DICO TEN D
me Îüi-ce une seconde d'abandon. « Ses yeux terri- « bles (1), sa voie aiguë et métallique » (2) le paralysèrent jusqu'à la fin. Il n'éprouvait en sa présence que gène et répulsion,
Mais pour expliquer cette contrainte, 1l y a d’autres raisons, Il est inutile, je crois, de faire ici appel à Freud et d'invoquer ce qu'il appelle « le complexe d'OEdipe », ni de mettre Renard au nombre des enfants qui auraient eu une passion pour leur mère, comme Stendhal (3) et Poe (4), par exemple. Le cas de Renard est bien différent. I faut simplement constater que, sans s'en douter, par certaines négligences d’attilude ou de costume, sa mère mellail en feu son imagination d'enfant, et il faut certainement voir dans les rêves incestueux et atroces que raconte Jules Renard dans son Journal (5), l'origine et l’explication de la gène qu'il éprouva toujours devant elle.
Il est aisé de voir, par ce portrait, dont tous les éléments sont tirés du Journal, que Madame Lérin et Madame Lepic représentent la mère de Jules Renard. Elles se confondent si bien avec elle que dans le Journal, s'il arrive souvent à Renard d'appeler son père papa, la plupart du temps au contraire, il désigne sa mère en écrivant Madame Lepic (6). Un des effets les plus saisissants de La Bigote (7) est tiré tout vif du passage du Journal que j'ai cité plus haut (8). Le portrait
(3) Voir la Vie d'Henri Brulard, et Thibaudet, Stendhal. Hachette, Paris. 1931, p. 17.
(D Voir Marie Bonaparte. Edgar Poe, Denoël et Steele. Paris, 1933, tome 1, p. 283, 298.
(6) J. p. 418 et 419,
(?) La Bigote, acte IT, scène 5, et J. p. 4%.
de Madame Lérin dans Les Cloportes s'applique trait pour trait à Madame François Renard. Chaque adjectif s'y pourrait appuyer sur un passage du Journal. Le même Journal apporte souvent un commentaire utile à Poil de Carotte. Madame F. Renard enfonce ses ongles dans la main de sa belle-fille comme Madame Lepic pinçait l’aveugle en visite, ou son fils au lit (1). La conduite de Madame Lepic dans La pièce d'argent, par exemple, est éclairée par cette remarque de Jules Renard sur sa mère : « On ne peut pas dire qu'elle soit voleuse : « elle est déplaceuse. Elle prend un dé qu'elle sait qu’on « cherche. Elle ne le rend pas tout de suite : elle laisse « chercher » (2). C’est ce qu'elle fait avec Poil de Carotte, plus maniaque qu'odieuse. Dans Ragotte (3) enfin, l'identification est complète. On croirait lire un passage du Journal. En y appelant sa mère, dans un livre, cette fois, Madame Lepic, Jules Renard marque sans doute la distance qu'il y eut toujours entre elle et lui, mais puisqu'il ne modifie ni son propre nom ni celui de sa femme, Maïinette, s’il appelle sa mère Madame Lepic, c’est qu'il croit lui donner son vrai nom. Madame Renard a donc passé toute vive dans l’œuvre de son fils. C’est d’elle qu'il a le moins laissé perdre : « Ce que j'ai fait de plus vrai, et peut-être de plus « théâtre », disait-il, « c’est le mur plein de ses yeux « et de ses oreilles » (4). Cependant Les Cloportes, Poil de Carotte, La Bigote mettent davantage en relief chacun un trait particulier de sa physionomie.
(1) J. p. 1295, et Poil de Carotte : L'aveugle, Le Cauchemar. (2) J. p. 1070.
(3) Rag. p. 166, 167.
Dans Les Cloportes on voit mieux le bavardage, dans Poil de Carotte la méchanceté, dans La Bigote la curiosité et les petits mensonges de Madame Lepic.
Que serait devenu François Renard s’il avait épousé une femme autre que Mademoiselle Colin ? C’est elle qui fit de lui le chasseur taciturne qu'était Monsieur Lepic. Jules Renard, après leur mort, fut assez surpris des lettres que son père avait adressées à sa mère pendant leurs premières séparations. Elles respiraient l’amour, tout au moins la tendresse, et François Renard y priait Dieu, probablement sans arrière-pensée. Mais, lorsque leur fils Jules vint au monde, l'amour, et même l’entente, avaient disparu. Dans le manuscrit de Poil de Carotte que possède M. Sacha Guitry, on lit cette note, soulignée par Renard: « Expliquer la haine de Mme Lepic pour Poil de Carotte par ses scènes avec M. Lepic. L'enfant lui rappelle la date où ils commencèrent à ne plus s'entendre ». Cette note, d'après ce que nous savons par le Journal, s'applique au ménage Renard comme à celui des Lepic. Et le personnage de Monsieur Lérin, au chapitre VI de la Première Partie des Cloportes, vient encore éclairer, s’il en était besoin, les causes de ce dissentiment, les silences de Monsieur Lepic et de François Renard.
« M. Lérin montrait un visage sévère, affec- « tant d’être insensible et s’arrangeant de manière, « quand malgré lui la pitié lui venait, à ne s’émouvoir « qu'avec dureté. »
« En outre, les événements l'avaient aigri. Sobre « de paroles et réfléchi, il avait épousé une femme « étourdie et bavarde. Econome, il avait choisi une dé- « pensière. Toujours replié sur lui-même, ennemi des « attendrissements faciles et des protestations exagé- « rées, 1] avait aimé longtemps, avec l’espoir de la trans-
« former, une femme tout en dehors, importune, bru- « yante, de conscience élastique, aimante par boutades, « mauvaise plus régulièrement, aussi peu mélanco- « lique que possible, indiscrète, explosive, d’une sym- « pathie ouverte à n'importe qui, insupportable et évi- « demment créée pour un autre que lui. Il éprouva cette « fatigue qui fait dire de quelqu'un qu’on en a « plein « le dos ».
« Il y eut lutte et rupture.
« Il la prit en haine et, avec elle, une bonne partie « du genre humain, logique jusqu’au bout, incapable « d'écouter la voix du bon sens. Enfin, dégoûté, avide « de repos, M. Lérin céda, laissa là raisonnements dont « vingt-neuf longues années lui avaient démontré l’inu- « lité, observations à propos de petites dettes qui sur- « gissent tout à coup, d'emprunts faits à n'importe qui, « même à la servante, d’éternels petits mensonges re- « nouvelés, et prit le parti de ne plus rien dire » (1).
Ce mutisme dans lequel s'était enfermé M. Lérin fut bien l’un des traits essentiels de François Renard. Tristan Bernard raconte qu’un jour le père de Jules Renard dit à son fils avoir rencontré une jeune femme qui l’admirait beaucoup et aurait voulu faire son portrait. Comme Jules Renard, intéressé, lui demandait quelle était cette dame et s’il avait son adresse, son père lui répondit que non et, après un silence, ajouta simplement : « C'était l’année dernière ». « Quand c’est l'heure de « nous quitter », note Jules Renard, « il y a déjà long- « temps qu'il se tait, et que je ne dis rien » (2), ou
(1) Clop. p. 46 et 47.
encore : « Mon père n'avait pas de tendresse visible, et « il ne disait jamais merci » (1).
Comme on le voit, le Journal, l'anecdote, Poil de Carotte et Les Cloportes, tout contribue à composer les traits d’une même figure. Ce que le Journal nous permet d'ajouter, c'est que François Renard se consolait, avec prudence, mais sans remords, de sa mésentente avec sa femme — laquelle, par ailleurs, avait des retours bien attendrissants. Jules Renard, dans son œuvre, n'a fait qu'indiquer au passage, discrètement, ces traits complémentaires. Il nous montre M. Lepic, toujours « courant la pretentaine pour affaires » (2), et Madame Lepic, au début de L'Hameçon (3), s'essayant à être affectueuse avec Poil de Carotte.
Dans l’ensemble, Madame Lepic est donc bien la mère de Jules Renard — les bons sentiments, ou les germes de bons sentiments en moins —, et Monsieur Lepic le père de Jules Renard, moins les aventures ou les germes d'aventures qu'il s’offrait en compensation (4). Simplifiés, ils sont devenus : l'épouse insupportable, la mère mauvaise, le chasseur muet.
Dans les mêmes livres : Les Cloportes et Poil de Carotte ; et les mêmes pièces : Poil de Carotte et La Bigote, le frère et la sœur de Jules Renard, Maurice et Amélie, figurent sous les noms d'Emile et d'Eugénie (5), de Félix et d'Henriette (6), de « grand frère Félix » et de « sœur Ernestine » (7).
(1) J. p. 516. Voir aussi p. 441.
(2)4P;dé:C-»p: 112.
(CB dent ep 10:
(4) TJ. p. 772 et suiv.
(5) dans Les Cloportes.
(6) dans La Bigote.
(7) dans Poil de Carotte.
Maurice Renard, avec sa nonchalance (1), sa paresse organisée, son indifférence à trouver une situation (2), son amour physique de Chitry (2), son égoisme raisonné, est certainement l'original de l’Emile des Cloportes. Une phrase de ce roman : « À chaque retour, « son congé s'allongeait, dépassait le précédent, de « sorte que ses absences ne parurent bientôt plus que « de petits congés qu'il se donnait pour prendre un « autre air, changer de climat, couper la béate exis- « tence qu'il aimait mener à Titly » (3), ne fait que développer, ou plutôt délayer ce que Jules Renard écrivait à sa sœur : « Comme il n’est pas ici, je puis le dire à « la face de son dos : pour lui, il n’y a que Chitry. « L'emploi rêvé de sa vie est à Chitry. Les autres em- « plois « pour de vrai » qu'il pourra occuper ne seront « Jamais que des congés ennuyeux de cet emploi-là » (2).
Il fut aussi « grand frère Félix ». Bien que les deux frères ne s’entendissent pas, ils eurent, enfants, les bons moments qu'ont forcément ensemble des frères qui sont au moins des camarades. Mais entre eux, pas ombre. apparente d'affection : « Je n’ai jamais pu faire un geste « de décision sans que mon frère poufle de rire. De là « ma vie humble et plate » (4), constatait Renard. En écrivant à Tristan Bernard : « Mon pauvre « grand frère « Félix » est mort hier soir, à son bureau, subitement, « d'une angine de poitrine », il pouvait ajouter : « Je « pleure parce que nous nous sommes bien mal « aimés » (5).
(1)"Cor.-1: p. 107.
(2) Cor. I. p. 108.
(3) Clop. p. 40. Voir aussi : Le retour. Déb. lit. p. 116-127. (4) J. p. 634.