SOIRÉE XVII
Tous les animaux sont perpétuellement en guerre ; chaque espèce est née pour en dévorer une autre.
Il n'y a pas jusqu'aux moutons et aux colombes qui n'avalent une quantité prodigieuse d'animaux imperceptibles.
Les mâles de la même espèce se font la guerre pour des femelles, comme Ménélas et Paris.
L'air, la terre et l'eau sont des champs de destruction.
Il semble que Dieu ayant donné la raison aux hommes, cette raison doive les avertir de ne pas s'avilir à imiter les animaux, surtout quand la nature ne leur a donné ni armes pour tuer leurs semblables, ni instinct qui les porte à sucer leur sang.
Cependant la guerre meurtrière est tellement le partage affreux de l'homme, qu'excepté deux ou trois nations dans le monde, il n'en est point que leurs anciennes histoires ne représentent armées les unes contre les autres.
Vers le Canada, homme et guerrier sont synonymes, et nous avons vu jadis, et nous verrons sans doute encore, que dans notre hémisphère, dans notre charmante et policée Europe, voleurs et soldats étaient et sont même chose.
Manichéens 1 voilà votre excuse.
Le plus déterminé des flatteurs, le plus plat courtisan
LES SOIREES PHILOSOPHIQUES 2o5
de Saint-James, de Versailles ou de Madrid, conviendra sans peine que la guerre, l'affreuse guerre, traîne toujours à sa suite la peste et la famine, pour peu qu'il ait vu les hôpitaux de l'armée d'Allemagne, qu'il voie, à cette heure, ceux de l'Amérique, de l'Inde, sans compter ceux du camp de Saint-Roch et de Gibraltar (1) ; et qu'il ait passé dans quelque ville, bourg ou village, où il sera fait quelque grand exploit de guerre.
Héros de Mars ! J'en conviens avec vous : c'est, sans doute, un très bel art, un très noble art, que celui qui désole les campagnes, détruit les habitants, et fait périr, année commune, quarante mille hommes sur cent mille.
Cette invention, l'une des plus superbes qui existe, fut d'abord cultivée par des nations assemblées pour leur bien commun.
Par exemple, la Diète des Grecs déclara à la Diète de la Phrygie et des peuples voisins qu'elle allait partir sur un millier de barques de pêcheurs pour aller les exterminer, si elle pouvait.
Le peuple romain assemblé jugeait qu'il était de son intérêt d'aller se battre avant moisson, contre le peuple de Veïes, ou contre les Volsques.
Et, quelques années après, tous les Romains étant en colère contre tous les Carthaginois, se battirent longtemps sur mer et sur ten'e.
Il n'en est pas tout à fait de même aujourd'hui.
Un généalogiste prouve à un prince qu'il descend en ligne droite d'un comte dont les parents avaient fait un pacte de famille, il y a trois ou quatre cents ans, avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus.
Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d'apoplexie.
Le prince et son conseil voient son droit évident.
Cette province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu'elle ne le connaît pas, qu'elle n'a
(1) Cette XVIP soirée a été écrite il y a deux ans.
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nulle envie d'être gouvernée par lui, que pour donner des lois aux gens il faut au moins avoir leur consentement.
Ces discours ne parviennent pas seulement aux superbes oreilles du prince, dont le droit (vous entendez bien) est incontestable.
Qu'arrive-t-il ? il cherche et trouve incontinent de nombreux troupeaux d'hommes qui n'ont rien à perdre.
Il les habille d'un gros drap bleu, blanc, vert ou rouge, à cent dix sous l'aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil, n'importe quelle couleur, les fait tourner à droite, à gauche, et mon prince marche à la gloire.
Les autres princes, qui entendent parler de cette belle équipée, y prennent part chacun selon son pouvoir, et couvrent une petite étendue de pays de plus de meurtriers mercenaires que Gengis-Kan, Tamerlan, Bajazet n'en traînèrent à leur suite.
Des peuples assez éloignés entendent dire qu'on va se battre, et qu'il y a cinq ou six sous à gagner pour eux, s'ils veulent être de la partie.
Ils se divisent aussitôt en deux bandes, comme des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quiconque veut les acheter.
Ces multitudes s'acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s'agit.
On voit à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s'unissant et s'attaquant tour à tour, toutes d'accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible.
Le merveilleux de cette entreprise infernale, c'est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux, comme je vous l'ai dit, et invoque Dieu solennellement, avant d'aller exterminer son prochain.
Si un chef n'a eu que le bonheur de faire égorger deux
OU trois mille hommes, il n'en remercie pas Dieu ; mais lorsqu'il y en a environ dix mille d'exterminés par le feu et par le fer, et que, pour comble de grâce, quelque ville a été détruite de fond en comble, alors on chante à quatre parties une chanson en latin de cuisine, assez longue, composée dans une langue inconnue à presque tous ceux qui la chantent, à presque tous ceux qui ont combattu, et, de plus, toute farcie de barbarismes.
La même chanson sert pour les mariages et pour les naissances, ainsi que pour les meurtres ; ce qui n'est pas pardonnable, surtout dans la nation française, la plus renommée de l'univers pour les chansons nouvelles.
Ami lecteur ! que deviennent et que m'importe l'humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, toutes les vertus ensemble, tandis qu'une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me brise le corps, me casse la cervelle, et que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourants ; tandis que mes yeux qui s'ouvrent pour la dernière fois voient la ville où je suis né détruite par le fer et par la flamme, et que les derniers sons qu'entendent mes oreilles sont les cris des femmes et des enfants expirant sous des ruines, le tout pour les prétendus intérêts d'un homme que nous ne connaissons pas ?
Ce qu'il y a de pis, c'est que la guerre est un fléau inévitable.
Si l'on y prend garde, tous les hommes ont adoréle dieu Mars.
Sabaoth, chez les juifs, signifie le Dieu des armes, mais Minerve, chez Homère, appelle Mars un dieu furieux, insensé, infernal.
La célèbre Montesquieu, qui passait pour un personnage humain, a pourtant dit : « Qu'il est juste de porter le fer et le feu chez ses voisins, dans la crainte qu'ils ne fassent trop bien leurs affaires ».
Pardon, mon cher Charles de Secondât; pardon, mon cher
2o8 l'œuvre de voltaire
président de Montesquieu, si c'est là I'Esprit des lois, c'est celui des lois de Borgia et de Machiavel.
Si malheureusement vous avez dit vrai, il faut écrire un peu contre cette vérité, quoiqu'elle soit prouvée par les faits.
Voici ce que vous dites (1).
« Entre les sociétés, le droit de la défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité d'attaquer, lorsqu'un peuple voit qu'une plus longue paix en mettrait un autre en état de le détruire, et que l'attaque est dans ce moment le seul moyen d'empêcher cette destruction. »
Comment, mon cher Montesquieu, l'attaque, en pleine paix, peut-elle être le seul moyen d'empèclier cette destruction ?
Il faut donc que vous soyez sûr que ce voisin vous détruira s'il devient puissant.
Pour en être sûr, il faut qu'il ait fait déjà des préparatifs qui annoncent votre perte.
En ce cas, c'est lui qui commence la guerre, ce n'est pas vous ; votre supposition est fausse et contradictoire, mon cher ami.
S'il y eut jamais une guerre évidemment injuste, c'est celle que vous proposez ; c'est d'aller tuer votre prochain, de peur que votre prochain (qui ne vous attaque pas) ne soit en état de vous attaquer.
C'est-à-dire, mon cher président, qu'il faut que vous hasardiez de ruiner votre pays, dans l'espérance de ruiner, sans raison, celui d'un autre.
Cela n'est assurément ni honnête ni utile, car on n'est jamais sûr du succès ; vous le savez bien, monsieur de Montesquieu.
Si votre voisin devient trop puissant pendant la paix, qui vous empêche de vous rendre puissant comme lui ?
S'il a fait des alliances, faites-en de votre côté.
Si, ayant moins de moines et de moinesses, il en a plus
(1) Esprit des Lois, Liv. X, chap. II.
de manufacturiers et de soldats, imitez-le dans cette sage économie.
S'il exerce mieux ses matelots, exercez les vôtres; tout cela est très raisonnable et très juste.
jNIais d'exposer votre peuple à la plus grande famine, à la plus horrible misère, dans l'idée si souvent chimérique d'accabler votre cher frère, le sérénissime prince limitrophe I Empereurs et rois de ce petit bas monde, ce n'est pas à un président honoraire d'une compagnie pacifique à vous donner un tel conseil !
Annibal adolescent, à l'issue d'une bataille, voj'ant une fosse qui regorgeait de sang humain, arrêta longtemps sa vue et s'écria : « Oh ! que cela est beau ! . . . »
Pompée, un de ces héros meurtriers que la faiblesse de l'esprit humain admire par la terreur qu'il a répandue, fit graver cette iriscription sur le frontispice du temple de [Minerve, érigé pour remplir le vœu fait à cette déesse ; « Pompée-le-Graxd, après avoir terminé une guerre de trente ans ; après avoir défait, mis en fuite, tué et fait prisonniers deux millions cent quatre-vingt-trois mille hommes, a dédié, etc.. »
Ce monsieur Pompée tenait un registre fidèle de ses dévastations, et paraissait ne les commettre que pour les écrire.
J'aime mieux le mot naïf de ce ]Muphti qui, voyant les troupes ottomanes battues et fugitives, proféra ces belles paroles : « Puisque les soldats du sublime sultan ne veulent plus combattre, il faut bien faire la paix... »
Bonne leçon à tous nos seigneurs empereurs et rois de la terre ! Jamais Muphti n'a mieux parlé ! — Heureuse la Macédoine et la Suède si,
Pour de bonnes raisons.
Elles eussent eu de petites maisons !
On y eût fourré Alexandre, Charles XII, ces insensés, ces barbares, avec leur instinct destructeur, leur opiniâtreté et leur folie meurtrières...
L ŒUVKE DK VOLTAIRE
« J'ai trop aimé la guerre, disait feu Louis XIV à feu Louis XV, alors enfant de cinq ans : ô vous ! qui devez me succéder, ne m'imitez point en cela ; soulagez au plus tôt mon peuple, et faites ce que je voudrais faire moimême. »
Il était bien temps de dire cela ! La tombe s'ouvrait sous les pieds glacés du bonhomme Louis XIV, et le cercueil était déjà à la porte de ce monticule qu'on appelle trône ; et à Ramillies, à Malplaquei et à, à, à, q^ à, à, à, sept cent quatre-vingt-dix-neuf mille et un hommes étaient restés sur le carreau. — Bravo, bravo, Louis XIV ! avec vos quatre puissances enchaînées (1).
Le Grand Condé (ainsi le nomme l'histoire et je la transcris) dit, en voyant vingt mille cadavres couchés dans une boue sanglante : « Une nuit réparera tout ceci ! »
Le Grec Démétrius ne ressemblait pas mal au Français soi-disant Grand Condé !
Le seigneur Démétrius assiégeait Thèbes, et quoiqu'il n'espérât point d'emporter la place, il faisait donner un assaut chaque jour. — Monsieur son fils lui ayant demandé pourquoi, sans nécessité, exposer la vie de tant de vaillants soldats ? — «Dois-tu le pain de munition aux morts ? » répondit le bon père.
Voilà, ô humains, mes frères, voilà le langage militaire !
(1) Que ce superbe et fastueux monarque paya cher l'inscription hautaine Viro immorlali ! Cet orgueil de domination fut ce qui attira à l'homme immortel tant d'ennemis dans l'Europe, et qui ébranlèrent enfin son trône. Ces esclaves enchaînés, ces bronzes orgueilleux suscitèrent contre lui des adversaires qui eussent été paisibles sans cet airain trop insultant. Cette renommée aux ailes étendues, qui le couronnait de son vivant, ce globe de la terre à ses pieds, cette massue, cette peau d'Hercule... la vraie grandeur eût dédaigné ce vain appareil. Il avait mis sur pied, dans le temps de sa splendeur, deux cent quarante mille hommes d'infanterie, soixante mille clievaux, sans les troupes de ses armées navales, soixante mille matelots enrôlés. Il fut trop heureux, sur la fin de son règne, de recevoir la paix. Cet homme immortel laissa la France criblée de dettes et sur le penchant de sa ruine.