande, la petite vérole, n'importe; que le doctor ou médecin ne pouvait pas être ailleurs que dans la ville où il était; que ta tante devait l’appeler, qu'il devait lui prescrire les drogues qui l’ont guérie et qui te privent actuellement de ses dix mille livres de rentes.

Un pauvre paysan croit qu'il a plu, tonné, grêlé, par hasard, sur son champ; mais le GRAND d’Alembert, ce profond géomètre, cet oracle de la France, de la Prusse, de la Suisse, de l'Univers entier, croit qu’il a plu parce qu'il devait pleuvoir; qu'il a tonné parce qu'il devait tonner ; qu’il a grêlé, parce qu’il devait grêler. Cet immortel philosophe qui sait le désespoir des uns et le supplice des autres, sait qu’il n’y a point de hasard, et qu'il est impossible, dans la constitution de ce monde, qu’il ne tonne, qu'il ne pleuve et ne grêle pas, ce jour-là, en tel ou tel endroit.

Il] y a des gens qui vous disent : « Ne croyez pas au fatalisme; car, alors, tout vous paraissant inévitable, vous ne travaillerez à rien; vous croupirez dans l’indifférence; vous n’aimerez ni les richesses, ni les honneurs,

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a ) : LES SOIRÉES PHILOSOPHIQUES 127

ni les louanges; vous ne voudrez rien acquérir; vous

vous croirez sans mérite comme sans pouvoir; aucun

talent ne sera cultivé, tout périra par l’apathie, vous mourrez dans la misère. » |

Ne craignez rien, messieurs! Nous aurons toujours des passions et des préjugés, puisque c’est notre destinée, pauvres humairis |! misérables vers de terre! d’être soumis aux préjugés et aux passions : nous saurons bien qu'il ne dépend pas plus de nous d’avoir beaucoup de mérite et de grands talents, que d’avoir les cheveux bien plantés et la maiïn belle et blanche ; nous serons convaincus qu'il ne faut tirer vanité de rien, et cependant nous aurons toujours de la vanité et de l’orgueil par-dessus le marché.

Moi, cuisinier, qui, par devoir, dans mon métier et office, ne me mêle que de bouillis, rôti, soupe, fricassées el ragoûts, j'ai nécessairement la passion d'écrire ceci : et toi, paysan brandebourgeoïs ! qui, de ta vie, n’a jamais léché que les écuelles de la servante de ton baïillif, tu as la passion de me condamner! Nous sommes tous deux également bêtes, également sots, également les jouets

de la destinée. Ta nature est de faire du mal : tu t’es trouvé

aux batailles de Crewelt et de Rosbach: là, tu as tué des hommes ; moi, de ma vie, je n’ai tué, dans ma Cuisine, que des pigeons, des cailles et des perdrix. J'aime la vérité, et la publierai malgré toi.

Le hibou qui se nourrit de souris dans sa masure à dit au rossignol : « Cesse de chanter sous tes beaux ombrages, viens dans mon trou, afin que je t'y dévore; et le rossignol a répondu : Je suis né pour chanter ici, et pour me moquer de toi. »

Vous me demanderez, lecteur, ce que deviendra la liberté ? Avec ma casserole, ma broche, ma poële, ma Ièche-frite en main, je ne vous entends pas. Je ne sais

ce que c'est que cette liberté dont vous parlez. Il y a si

longtemps que les hommes disputent sur sa nature, qu’assurément ils ne la connaissent pas.

Si on veut, ou plutôt si on peut comprendre ce que c’est que la liberté, qu'on le demande à l'avocat Linguet, auteur des poignants MÉMOIRES DE LA BASTILLE; à l’auteur des LETTRES DE CACHET et des PRISONS D'ÉTAT, et, à moi-même, Lèchefritus : je puis vous le dire, moi, si vous le souhaitez, car j'ai été enfermé vingt-quatre heures à la Bastille prussienne de Spandau, pour avoir manqué une fricassée de poulet.

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