L'ENFANT
Il le mérite pour avoir écrit L'Ecornifleur et La Maîtresse. Et il le mérite pour avoir écrit Poil de Carotte. Car c'est aussi, dans une certaine mesure, « l'enfant tel qu’il est » que Jules Renard a voulu montrer en écrivant ce dernier livre.
Si les premières œuvres de Renard avaient été bien accueillies par quelques critiques, c’est Poil de Carotte qui répandit son nom dans le public (2). L'auteur, cependant, qualifiait son livre de « mélange déplaisant » (3). On peut écarter l'adjectif, mais il faut retenir le mot : « mélange ». Poil de Carotte, en effet, est sans doute un livre de simples souvenirs, comme beaucoup d'écrivains, depuis Rousseau et Chateaubriand, nous en offrent de leur enfance. Certaines pages poétiques, comme La tempête de feuilles (4) et Le Toiton (5), n’ont d'autre objet que de perpétuer une de ces minutes intérieures si intenses qu'elles ne sortent plus de l'être et contribuent à le former. Mais 1l y a aussi, à l’origine de ce livre, deux intentions, faites pour se contrarier : celle de satisfaire une rancune contre sa mère — Madame Lepic — et particulièrement contre sa mère en tant que belle-mère
(1) Physiologie de l’amour moderne. Crès, 1917, p. XIII.
(2) « Poil de Carotte populaire... en est au 80° mille ». Cor. IT. p. 194.
(3) Cor. I. p. 170.
(4) P. de C. p. 131 et suiv.
(5) Ibid. p. 87 et suiv.
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de sa femme ; et celle de rétablir, comme Renard avait cherché à le faire pour la jeune fille et la femme, la vérité sur l'enfant. Ces deux intentions se gênaient l’une l’autre : la première le poussait à noircir le caractère de Madame Lepic, à blanchir celui de Poil de Carotte ; la seconde à noircir le caractère de l’enfant, à blanchir celui de la mère. Mais Renard a su montrer dans Poil de Carotte l'enfant sale et le sale gosse sans pour cela rendre la mère, je ne dis pas excusable, mais supportable. L'intention de rancune semble prédominer, et l'on retient avant tout, de Poil de Carotte, et particulièrement de la pièce et du film, l’image d’un enfant malheureux, sinon martyr. Elle cache celle du sale gosse, mais cette dernière n’en existe pas moins, et Poil de Carotte procède en partie de la volonté qu’eut Jules Renard de montrer un enfant dans sa réalité, pour l’opposer à l'enfant tel que les poètes et les romanciers l'avaient fait.
Dans son Journal, il note un jour : « Lu Ame d’en- « fant. Inutile et bêta, ce livre » (1). Et ailleurs : « L’en- « fant, Victor Hugo et bien d’autres l'ont vu ange » (2).
On se rappelle, en effet, les nombreuses pièces de vers dans lesquelles Hugo a chanté ses enfants et petitsenfants, et aussi l'enfance :
« ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère ».
On cite, et on récite volontiers :
« Lorsque l'enfant paraît...
« Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange « À l’auréole d’or !.… « Vos ailes sont d'azur.
(1) J. p. 81. — Il s’agit d’un livre de Dostoïevski, et non de celui de P. Margueritte, qui parut seulement en 1894.
« Double virginité ! corps où rien n’est immonde, « Ame où rien n’est impur ! (1).
A dire vrai, Renard, dont Hugo était le dieu littéraire et qui savait par cœur La Légende des siècles, aurait pu se rappeler les vers du Crapaud :
« J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel.
« Tout homme sur la terre où l’âme erre, asservie,
« Peut commencer ainsi le récit de sa vie.
« Et chacun d'eux riaat, — l'enfant rit quand il lue — « Se mit à le piquer d’une branche pointue,
« Elargissant le trou de l'œil crevé, blessant
« Les blessures, ravi.
Voilà sans doute des vers où le poète montre dans l'enfant la bête, et non l’ange. Mais il est certain que les poèmes où l'enfant est peint en beau l’emportent de beaucoup en quantité et sont beaucoup plus connus.
Renard écrivait donc : « L'enfant, Victor Hugo et « bien d’autres l'ont vu ange. C’est féroce et infernal « qu'il faut le voir. D'ailleurs la littérature sur l'enfant « ne peut être renouvelée que si l’on se place à ce point « de vue. Il faut casser l'enfant en sucre que tous les « Droz (2) ont donné jusqu'ici à sucer au public. L’en- « fant est un petit animal nécessaire. Un chat est plus « humain. Non l'enfant qui fait des mots, mais celui « qui enfonce ses griffes dans tout ce qu'il rencontre « de tendre. La préoccupation du parent est continue, « de les lui faire rentrer » (3).
(1) Les Feuilles d'automne. XIX.
(2) Renard avait sans doute spécialement en vue : Monsieur, madame et bébé.
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Ce souci de vérité, ce désir de protestation, nous expliquent pourquoi Renard insiste sur ce que les autres écrivains passaient sous silence, nous montre la laideur, la malpropreté, la crasse de Poil de Carotte, qui noircit instantanément l’eau dans laquelle il plonge ses pieds, qui rapporte des poux de la Pension Saint- Marc (1), et qui s’oublie au lit ; pourquoi il le montre, avec des excuses, menteur (2) et voleur (3), et, — cette fois sans excuse, par simple « démon de la perversité », — méchant envers la vieille Honorine qu'il fait renvoyer de la maison ; voilà pourquoi il le montre cruel : « Dans « les batailles à coups de boules de neige, ... il met des « pierres dans les boules.
« Il vise à la tête, c'est plus court (4). » Il tue une taupe, pour s'amuser (5). Il tue un chat (6). « Que de « fois il flanquerait des coups de pied au chien qui le « fait poser, s’il ne craignait ses hurlements dénoncia- « teurs. Il est plus à son aise avec les lapins dont 1l « peut tirer les oreilles et arracher le poil » (7).
C'est pour cela aussi qu’en jouant avec Mathilde, il promet de lui dire le mot du coffre-fort de M. Lepic, à condition qu'il puisse la toucher où 1l voudra (8).
(1) Les poux. Voir aussi Cor. II. p. 102.
(2) (3) La pièce d'argent.
(4) P. de C. p. 145.
(5) Ibid. p. 25 et suiv.
(6) Ibid. p. 89 et suiv.
(7) Texte inutilisé par Renard, extrait du manuscrit que possède M. Sacha Guitry, qui m'a très obligeamment permis de le consulter.
(8) P. de C. p. 107.
La mouche. La pièce d'argent. .
Renard a voulu mettre en lumière les mauvais instincts de l'enfant, qu'ordinairement on cachait. Il importait de le souligner, afin que, dans l'esprit du lecteur de Poil de Carotte, le souffre-douleur ne fasse pas oublier le petit animal.
La NATURE ET LES PAYSANS.
Comme l'enfant dans les livres de Gustave Droz, la nature et les paysans, dans les romans de Madame Sand, lui paraissent faux. Jules Renard se proposait, en 1889, d'écrire « un dialogue entre un « monsieur qui est en villégiature et connaît la cam- « pagne d’après George Sand, et un vieux paysan très « simple et point chimérique. Le Monsieur questionne « le paysan sur ses « instruments aratoires », sur sa « chaumine ». Les illusions du monsieur poète tombent « une à une, cassées aux réponses sèches du bonhom- « me » (1). Ce dialogue n’a pas été écrit, mais nous en avons l'équivalent dans La Lanterne sourde, à propos d’une poésie célèbre de Victor Hugo. Le morceau est trop savoureux et trop caractéristique pour ne pas être cité en entier.
Le geste du semeur.
« Eloi goûte de plus en plus la campagne et recherche chaque jour une nouvelle émotion. Levé ce matin de bonne heure, il aperçoit le paysan Jaquot qui ensemence le labour des Mâgnes. Il le joint et lui dit :
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— Jaquot, l’occasion est favorable : faitesmoi le geste auguste du semeur.
— Plaît-il ?
— Je veux voir le fameux geste du semeur que si souvent ont peint nos grands peintres et décrit nos meilleurs poètes. Allez, faites ! Ne saisissez-vous pas ? Je vous prie de me montrer comment vous semez quand vous semez.
— Voilà, dit Jaquot.
— Non, mon pauvre ami, s'écrie Eloi, ce n'est pas ça ! Vous avez l'air de donner timidement à manger aux poules. Ne craignez rien.
Je ne vous veux aucun mal. Supposez-vous seul et recommençons. D'abord, vous vous placez à tort face au bois sombre. Tournez-vous plutôt vers la lumière. Découpez-vous sur l'horizon. Ensuite, plongez avec lenteur la main dans votre tablier, retirez-la pleine de blé, lancez à toute volée les grains fécondants, et que votre geste libre semble parcourir l'immense nature, tel qu'un oiseau lâché. Attention, une ! deux !.….
Mais, Jaquot, pourquoi me regardez-vous comme un hébété ? » (1).
Les petits paysans vus et entendus par Renard ne passent pas leur temps à jouer de la flûte ou de la cornemuse, ni à deviser d'amour. « Ils ne sont pas deux, un garçon et une fille, comme dans Théocrite, pour garder les troupeaux confondus » (2). Et, par réaction
(1) La Lant. s. p. 84 — Déjà, dans les premières pages de La Terre, Zola avait, à sa façon, remis les choses au point.
contre le langage un peu fade et fleuri de ceux dont George Sand narrait les poétiques aventures, les petits villageois chez Renard vont parler « bien autrement ». Ecoutons plutôt le tournoi d'éloquence qui s'ouvre entre Grelutot, « l’espoir du village », et la bande du « maître d'école » (1).
« — D'abord, fichez-moi la paix | « Et il ramasse une pierre qu'il jette au ha- « sard, sans viser, car, à force de reculer pour « se mettre hors d'atteinte, il y a mis les autres. La pierre Imutile retombe quelque part.
« — Ch... au bout, dit le petit maître d'école railleur.
« — Oh! par exemple, m..…. pour toi! répond Grelutot.
« — Je t'emm... aussi! dit le petit maître d'école.
« — Et moi, je vous emm... tous ! crie Grelutot exaspéré.
&«— M... ! m...! m...! m...! réplique toute la troupe. « — Mangez-la.. votre m... ! hurle Grelutot.
« Et, jusqu’à ce que leur gorge sèche de soif. les enfants de mon village récitent par cœur, à haute et intelligible voix, ce qu'ils savent le mieux » (2).
Il y a loin de ce petit croquis réaliste aux intrigues romanesques Imaginées par George Sand. Elle ne nous
(1) Il s’agit du fils du maître d'école, que ses camarades désignent par la fonction de son père.
(2) Buc. p. 54. On voit la saveur que prend le titre virgilien du livre. — Ce dialogue annonce ceux de La guerre des boutons, de Louis Pergaud. Mercure de France, 18 édition, 1927. p. 30 et suiv.
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montre guère le paysan dans son humble vie quotidienne, elle nous le fait voir aux prises avec le mystérieux, le merveilleux ou le tragique (1). Et il y a loin du langage de Grelutot à celui de Thérence, « la fille des bois », qui parle d'amour comme une comtesse de Marivaux, de « Joseph qui en meurt, mon frère qui « s’en défend, et vous qui tâchez d’en guérir » (2).
George Sand se rendait compte de la difficulté qu'il y a à peindre et à faire parler exactement les paysans, puisqu'elle écrivait, en préface à François le Champi : « On n'arrive pas au vrai encore. Il n’est pas « plus dans le réel enlaidi que dans l'idéal pomponné ; « mais on le cherche, cela est évident ».
Si quelqu'un l’a trouvé, et s’est tenu à égale distance de ces deux excès, il semble bien que ce soit Jules Renard. Mais il ne se hasardera qu’en 1908 (et avec quelles précautions et quelles nuances) à tracer un portrait d'ensemble du paysan (3).
Les paysans de Balzac ne lui paraissent pas plus vrais que ceux de George Sand. Il les faits bavards. Ils ne le sont pas (4). Renard se plaint du « trompe-l'œil » de Balzac (5).
Et Michelet! « Michelet veut trop poétiser la na- « ture. Elle n’a pas besoin de ça. Elle se moque d'être « surfaite, et elle lui échappe, malgré tous ses efforts.
(1) Particulièrement dans Les Maîtres sonneurs.
(2) Les Maîtres sonneurs. C. Lévy. Edition illustrée du Centenaire, s. d. p. 162 et 168.
(3) Dans un article pour le Matin, recueilli dans L’Œïil clair, p. 39 et suiv.
« Lisez cette phrase à un groupe de paysans : « Cette « voix sonore de l’alouette, puissante, donne le signal « aux moissonneurs. Il faut partir, dit le père : n’en- « tendez-vous pas l’alouette? » Les paysans s’étonne- « ront. Jamais aucun d'eux n’a donné pareil signal ; « personne n'aurait obéi » (1).
Même Maupassant « n’observe pas : il imagine de « la réalité. Ce n'est encore que de l’à-peu-près » (2). On voit combien Renard a changé depuis Crime de Village et Les Cloportes.
Au début de sa carrière, à l’époque des Sourires pincés, exaspéré par les faussetés et les fadeurs de la littérature paysanne, il se plaira, par réaction, à insister sur les détails les plus répugnants. Lisons Baucis et Philémon (3). Le titre fait attendre une idylle champêtre. Mais Philémon traite Baucis de vieille bique, de chamelle, de bougresse, de garce, de charogne, d'ânesse, de bourrique, de carne, de trule, etc... (3). Renard nous force à examiner la saleté qui démange la vieille : « Voyez donc si je n'ai pas une bête ? de- « mandait-elle en montrant son cou rougi par le grat- « tage des ongles.
« — Mais c’est de la crasse, ma bonne vieille. C’est « de la crasse que vous avez là » (4).
Et, quand elle avait trop mangé, « Des choses blan- « ches, des mixtures de salive et de pommes de terre « pendaient aux coins » (5).
) D. lit. p. 238 et suiv.
) D. lit. p. 240 et 241.
) D: lt. p.243.
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Pour satisfaire à ses propres exigences, Renard devra en outre s’astreindre à ne plus « mettre en scène » la vie de ses paysans. Baucis et Philémon est encore une nouvelle écrite suivant la formule de Maupassant. On attend un dénouement, tragique. Il arrive : « Mais c'est pour la dernière fois ». Dans la suite, Renard ne cherchera plus à piquer le lecteur par l’invention d’une intrigue. Il se contentera de « regarder l'homme en natu- « raliste, et non en psychologue romanesque » (1). Si Madame Philippe apporte, à son mari qui fauche, une bouteille d'eau, et qu’ « ils restent là, coude à coude, « un instant désoccupés.
« Oh ! n’espérez rien !
« L'odeur du foin ne les grise pas.
« Ils ne vont pas, pour vous faire plaisir, se rouler « dans l’herbe » (2).
Aussi, ceux qui, dans les livres, cherchent une « histoire » seront toujours déçus. Les observations de Renard ne lui serviront plus de prétextes à inventer ; Le Vigneron dans sa vigne, les Bucoliques, l’admirable Ragotte, L'OŒil Clair, ne toucheront le lecteur que par la vérité et la vie de leurs tableaux, d’où se dégagent, naturellement, la poésie et l'émotion.