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bien de hâter la marche de ses trois cent mille hommes pour se verger.
Pour le roi des Scythes, il était occupé à entretenir la belle Aldée : som cœur altier, méprisant sans dépit les inattentions de Formosante, avait conçu pour elle plus d’indifférence que de colère. Elle est belle, disaitl, je l'avoue ; mais elle me paraît de ces femmes qui ne sont occupées que de leur beauté, et qui pensent que le genre humaïn doit leur être bier obligé quand elles daignent se laisser voir en publie. On n’admire point des idoles dans mon pays. J'aimerais mieux une laideron complaisante et attentive que cette belle statue. Vous avez, madame, autant de charmes qu’elle, et vous daignez au moins faire conversation avee les étrangers. Je vous avoue, avec la franchise d'un Seythe, que je vous donne la préférence sur votre cousine. IL se trompait pourtant sur le caractère de Formosante : elle n’était pas si dédaigneuse qu’elle Le paraissait : mais son compliment fut très bien reçu de la princesse Aldée. Leur entretien devint fort intéressant : ils étaient très contents et déjà sûrs l’un de Pautre avant qu'on sortit de table.
Après le souper, on alla se promener dans les bosquets. Le roi des Scythes et Aldée ne manquèrent pas de chercher un cabinet solitaire. Aldée, qui était la franchise même, parla aïnsi à ce prince :
—— Je ne hais point ma cousine, quoi qu’elle soit plus belle que moi, et qu’elle soit destinée au trône de Babylone : l'honneur de vous plaire me tient lieu d’attraits. Je préfère la Seythie avec vous à la couronne de Babylone sans vous ; mais cette couronne m’appartient de droit, s’il y a des droits dans le monde, car je suis de la branche aînée de Nemrod, et Formosante n’est que la cadette. Son grandpère détrôna le mien, et le fit mourir.
— Telle est donc la ferce du sang dans la maison de Babylone ! dit le Scythe. Comment s'appelait votre grand-père ? __ I1se nommait Aldée, comme moi: mon père avait le même nom : il fut relégué au fond de l'empire avec ma mère ;
et Bélus, après leur mort, ne craignant rien de moi, voulut bien m'élever auprès de sa fille ; mais il a décidé que je ne serais jamais mariée.
— Je veux venger votre père, votre grand-père et vous, dit le roi des Scythes. Je vous réponds que vous serez mariée ; je vous enlèverai après-demain de grand matin ; caril faut dîner demain avec le roi de Babylone, et je reviendrai soutenir vos droits avec une armée de trois cent mille hommes. — Je le veux bien, dit la belle Aldée ; et, après s’être donné leur parole d'honneur, ils se séparèrent.
Il y avait longtemps que l’incomparable Formosante s'était allée coucher. Elle avait fait placer à côté de son lit un petit oranger dans une caisse d'argent pour y faire reposer son oiseau. Ses rideaux étaient fermés ; mais elle n'avait nulle envie de dormir ; son cœur et son in:agination étaient trop éveillés. Le charmant inconnu était devant ses yeux ; elle Le voyait tirant une flèche avec l’arc de Nemrod ; elle le contemplait coupant la tête du lion; elle récitait son madrigal : enfin elle le voyait s’échapper de la foule, monté sur sa licorne ; alors elle éciatait en sanglots; elle s’écriait avec larmes : Je ne le reverrai donc plus ; il ne reviendra pas.
— Il reviendra, madame, lui répondit l’oiseau du haut de son oranger : peut-on vous avoir vue et ne pas vous revoir ?
— O ciel ! ô puissances éternelles ! mon oiseau parle le pur chaldéen ! En disant ces mots, elle tire ses rideaux, lui tend les bras, se met à genoux sur son lit : Êtes-vous un dieu descendu sur la terre ? êtes-vous le grand Orosmade caché sous ce beau plumage ? Si vous êtes un dieu, rendez-moi ce beau jeune homme.
— Je ne suis qu’un volatile, répliqua l'autre : mais je naquis dans les temps que toutes les bêtes parlaient encore, et que les oiseaux, les serpents, les ânesses, les chevaux et les griffons s’entretenaient familièrement avec les hommes. Je n'ai pas voulu parler devant le monde, de peur que vos dames d'honneur ne me prissent pour un sorcier : je ne veux me découvrir qu’à vous.
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Formosante interdite, égarée, enivrée de tant de merveilles, agitée de l'empressement de faire cent questions à la fois, lui demanda d’abord quel âgeil avait. — Vingt-sept mille neuf cents ans et six mois, madame ; je suis de l’âge de la petite révolution du ciel que vos mages appellent la précession des équinoxes, et qui s’accomplit en près de vingt-huit mille de vos années. Il y a des révolutions infiniment plus longues ; aussi nous avons des êtres beaucoup plus vieux que moi. Il y a vingt-deux mille ans que j'appris le chaldéen dans un de mes voyages; j'ai toujours conservé beaucoup de goût pour la langue chaldéenne ; mais les autres animaux mes confrères ont renoncé à parler dans vos climats. — Et pourquoi cela, mon divin oiseau ? —- Hélas! c’est parce que les hommes ont pris
enfin l'habitude de nous manger, au lieu de converser et
de s’instruire avec nous. Les barbares ! ne devaient-ils pas être convaincus qu'ayant les mêmes organes qu'eux, les mêmes sentiments, les mêmes besoins, les mêmes désirs, nous avions ce qui s'appelle une âme tout comme eux ; que nous étions leurs frères, et qu’il ne fallait cuire et manger que les méchants ? Nous sommes tellement vos frères, que le’ grand Être, l’Être éternel et formateur, ayant fait un pacteavecles hommes (1), nous comprit expressément dans le traité. Il vous défendit de vous nourrir de notre sang, et à nous de sucer le vôtre.
Les fables de votre ancien Locman, traduites en tant de langues, seront un témoignage éternellement subsistant de l’heureux commerce que vous avez eu autrefois avec nous. Elles commencent toutes par ces mots : Du temps que les bêtes parlaient. Il est vrai qu’il y a beaucoup de femmes parmi vous qui parlent toujours à leurs chiens ; mais ils ont résolu de ne point répondre depuis qu'on les a forcés à coups de fouet d’aller à la chasse et d'être les complices du meurtre de nos anciens amis communs, les cerfs, les daims, les lièvres et les perdrix.
(1) Voyez le chap. IX de la Genèse, et le chap. III de l’Ecclésiaste.
Vous avez encore d’ancièns poèmes dans lesquels les chevaux parlent, et vos cochers leur adressent la parole tous les jours ; mais c’est avec tant de grossièreté, et en prononçant des mots si infâmes, que les chevaux, qui vous aimaient tant autrefois, vous détestent aujourd’hui.
Le pays où demeure votre charmant inconnu, le plus parfait des hommes, est demeuré le seul où votre espèce
sache encore aimer la nôtre et lui parler ; et c’est la seule ’
contrée de la terre où les hommes soient justes.
— Et où est-il, ce pays de mon cher inconnu ? quel estle nom de ce héros ? comment se nomme son empire ? ear je ne croirai pas plus qu’il est berger me je ne crois que vous êtes une chauve-souris.
— Son pays, madame, est celui des Gangarides, peuple vertueux et invincible qui habite Ia rive orientale du Gange. Le nom de mon ami est Amazan. Il n’est pas roi, et je ne sais même s’il voudrait s’abaisser à l'être; il aime trop ses compatriotes : il est berger comme eux... Mais
n'allez pas vous imaginer que ces bergers ressemblent aux
vôtres, qui, couverts à peine de lambeaux déchirés, gardent des moutons infiniment mieux habillés qu'eux, qui gémissent sous le fardeau de la pauvreté, et qui payent à un exacteur la moitié des gages chétifs qu'ils reçoivent de leurs maîtres. Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont les maîtres des troupeaux innombrables qui couvrent leurs prés éternellement fleuris. On ne Les tue jamais ; c'est un crime horrible vers le Gange de tuer et de manger son semblable. Leur laine, plus fine et plus brillante que la plus belle soie, est le plus grand commerce de FOrient. D'ailleurs la terre des Gangarides produit tout ce qui peut flatter les désirs de l’homme. Ces gros diamants qu’ Amazan a eu l'honneur de vous offrir sont d’une mine qui lui appartient. Cette licorne que vous l’avez vu monter est la monture ordinaire des Gangarides. C’est le plus bel animal, le plus fier, le plus terrible et le plus doux qui orne la terre. IL suffirait de cent Gangarides et de cent licornes pour dissiper des armées innombrables. Il y a environ deux siècles