‹ L'œuvre dramatique de Richard WagnerChapitre 5 sur 8 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La "Walkjrrie

Nous avons dit que VOr du Bhin n'était que le spectacle curieux, la mise en scène ingénieuse d'un certain nombre d'événements dont l'importance ne se découvre que par la suite. C'est bien avecïa Walhyrie que le drame commence; c'est

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bien là „le premier jour" où Taction s'engage. Les amours de deux humbles mortels protégées par la fille d'un dieu et contrariées par la secrète envie de ce dieu même, tel est en quelques mots le sujet de cette pièce qui forme à elle seule un tout complet et pourrait, sans rien perdre de sa valeur, être détachée de l'ensemble •

De sourds gémissements se font entendre; la tempête au dehors se déchaîne avec rage, et son fracas terrible, qui tour à tour se rapproche et s'éloigne, emplit de ses accords sinistres le prélude qui sert d'introduction à l'œuvre. Le rideau s'écarte et découvre l'intérieur d'une cabane d'une rusticité toute primitive. Sur le devant de la scène, une table; au fond, une grande porte, et, comme point central, un tronc de frêne dont la présence éveille l'image des forêts gigantesques où vivaient les héros de ce temps, véritables hommes des bois.

Un personnage, sur le visage duquel se lisent l'agitation de l'esprit et la fatigue du corps, franchit le seuil de la hutte et vient s'asseoir à ce foyer inconnu pour y goûter quelque repos. C'est Siegmund. Attirée par le bruit, la jeune Sieglinde s'avance vers l'étranger, le questionne discrètement et, le voyant harassé, abattu, lui verse à boire l'eau fraîche d'une source à laquelle

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elle est allée puiser, tandis qu'une phrase musicale pleine de tristesse et de, douceur, le motif de „la pitié** traverse Torchestre et traduit la secrète émotion qui fait battre son cœur. Elle apprend à son hôte qu'il se trouve chez Hunding, le chasseur farouche dont elle-même est la femme; elle s'intéresse peu à peu à cet étranger qui semble fuir * devant le malheur; elle le retient enfin, lorsque, entendant le pas lourd de Hunding qui s'approche, Siegmund reposé veut quitter la maison hospitalière pour reprendre sa course vagabonde.

Cette scène, où nous distinguons pour la première fois les motifs de „l'amour" et „des Wâlsungen", est une sorte d'idylle, à la manière antique, simple et fraîche d'inspiration. Ces deux êtres, qui plus tard s'aimeront, semblent éprouver cette gêné, ce trouble mystérieux des cœurs qui s'ignorent encore, mais déjà sentent qu'une force invincible les attire et bientôt les réunira.

Hunding est rentré dans sa demeure, annoncé par une courte marche orchestrale qui emprunte au voisinage immédiat de deux accords de quinte juste, à un degré d'intervalle, un caractère de rudesse singulière. Voyant uu étranger à son foyer, il le considère un instant, et l'invite sans façon à partager le repas du soir que les mains de Sieglinde ont préparé. Fuis, s' étant placé

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entre sa femme et son hôte, îl écoute attentivement le récit qui lui est fait.

Sîegmund raconte qu'il n'a jamais connu sa mère ni sa sœur. II a été élevé dans les forêts par son père, qui Ta dressé lui-même au dur combat de la vie, puis a disparu tout à coup. Comme ses hôtes s'étonnent de le voir sans armes, îl continue son. histoire. Venant au secours d'une jeune fille qui allait être la proie dé lâches ravisseurs, il a tenu tête à leur troupe; ses armes se aont brisées, et c'est à grand'peine qu'il a pu échapper aux poursuites de ses ennemis.

Hunding, qu'a frappé depuis quelque temps la ressemblance de sa femme et de son hôte, prend la parole à son tour. C'est lui qui devait venger la mort de ceux qui sont tombés sous les coups de Siegmund ; lui qui, parti à la recherche de son adversaire, est revenu au foyer sans l'avoir trouvé; lui qui se dresse enfin devant l'ennemi que le hasard place sur son chemin. ^Ma maison t'abrite aujourd'hui, lui dit-il; tu peux y reposer cette nuit; mais demain il te faudra trouver, pour te défendre, une arme solide : car je t'appelle au combat, et c'est toi qui payeras pour ceux qui sont morts."

Durant toute cette scène l'orchestre se charge d'éveiller le souvenir de jours passés par le rap-»

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pel d'un certain nombre de phrases précédemment entendues, qui se combinent avec le motif nouveau dit ^des héros", motif d'une rare noblesse d'accent. Constatons/ en passant, Tabondance relative des Leitmotiven originaux de la Walhyrie. II n'y en a pas moins de vingt-cinq, presque tous portant le cachet de la personnalité. C'est peu, dira-t-on! C'est beaucoup, si l'on tient compte des innombrables transformations que leur fait subir le compositeur, transformations qui les rendent parfois méconnaissables. Nous rencontrerons ainsi , au cours de la partition, le thème énergique „des pressentiments", le motif plein d'une fougue irrésistible de ^la chevauchée des Walkyries", le thème héroïque de „Siegfried", l'appel gracieux „des enfants.de la forêt", enfin les phrases finales lumineuses et pathétiques „du châtiment" et „du sommeil". Une nomenclature plus précise et plus complète nous entraînerait au delà des limites que nous nous sommes fixées. Ce n'est pas d'ailleurs, répétonsle une dernière fois, une sorte de dissection musicale, mais une analyse d'ensemble que nous prétendons offi:ir au lecteur, et ces sèches énumérations de motifs, dont nous continuons à emprunter les désignations à M. de Wolzogen, ne sauraient, en tout cas, donner là moindre idée d'une

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œuvre doût la séduction résîde, au contraire, dans Tampleur des développements, la puissance de l'expression dramatique y la richesse et l'éclat incomparable du coloris.

Cependant la musique s'est un instant assombrie. Une pédale de la y au rythme saccadé et menaçant, promène, au-dessus et au-dessous désaccords, sa désolante monotonie. ^Où estelle, s'écrie enfin Siegmund avec rage ; où est cette épée que tu m'as promise, ô mon père, et que je devais trouver à l'heure de la détresse?'* La scène s'éclaire alors d'une lueur magique ; le frêne qui se dresse au milieu de la pièce laisse apercevoir, plantée en son écorce, une poignée d'épée qui flamboie. Siegmund chante, comme dans les transports d'un rêve, l'éclat de cette lumière inconnue qui trouble son cœur et ses sens. Mais la vision a disparu, et, dans les ténèbres de la nuit, Sieglinde qui a, par un narcotique, endormi son farouche époux, l'approche de Siegmund.

Elle lui révèle le secret de cette épée qu'il a vue luire un instant devant ses yeux. Forcée d'épouser Hunding qui l'avait enlevée comme une proie, elle dut assister, malheureuse victime, à la fête que celui-ci offrait à ses amis. Elle était triste, silencieuse. Un étranger entra.

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et y comme pour porter uu défi à Tassistance, planta son épée dans ce tronc de frêne ; nul ne fut assez fort pour l'en tirer et l'étranger partit, disant que celui-là seul pourrait utiliser ce fer qui serait capable de l'arracher. Or c'est à Siegmund que cette épée est destinée; c'est lui le héros annoncé.

A ce récit, plein d'une croissante animation, et traversé par une admirable phrase musicale ;,le cri de victoire des Walsungen**, le héros s'enflamme ; l'ambition et l'amour naissent du même coup dans son âme et le compositeur a sU exprimer avec une énergie intense cette passion sans frein, née à peine et déjà mûre pour les plus grands sacrifices. La porte du fond s'est ouverte, et la scène va se dérouler à la pâle clarté de la lune dont les rayons enveloppent le couple amoureux. Siegmund attirant Sieglinde la fait asseoir à ses côtés. Le Lied où U célèbre alors le printemps est une adorable rêverie, d'une fraîcheur délicieuse. Avec son doux accompagnement la mélodie affecte une simplicité extrême, et nous pénètre de son charme. Peu à peu les voix de l'orchestre et des chanteurs s'échauffent, la passion grandit encore ; elle envahit sans mesure ces deux êtres que le malheur rapproche. Il faut remonter aux plus célèbres duos en ce genre, à

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celui des HtigiienotSj par exemple, pour trouver un point de comparaison possible, et Wagner ne s'est peut-être jamais élevé plus haut»

Siegmund et Sieglinde se sont reconnus; ils sont frère et sœur; ils sont nés d'un dieu, de Wotan lui-même, Siegmund se jette sur la poignée de l'épée plantée dans le frêne, et, avec un élan plein de grandeur et de vaillance, il apostrophe ce fer qui va devenir le compagnon de ses exploits, „Nothung, Nothung!

voilà de quel nom je l'appelle!^ et les sauts d'octave qui soulignent chacun de ces mots ont une fierté d'accent qui donne le frisson. Il arrache Tépée et, se tournant vers Sieglinde : „0 femme, dit-il, regarde bien Siegmund! En te donnant ce fer il te fait son cadeau de noce ; par lui la femme adorée recouvrera sa liberté ; c'est moi qui t'enlèverai de la maison d'un ennemi. Suis-moi maintenant, ô ma femme, ô ma sœur. Tu m'appartiendras, et le sang des héros renaîtra dans sa fleur. "

Certes la situation est neuve, et cette idée de mettre en présence le frère et la sœur, de les pousser dans les bras l'un de l'autre, peut paraître singulièrement hardie. Mais la manière de présenter les choses est pour beaucoup dans l'impression qu'elles doivent causer. Ces enfants sont

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de la race divine ; ils s'unisseat pour faire souche de héros, et leur morale ne se mesure pas à notre taille.

N'est-ce. pas d'ailleurs ' la vieille théorie des anciens jours? En Egypte, jusqu'au temps des Ptolémées, la race royale se perpétuait par des unions de ce genre, et dans l'histoire même de la Grèce, la croyance populaire ne s'accommodait pas toujours sur ce chapitre avec les préceptes d'une saine vertu. Ici le tableau est grand; les personnages sont grands, leurs passions dépassent le niveau des passions humaines, et ce sera la gloire de Wagner de n'être pas resté au-dessous des héros qu'il créait. N'empruntant qu'à luimême, maître de son inspiration comme de son exécution artistique pendant toute la durée de l'acte, il a écrit là, d'un avis unanime, la page maîtresse de toute la Wàlkyrie.

A la faveur de ses fréquentes absences de rOlympe Scandinave, Wotan a fait souche d'une nombreuse lignée. Nous connaissons déjà deux de ses en&nts, Siegmund et Sieglinde, issus de ses amours avec une simple mortelle. La déesse de la terre, Erda, lui a donné en outre neuf filles, les Walkyries, dont la mission est de présider aux batailles, d'assister les vaillants, et de porter dans la Walhalla, au temple des élus, la dépouille des héros morts en combattant.

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Lorsque commence le second acte^ dont le décor représente le sommet d'une montagne, dans un site sauvage, l'aînée des Walkyries, Brunehilde, est debout devant son père, qui lui apprend la lutte prochaine de Siegmund et de Hunding, et la charge d'assurer la victoire de son fils. La vierge guerrière entonne alors son chant de guerre où la singularité des rythmes et des intonations produit un effet des plus nouveaux et des plus hardis. Pas de mélodie proprement dite; pas de paroles du reste;, des cris seulement, des exclamations bizarres, ^hojatoho, heiaha...", mots qu'on chercherait vainement dans les dictionnaires en usage ; mais dans son allure décousue, la musique s'impose à l'oreille et la charme malgré sa rudesse. Nous retrouverons par la suite, au commencement du troisième acte, ce même motif, manié toutefois avec plus d ampleur et soutenu par un accompagnement plus imposant.

Grlissons rapidement sur la scène dans laquelle Fricka défend à son époux, au nom de la fidélité conjugale outragée, de soutenir le bras de son fils Siegmund, et sur celle où Wotan communique à- la Walkyrie ses nouvelles intentions. Les plaintes de Junon — nous voulons dire de Fricka — ne manquent pas de noblesse et Tor-

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chestre ne cesse pas un instant d'accentuer, de ses traits expressifs ; les recommandations du dieu à sa fille. Mais ces recommandations sont beaucoup trop longues, et Wotan abuse de ce que Brunehilde n'a pas vu le Eheingold pour le lui raconter avec une complaisance évidemment excessive.

Avec la troisième scène, l'intérêt renaît un peu. Siegmund et Sieglinde arrivent épuisés, fuyant devant Hunding, qui les cherche pour venger son honneur. Us s'arrêtent ; la fatigue trahit leurs forces, mais l'amour brûle toujours leur cœur et le duo du premier acte recommence en partie. C'est la même expression musicale , le même fond sur lequel on travaille et Teffet en est, conséquemment, beaucoup moindre. A peine y distingue-t-on un motif nouveau , celui „de la poursuite". Il faut signaler cependant, à l'approche de Hunding, les angoisses de la malheureuse Sieglinde. L'accompagnement tour à tour lent et vif, comme retenu par l'eflfroi, puis poussé en avant par la passion , trahit à merveille les sentiments opposés qui déchirent son cœur. Elle tombe évanouie, tandis que, penché sur elle, Siegmund la contemple amoureusement, et la presse dans ses bras.

Du haut de la colline où elle veille. Brune-

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hilde a vu ces étreintes passionnées^ elle s'émeut dtt touchant spectacle de ces amants que la fatalité poursuit et qui se disent adieu. Dès ce moment la grande figure de la vierge guerrière domine la situation et se place bien en relief au premier plan; Brunehilde^ qui symbolisera plus tard en leur idéale expression l'héroïsme et l'amour, vient d'éprouver un sentiment inconnu ; elle compatit au malheur; elle a pitié. Pour ceux qui souffrent elle bravera la colère de son père : un héros commô Siegmund ne doit pas périr.

Venant vers lui, elle l'encourage, le prépare au combat, lui communique un peu de cette ardeur guerrière qui brûle en son âme, et lui promet la victoire. Mais la volonté du maître des dieux doit s'accomplir.

Le spectacle devient saisissant. Le fond de la scène s'est couvert de nuages, et les combattants luttent dans la nue. Us s'abordent au bruit de Torage et du tonnerre, et la lueur intermittente des éclairs les montre aux prises.

Brunehilde est là, parant avec sa lance les coups du farouche Hunding et couvrant de son bouclier le héros qu'elle protège. Hunding va périr, lorsque, se dressant dans une lumière rougeâtre, au-dessus des nuages, apparaît Wotan: „ Arrière devant là lance, crie-t-il à Siegmund!

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En pièces ton épée!" Siegmund tombe frappé par son rival. Wotan regarde un instant le corps inanimé ; puis, se tournant vers Hunding : „ Vat'en, esclave, lui dit-il, va-t'en trouver Fricka et apprends-lui que j'ai satisfait sa vengeance!" Puis il le touche de sa lance, et le malheureux tombe comme une masse.

Pendant ce temps, Brunehilde s'est précipitée vers Sieglinde, que tant d'horreurs ont foudroyée, et, après avoir ramassé les tronçons de l'épée brisée, elle s'enfuit épouvantée. La voix de Wotan se fait encore entendre: ^Ah!

Brunehilde ! Ah ! traîtresse ! Malheur à toi ! Mon coursier saura t'atteindre et terrible sera le châtiment de celle qui m'a bravé !" Toute cette scène se distingue par une farouche et poétique grandeur, qui en assurera le succès partout oii une machinerie un peu intelligente rendra possibles les effets rêvés par le poète. Le musicien ici est au second plan, il s'efface, comme il le fait volontiers partout où un drame d'un intérêt réel se joue sur le théâtre et occupe les yeux.

Si l'on devait juger de la véritable valeur d'un morceau d'après la première impression qu'il a causée, il faudrait, dans V Anneau du Nibélungy assigner la première place à l'étincelante „Che-

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vauchée" qui forme le début du troisième acte de la Walîcyrie.

Lors des représentations de Bayreuth, Wagner, bon stratégiste et fin diplomate, avait fait défendre par voie d'affiche toute marque d'approbation, pour ne pas interrompre l'action ni troubler le spectacle. C'était du même coup arrêter par avance Je germe de toute manifestation hostile. Une seule fois l'ordre donné fut enfreint. Gagnés par la richesse des accents franchement nouveaux de „la chevauchée", et comme emportés dans le tourbillon sonore où galopent les vierges guerrières, les spectateurs se levèrent, électrisés, et saluèrent d'acclamations unanimes cette^ page magnifique. Toutes les sociétés de concerts de l'Europe ont exécuté ce fragment, et le succès en a été immense partout. Et cependant qui ne l'a pas entendu dans son cadre n'en a qu'une idée bien imparfaite. Il faut voir cette gorge sauvage, ce paysage sombre et désolé , , inaccessible retraite où les neuf sœurs se donnent rendez-vous ; il faut suivre dés y0ux ces courses folles des Walkyries dans les nuées ; il faut surtout entendre (ce qui sera toujours difficile dans une salle dé concert) ces cris sauvages poussés par les guerrières, ces exclamations fières et joyeuses qu'elles se lancent À travers l'espace pour

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se reconnaître et se saluer au passage. Quant au motif très court (plutôt un rythme qu'un motif) qui sert de thème fondamental à ^la chevauchée", quel est le compositeur qui en aurait su tirer les efifets prodigieux qu'a obtenus Wagner? Ce dessin persiste avec une obstination que rien n'arrête; les violons à Faîgu brodent avec une infinie variété leurs gammes, leurs trilles, leurs pédales compliquées, tandis que dans le grave la voix des cuivres sonne une fanfare victorieuse. L'eflfet est irrésistible et les Walkyrîes, vous prenant en croupe, vous entraînent bien loin avec elles dans le pays des rêves et des enchantements.

Brunehilde est la dernière au rendez -vous; elle fuit la colère paternelle, et, montrant Sieglinde à ses compagnes, elle tâche de les intéresser à sa cause. Ses sœurs hésitent, craignant la malédiction d'un père irrité; Sieglinde ellemême, se tournant vers celle qui l'a sauvée, demande la mort; Siegmund n'est plus; que lui importe la vie! Elle aurait dû tomber sous le même coup qui a frappé son amant: le trépas sera sa délivrance. Mais Brunehilde ne cède point à de pareilles instances; Tair inspiré, parlant avec la solennité prophétique de la Pythonisse qui lit dans l'avenir: ^ Tu vivras, lui dît-elle; tu

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vivras pour celui qui doit naître de toi. Souffre la faim et la soif^ que les ronces et les pierres des chemins te blessent, que les malheurs et les tourments t'accablent ; sache tout endurer pour Tenfant qui doit un jour parcourir le monde en héros, et que tu portes aujourd'hui dans ton sein. Adieu; mes sœurs faciliteront ta fuite, et je resterai ici, pour m'offrir, seule victime, au courroux de Wotan ! " Un souffle chevaleresque anime ces paroles. A la noblesse, à la fierté de ses accents la déesse s'est révélée. Sieglinde pourra fuir ; elle gardera, comme un gage d'espérance, l'épée brisée dans le combat et que reforgera plus tard, pour de hauts exploits , Siegfried , le fils qui naîtra d'elle.

Déjà les Walkyries qui font sentinelle au haut des rochers ont signalé l'approche de Wotan.

Brunehilde s'est détachée du groupe de ses sœurs; elle s'avance calme, prête au sacrifice, résignée au châtiment dont elle est menacée. Les premières paroles du. père à sa fille sont terribles : „Tu m'as désobéi, s'écrie-t-il, tu t'es levée contre moi! Tu descendras au rang des mortelles!

Abandonnée sur la terre, condamnée d'avance aux durs labeurs de la vie, c'est à un homme que tu appartiendras ! " A cette malédiction les Walkyries poussent un cri d'horreur et disparaissent.

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BruneHilde à genoux aux pieds de soa père essaye timidement de Fattendrir. Elle lui dit à quel sentiment elle a obéi; ce qu'elle a ressenti elle-même en voyant ces êtres frémissants d'amour et que la mort allait séparer. Cette confessiou; malgré d'incontestables qualités de détail, perd un peu de son effet par le développement exagéré que lui a donné le compositeur.

Raccourcie, elle formerait avec l'incantation qui suit, un des plus merveilleux finales que l'imagination d'un poète puisse rêver. L'instant est solennel en effet. Wotan ému, mais résolu à punir, prononce l'arrêt irrévocable. Brunehilde sera endormie sur un rocher; elle deviendra la femme du premier passant qui l'éveillera. La fierté de la déesse se révolte. „ Tu sais quel sang coule en mes veines, dit-elle à son père; fille d'un dieu, puis-je tomber, sans honte pour qui m'a donné le jour, entre les mains du premier venu? Fais au moins que celui-là qui m'éveillera ne soit pas un lâche ! '^ -— ^ Q^'î^ soit fait ainsi ; répond Wotan. Je vais t'entourer d'un feu de fiançailles, comme nulle mortelle n'en connut jamais! Que ce rocher, environné de flammes, se dresse terrible, mur efiroyable,^ et que tout lâche fuie épouvanté ! Seul un hérbs pourra te réveiller^ mortel plus puissant qu'un- dieu !" -

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Wotan baîse longuement sur les yeux sa fille, qui s'endort aussitôt dans ses bras. Il Tétend au pied d'un arbre, sur un tertre couvert de mousse, puis, d'une voix forte, il évoque Loge, le dieu du feu. „ Viens à ma voix. Viens comme autrefois, esprit de feu, lorsque tu m'échappais en jet d'étincelles. Obéis-moi. Par toi, flâmriie vivante, que ce rocher soit entouré de flammes ! A^ moi ! Que par celui dont le cœur tremble, ce feu né soit pas traversé ! ^ La magie d'un tel spectacle défie quelque peu l'imagination du critique^ obligé de lutter contre la pauvreté de la langue et son insuffisance à varier les formules d'éloges. Comment rendre l'éloquence sublime de cet appel, la légèreté, la fluidité prodigieuse de cet orchestré où tant de motifs se juxtaposent et se mêlent pour former un tout d'une ineffable beauté ! L'expression musicale a rarement atteint de si hauts sommets, et toute cette scène finale de la Walhyrie appartient à un ordre d'idées que le mot „ sublime" peut seul réussir à qualifier.

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