CORP DEN
D'autre part, l'enterrement civil du frère comme du père de Jules Renard (1) confirme les sentiments et les paroles qu'il prête dans La Bigote à Félix et à Monsieur Lepic, au sujet de l’église.
Entre sa sœur et lui, au contraire, 1l y eut, pendant leur enfance, une véritable affection. Elle était bonne et pitoyable, dans Les Cloportes, dans Poil de Carotte, et dans la vie. Plus âgée que son frère, elle fut un peu la petite maman qui lui manquait. Il suffit de lire la Correspondance de Jules Renard avant son mariage (2) pour se rendre compte qu'à défaut de comprendre son frère, sa sœur l’aimait et le soutenait de la façon la plus efficace. Très pieuse, elle était douce et tendre avec lui. Elle aurait voulu être et rester sa confidente : « Ma sœur. aurait voulu être mon Eugénie « de Guérin », constatait Jules Renard, « mais je n'étais « pas Maurice de Guérin. De là, un malentendu qui dure « toujours » (3). Si l’on excepte Sauf votre respect (4), où sœur Ernestine s’unit aux ricanements de grand frère Félix quand leur pauvre mère essaie de corriger par une ignoble attrape le petit frère « qui est resté mal- « propre », sa physionomie un peu effacée paraît bien conforme à celle d'Amélie Renard (5).
(1) J. p. 507 et 691.
(2) En 1888.
(4) P. de C.
(5) Coquecigrues contient une Histoire d'Eugénie, mais qui ne doit presque rien à la sœur de Jules Renard. Dans cette Histoire, Le Rêve est tiré des Cloportes dont monsieur Emile était le héros ; (Clop. p. 108) et Le Moineau d’une poésie (D. lit. p. 35). Dans Le Beau-Père, également tiré des Cloportes (p. 114) et d’où vient le sujet de La Bigote (qui devait d’abord
Plus encore que les figures individuelles, c'est l’atmosphère de la famille qu'elles composent, atmosphère de gêne, de malaise dans le silence, que Renard a su, dès Les Cloportes, dont c'était l'objet, admirablement reconstituer. Bien que Renard place ce roman sous le signe de Flaubert, en rappelant sa phrase aux Goncourt à propos de Madame Bovary (1), c'est bien sa propre famille, et non le célèbre roman, qui lui a inspiré l’idée des Cloportes. Il en a étudié et décrit les mouvements singuliers, les arrêts, les sommeils, comme un natura- Liste ceux de « l’aï » ou du « tardigrade » (2). Cette atmosphère est faite avant tout de silence. « Un silence « lourd de toutes les craintes qu'on peut avoir de parler « pesait sur celte famille ; elle était, pour les étrangers, « pour les amis vagues, pour les intimes, un petit « monde dont ils ne parlaient qu'avec étonnement, « presque avec stupeur.
« Et l’apathie n'était pas que morale. Les corps « s'empâtaient comme l'esprit... C'était bien une vie de « cloportes, de calfeutrés, chez qui le sang avait cessé « de couler... » (3).
Mais il y a bien des qualités de silence. Celui de ces cloportes est d’abord le silence des paysans ; mais c'est aussi le « prince des situations fausses » (4). Un drame le traverse sans le troubler, « comme une pierre l'onde ».
s'appeler Sœur Ernestine), Mademoiselle Eugénie ne fait qu’écouter et entendre.
Il faut qu'une porte soit fermée n'emprunte que son nom. (1) Voir p. 31.
(2)J 2 bt20:
(3) Clop. p. 51.
(4) D. lit. p. 210.
Poil de Carotte met au premier plan les rapports de Madame Lepic et de Poil de Carotte, La Bigote ceux de Madame Lepic et de Monsieur Lepic, mais c'est bien l'atmosphère des Cloportes qu'ils établissent. Afin d'échapper à Madame Lepic, Monsieur Lepic part pour la chasse, et Poil de Carotte se cache dans son « toiton », mais à la veillée, aux repas, les membres de la famille se rassemblent forcément. Et alors, « tous ces gens... « séparément étaient capables de donner des signes de « vie, Mais réunis autour de la table, ils se faisaient « froid les uns aux autres. Ils semblaient tout à coup « morts » (1). « M. Lepic et sœur Ernestine, accoudés « sous la lampe, lisent, l’un le journal, l’autre son livre « de prix ; Mme Lepic tricote, grand frère Félix grille « ses jambes au feu, et Poil de Carotte par terre « se rappelle des choses » (2).
Après s'être énervés un moment contre Pyrame qui aboie, ils reprennent « leurs places inamovibles » (3).
Dans une nouvelle écrite pour Poil de Carotte, mais que, soit parce qu'il ne la jugeait pas au point, soit parce que son petit bonhomme ne s’y montre pas, Jules Renard n’a pas publiée, un événement plus mince encore qu'un aboiement du chien vient troubler le silence.
La Pelote de laine.
« Autour du poêle, la mère tricote, le père marche « d’une fenêtre à l’autre, la fille lit, le fils dort. Soudain « la mère pousse un fort soupir.
(1) Manuscrit ap. à M. Sacha Guitry.
CrPade CSD:
(GB) Pde Ep "13!
« Sale laine, dit-elle.
« Une maille s’est rompue et le peloton vient d'échapper. Elle le cherche d’abord des yeux, sans remuer, en regardant par-dessus ses lunettes, et n’aperçoit rien. Elle interroge toute la famille, d’un coup : Vous n’auriez pas vu ma laine, par hasard ?
« Comme on ne lui répond pas, elle se baisse, se traîne sur ses genoux et promène ses mains sur les carreaux rouges. Bientôt, elle arrive aux pantoufles de sa fille.
— « Qu'est-ce que tu fais donc, maman ?
— « Cette question ! Je cherche mon peloton.
— « Est-ce que je l'ai, ton peloton ! dit la fille. Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse de ton peloton ?
« Elle à raison. Pourtant sa mère lui relève ses jupes, par acquit de conscience.
— « Mon Dieu, maman, que tu es entêtée, puisque je te dis qu'il n’est pas là.
« La mère s’en va, se dirige vers son fils endormi, et elle veut soulever son pied.
— « Qu'est-ce qu’il y a ? demande le fils brusquement éveillé.
— « As-tu vu mon peloton ?
— « Tu ne pourrais pas me laisser dormir tranquille, dit le fils.
— « Je parie qu'il est sous ton pied.
— « Ouiche, sous mon pied, et déjà le fils se ren-
dort.
« Accroupie, la mère tâche de déplacer un peu ces pieds inébranlables, puis elle s'éloigne toujours quêtante, et se jette doucement dans les jambes du père.
« Le père ne dit rien ; il essaie de tourner l'obstacle, fait un pas sur la droite, un autre à gauche, et comme la mère suit ses mouvements, il s’immobilise et, plein d’ennui, attend.
« La mère se remet à ramper, de la table à l’horloge, de l'horloge à l’évier, où ça fait froid au bout des doigts, vainement.
« Enfin elle s’assied à croupetons, pose ses mains sur ses cuisses, sourit, et après avoir joui un instant, en égoïste, de sa propre surprise.
— « Par exemple, dit-elle, celle-là est bonne. Savez-vous où 1l a roulé, mon peloton ?
« Il semble que personne ne tienne à le savoir.
— « Eh bien il a roulé dans la poche de mon tablier. Voilà où il est, mon peloton.
« Et toute la famille, y compris la mère, qui se relève, y compris le fils qui dort, hausse les épaules, autour du poêle » (1).
De même, aux repas, personne ne parle.
« — Qu'est-ce qu'ils ont donc ? se dit Agathe. »
« Ils n’ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout...
« M. Lepic mange avec lenteur, comme s’il mâchait du verre pilé.
« Mme Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, commande à table par gestes et signes de tête.
« Sœur Ernestine lève les yeux au plafond.
« Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n’a plus de timbale, ne se préoccupe que de pas nettoyer son assiette, trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, il se livre à des calculs compliqués (2).
Le rideau de La Bigote se lève sur ce « silence qui montre combien tous les membres de cette famille,
(1) Manuscrit appartenant à M. Sacha Guitry. Texte inédit. (2) P. de C. p. 51.
« qui a l'air d'abord d'une famille de muets, s'ennuient « quand ils sont tous là. — C'est la fin du repas. — On « ne passe rien. — M. Lepic tire à lui une corbeille de « fruits, se sert, el repousse la corbeille. — Les autres « font de même, par rang d'âge. — Henrielle essaie, « à propos d'une pomme qu'elle coupe, de céder son « droit d'ainesse à Félix, mais Félix préfère une pomme
« tout entière. — La bonne, habituée, surveille son « monde. — On lui réclame une assielte, du pain, par « signes. — La distraction générale est de jeter des
« choses au chien, qui se bourre » (1).
Un souvenir rapporté dans le Journal témoigne que les repas se passaient bien ainsi dans la famille Renard : « Quand les couturières, Marie et Angèle, « venaient à la maison, elles prenaient leur repas avec « nous, à la même table, et elles avaient peur de man- « ger. Est-ce qu’on se taisait (2) ainsi à cause d'elles ? « Bien plutôt, Mme Lepic faisait des frais en leur hon- « heur, et Poil de Carotte bénissait leur présence. II « pouvait manger un peu plus sans que Mme Lepic « s’en aperçût ; elle le surveillait moins. Mais, ignorant « qu'elles étaient l’occasion d’une détente, les coutu- « rières avaient hâte de se lever de table, ensemble, « comme une seule femme, et d'aller prendre l'air » (3).
C'est dans une telle atmosphère, et, comme dit Henri Brûlard, dans « le sombre de la soie », que Poil de Carotte grandit.
Dans son livre : La mêlée symboliste, M. Ernest
(1) La Bigote. Acte Premier.
(2) Le texte publié par Bernouard porte « tassait », mais j'y vois une faute de lecture que je corrige en « taisait ».
Raynaud, qui fut un ami de Jules Renard, prétend que le cas de Poil de Carotte a été celui de toute sa génération :
« L'enfant », écrit-il, « fait son apparition en intrus « dans les ménages bourgeois de 1864 (1). Il en est peu « dont la naissance ait été saluée d’un cri de joie, et de « là vient que la plupart ont traîné au cours de leur « misérable existence la fatalité de ceux cui non risere « parentes et ont fait leur aliment de la mélancolie. O « méfaits de la situation économique ! Sitôt né, l'enfant « est une cause de trouble et de soucis. Qu'on enlève « le gêneur ! Une nourrice mercenaire s’en charge, qui « l'emporte au fond d’un village perdu, heureux si on « le regarde partir, sans invoquer, tout bas, la chance « qu'il n’en revienne jamais. Je n’exagère rien. Un mal « nouveau a fait son apparition : la Névrose. Jamais « les mères ne furent plus irritables, plus agacées, plus « enclines à torturer leur entourage. Madame Lepic « n'est pas une exception. Jamais les pères n’ont à ce « point désarmé devant les exigences de leur épouse, « tant ils sont en proie au surmenage et à la neuras- « thénie. Pauvres enfants, condamnés à l'isolement et « au martyre ! » (2).
Je ne sais si cette généralisation est bien légitime et si Poil de Carotte est le type de toute une génération littéraire. À coup sûr, il offre l’image, à peine retouchée (3), de Jules Renard enfant.
(1) C'est précisément l’année de la naissance de Jules Renard.
(2) Tome 2, p. 38.
(3) Elle le fut quand même, forcément. Renard se propose
dans le Journal d’ « écrire toute la vie de Poil de Carotte, mais « sans arrangement : la vérité toute nue », p. 772.
Il est facile de dire que Poil de Carotte est Jules Renard enfant. Si on ne le sentait déjà à la lecture, de nombreux passages du Journal et de la Correspondance seraient là pour confirmer qu'au moins Renard croyait à cette identité. Le difficile est de préciser dans quelle mesure 1l fut Poil de Carotte.
Deux fragments du Journal, lorsque nous sommes tentés d'identifier, tout de suite et d’un bloc, l’auteur avec l'enfant, nous invitent à la prudence. Le premier, que nous avons cité plus haut (1), est celui où Renard déclare qu’ « 1l faut casser l'enfant en sucre que tous les « Droz ont donné jusqu'ici à sucer au public », et que « d’ailleurs la littérature sur l'enfant ne peut être re- « nouvelée que si l'on se place à ce point de vue ». Ainsi, Poil de Carotte aurait été décrit en partie par réaction contre l’enfant-ange. Le second nous confie que le livre aurait été conçu dans un état de rancune de Jules Renard contre sa mère, et, plus précisément, nous l’avons dit, contre sa mère en tant que belle-mère de sa femme. A dix-sept ans, Renard avait quitté Chitry et le lycée de Nevers pour Paris. Il y avait oublié sa mère et ses souffrances d'enfant. Mais, en 1888, il se maria, et pour les premières couches de sa femme, en 1889, il retourna à Chitry. Il vit, il entendit à nouveau sa mère, et souffrit beaucoup de l'attitude de celle-ci vis-à-vis de sa bellefile. Voici ce qu’il a noté dans son Journal sous le titre : Paroles de belle-mère :
— « Oui, maman.
— « D'abord, je ne suis pas votre mère, et je n'ai pas besoin de vos compliments.
« Tantôt elle oubliait de mettre son couvert, tan-
tôt elle lui donnait une fourchette sale, ou bien, encore, en essuyant la table, elle laissait à dessein des miettes devant sa bru. Au besoin, elle y amassait en tas celles des autres. Toutes les petites vexations lui étaient bonnes.
« On entendait : « Depuis que cette étrangère est ici, rien ne marche ». Et cette étrangère était la femme de son fils. L’affection du beau-père pour sa bru attisait encore la rage de la belle-mère. En passant près d'elle, elle se rétrécissait, collant ses bras à son corps, S'écrasait au mur comme par crainte de se salir. Elle poussait de grands soupirs, déclarant que le malheur ne tue pas, car, sans cela, elle serait morte. Elle allait jusqu'à cracher par dégoût,
« Parfois elle s’en prenait au ménage tout enüer. « Parlez-moi de Maurice et d'Amélie. Voilà des êtres heureux et qui s'entendent. Ce n’est pas comme d’autres qui en ont l’air seulement ».
« Elle arrêtait une brave femme dans le corridor, sur la porte de sa bru, et lui délayait ses chagrins. Qu'est-ce que vous voulez ? Ils sont jeunes », disait celle-c1, tout en se régalant de ces racontars.
« Ah ? ils ne le seront pas toujours » ! disait la belle-mère. « Ça se passe. Moi aussi, j'ai bien embrassé le mien, mais c’est fini. Marchez ! La mort nous prend tous. Je les attends dans dix ans, et même moins ».
« Il ne faut pas oublier les retours. Soyons justes. Elle en avait, et de bien attendrissants.
— « Ma belle, ma vieille, je suis à votre disposition. J'ai beau dire : je vous aime autant que ma fille. Donnez donc, que je vous remplisse votre cuvette. Laissez-moi donc les gros ouvrages. Vous avez des mains bien trop blanches. »
« Soudain, sa figure devenait mauvaise :
— « Est-ce que je ne suis pas bonne à tout faire ? »
« Et elle séparait dans sa chambre, les photo- « graphies de ses enfants de celle de sa bru, la laissait « isolée, abandonnée, bien vexée, sans aucun doute ».
En marge de ce paragraphe, Renard a écrit, lors de la lecture qu'il fit de son Journal à partir du 25 januier 1906, celle note : « C’est celle attitude avec ma « femme qui m'a poussé à écrire Poil de Carotte » (1).
Cet aveu du Journal est confirmé par la ligne suivante d’un des manuscrits de Poil de Carotte. À côté d’une réplique de Madame Lepic : « Mais tu n'iras pas « ce soir avec ton père à l'affût à la bécasse », on lit : « Il faut au moins que je profite un peu du désir que « J'ai de me venger » (2).
Cependant, il faut se méfier de ceux qui tiennent à dire toute la vérité. Jules Renard était de ces êtres scrupuleux qui s'examinent et qui se délectent dans leur examen, qui dissèquent chaque mouvement, chaque intention de leur âme, et les poussent sous le microscope (3). « Il ne faut pas », disait Guitry, « que Poil de « Carotte ait l'air d’une vengeance de Jules Renard » (4). Ce grand artiste avait raison de ne pas le considérer comme tel. Et dans un autre passage du Journal, Renard protesite contre une pareille interprétation de son livre (5). Poil de Carotte peut être né du désir qu’eut un moment Renard de se venger, sans être pour cela une œuvre de vengeance. Ce désir a simplement ramené
(CALE SIP IE eT (2) Manuscrit de 1898, scène V, coll. Doucet.
(3) Voir par exemple la lettre où il s’accuse à Rostand, le 3 février 1898. Cor. I. p. 234 et 235.
la pensée de Renard vers son enfance oubliée, et c’est en cela que l'écrivain a « profité » de ce désir de vengeance, et qu'il nous en a fait profiter, par un chefd'œuvre.
On voit combien les intentions d’où ce livre est sorti sont complexes : parti-pris d'ordre littéraire, rancune contre Madame François Renard, amour pour le petit bonhomme que Jules Renard avait été. Ceile complexité se retrouve dans le personnage de Poil de Carotte : enfant-animal ; enfant-martyr ; enfant, tout simplement. On a vu quels récits montraient en lui le petit animal (1) ; des pages comme La mèche, La Timbale, Le Bain, le Totlon, la Tempête de feuilles, ne sont que des souvenirs d'enfance renaissants (2) ; celles où se voit l'enfant-victime sinon l'enfant-martyr, sont les plus nombreuses. Renard a-t-il été cet enfant-là ? Il avait eu l'intention de « faire une préface pour dire qu’il n’a pas été si malheureux que ça » (3). Mais sur son manuscrit, cette phrase a été rayée. Dans l'intervalle, 1l avait dû entendre à nouveau quelque grinçante « parole de bellemère ». Un autre jour, il écrit, d’une écriture très fine : « Poil de Carotte est exceptionnel, mais c’est déjà trop « que j'aie pu l’inventer » (4).
(2) Mais c’est dans Patrie qu'on trouvera les pages les plus fraîches sur cette enfance. Buc. p. 168 et suiv.
(3) Manuscrit appartenant à M. Sacha Guitry.
(4) Ibid. — Une autre preuve que Poil de Carotte n'est pas « absolument » Renard enfant, c’est que, travaillant à la pièce, Renard notait : « relire Cosette chez les Thénardier » (manuscrit de la collection Doucet). Il lui fallait donc, pour composer son enfant souffre-douleur, regarder encore ailleurs qu'en lui-même. Mais peut-être n’y a-t-il là qu’un excès de conscience de la part de Jules Renard, le souci d’une documentation plus complète.
Il ne faudrait donc pas s’exagérer la tristesse de cette enfance. Au fond, Poil de Carotte représente surtout les mauvais moments de l’enfance de Jules Renard, que son extrême sensibilité rendait pires. Quel enfant n'a pas le souvenir de mésaventures analogues et de moments de désespoir ? Lequel n’a pas souhaité, ne fut-ce qu’une fois, échapper à sa famille, s'enfuir ou disparaître ? Poil de Carotte avait aussi de bons moments : le Jeu avec Mathilde (1) ou la grosse Berthe (?) et les séjours chez son parrain (3), le bain avec son frère (4), la chasse avec son père (5). Et puis, l'enfant qui devait un jour devenir Jules Renard était évidem-
ment un petit être attirant, mais « pas comme les autres », enfermé dans son « toiton » et ses « idées personnelles ». Dans sa famille même, celle de Jules
Renard comme celle de Poil de Carotte, on le considérait comme un peu « à part ». Son père disait qu'il deviendrait « journaliste ou cabotin » (6). Poil de Carotte avait une « réputation de garçon d'esprit » (7), et Madame Lepic elle-même reconnaissait que, si les petits cochons ne le mangeaient pas, il ferait « plus « tard, un gars huppé » (8). On aimait à le faire parler, car il amusait sa famille, à la fois renfermé, bavard et
(AP dec = pr 102 "et suiv.
(2) Buc."p. 169. Voir J. p. 1172.
(3) P. de C. p. 95 et suiv.
(4) P. de C. Le Bain.
(5) P. de C. En chasse, La mouche, La première bécasse, et JD ASIE
(6) Cor. I. p. 30.
(DMPEde Cp 116:
(8) P. de C. p. 148.
vantard. Il suffit de comparer les lettres de jeunesse de Jules Renard (1) aux belles phrases de Comme Brutus (2) pour voir que le ton est le même, de ces tournures grandiloquentes qui le faisaient traiter de « péroreur » par Madame Lepic.
Poil de Carotte est donc bien sorti de l'enfance de Jules Renard. Il faut se garder de rapprocher ce livre de romans comme Jack ou L'Enfant. La détresse de Jack vient de sa naissance irrégulière et des situations fausses où elle le place, mais il est fin, délicat, 1l adore sa mère et sa mère l’aime à sa facon, vive et légère, superficielle. Celle de Jacques Vingtras vient de la position sociale inférieure et de l'attitude résignée de son père, d’un milieu sordide dont il voudrait se dégager. Au contraire, Poil de Carotte est né et grandit dans une famille normale. Il a père, mère, frère et sœur, et leur vie est aisée. Sa détresse est tout intérieure. Le drame est dans son âme.
On a cependant prétendu que Poil de Carotte n’étart pas une création absolument originale et devait beaucoup à L'Enfant. C’est une opinion si bien accréditée qu'un chroniqueur anonyme qui cite assez régulièrement, tous les mois environs, la phrase célèbre : « Tout « le monde ne peut pas être orphelin », l’attribue généreusement à Jules Vallès, ou, pour varier, à son héros Jacques Vingtras (3). Sans aller aussi loin, Monsieur Albert Thibaudet considère Renard comme un héritier
(1) Cor. I. p. 7 et suiv.
(2) P. de C. p. 79. — On peut noter à ce propos que cet amour pour Brutus resta jusqu'à sa mort dans l’âme de Renard. Voir J. p. 1332.
(3) Le Progrès, de Lyon, 8 octobre et 22 novembre 1931
littéraire de Vallès (1), pensant, je le suppose, à Poil de Carotte, et non au style de Renard. M. Léon Daudet, ami de jeunesse de Renard, qui allait souvent voir son père, raconte qu'on appelait dans certain groupe Poil de Carotte : Poil de Vallès (2) ; Willy écrivait à Marcel Schwob : « Que dirait Renard si Vallès n’eût pas existé ? » (3). MM. Léon Deffoux et Pierre Dufay déclarent dans leur Anthologie du pasliche : « Chez Jules Renard, le Naturalisme et Jules Vallès s’associaient minutieusement » (4). C'est tout, et ce n’est pas très clair, mais on voit encore rapprochés les noms de Renard et de Vallès, à cause, sans doute, de L'Enfant ei de Poil de Carotte.
Malgré cette opinion répandue, je suis persuadé que « si Vallès n’eût pas existé », Renard n'en aurait pas écrit une ligne de moins. Certes, il avait lu L'Enfant. J'ai pu voir, dans sa bibliothèque, à Chitry, le livre de Vallès criblé de coups de crayon bleu. Mais, il ne lui doit pas plus qu'il ne doit à Buffon pour ses Histoires naturelles, c'est-à-dire peu de choses. Il n’a eu, malheureusement, qu’à se rappeler son enfance.
À. Daudet, Sarah Bernhardt, J. Lemaître, sa femme et ses enfants avaient raison de l'appeler Poil de Carotte, alors que sa mère, au contraire, avait cessé
(1) Nouvelles littéraires, 27 août 1927 : « Poil de Carotte prend la suite de L'Enfant de Vallès. » Je crois bien qu'il s’agit dans l'esprit de M. Thibaudet, d'une filiation plutôt que d’une simple succession.
(2) « Parce qu'il est une réminiscence, d’ailleurs amusante
et savoureuse, du célèbre réfractaire. » L'entre-deux guerres, pv.
(3) Pierre Champion, Marcel Schwob et son temps, p. 272. (4) Tome II, p. 162.
de lui donner ce « nom d’amour » et l’appelait « Mon Jules ». « À chaque instant », écrivait Jules Renard, « Poil de Carotte me revient » (1).
Et non seulement Poil de Carotte est Jules Renard enfant, mais il est Jules Renard « essentiel ». Ce petit garçon aux sentiments délicats, mais renfermé, cadepassé, toujours sur ses gardes, c’est déjà l’homme tourmenté, constamment inquiet, que deviendra Jules Renard. Le gamin plein de scrupules qui « du plus loin qu'il voit ses parents... se demande : — « Est-ce le mo- « ment de courir au-devant d'eux ? »... hésite: — « C’est « trop tôt : je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien « exagérer »…, diffère encore : — « Je courrai à partir « d'ici... non, à partir de là... », se pose des questions : — « Quand faudra-t-il ôter ma casquette ? Lequel des « deux embrasser le premier ? » (2), c'est déjà l’homme qui hésitera à ramasser la canne de Daudet (3), le voyageur que la préoccupation des pourboires empêche de jouir de son voyage à Nice (4), le nouveau conseiller municipal qui se demande : « Et, d’abord, dois-je ôter mon « chapeau comme M. le Maire ?.. » (5), l’ami qui, rencontrant René Boylesve, se dit : « Faut-il passer, s’arrêter ? » (6). Poil de Carotte qui prend au sérieux les plaisanteries de son frère et mange consciencieusement la luzerne (7), c'est Jules Renard qui prend au sérieux
(2) P. de C. p. 60 et 61.
(3) L'œil clair. p. 37.
(4) V. d. 8. v: p.92 et 98.
(G)SI-DANLE
(HP de CELA Tuzerne.
les élections dans son village (1), les décorations (2) les académies, la politique, la vie.
Cette figure de son enfance, ainsi fixée dans un livre, l’accompagna toute sa vie, et jusque sur son lit de mort. La dernière phrase du Journal nous renvoie, d’une façon bien émouvante dans sa trivialité, à l’une des mésaventures de Poil de Carotte, racontée dans LesPot:
« Je veux me lever, cette nuit. Lourdeur. Une « jambe pend dehors. Puis un filet coule le long de ma « jambe. Il faut qu'il arrive au talon pour que je me « décide. Ça sèchera dans les draps, comme quand « J'étais Poil de Carotte » (3).
Renard disait un jour : « Grâce à Poil de Carotle, « J'aurai doublé ma vie » (4). On peut même dire que ce livre a été pour lui une revanche de son enfance, car il me semble qu'on ne peut le lire, pas plus qu'on ne peut voir jouer la pièce, sans aimer ce petit bonhomme, et la somme d'affection et d'émotion des lecteurs et des spectateurs doit bien compenser la tendresse qu'une mère n'avait pas su lui donner.
(2) L'œil clair p. 173 et suiv. J. p. 681, 684, 685, 726, 727, 2910000 RTS 21, CC.
L’Ecornifleur.
Il est assez fréquent, dans l’histoire de la littérature, de voir un écrivain charger un personnage d’incarner ses rêves, d'accomplir brillamment la vie qu'il n’a pu vivre, de lui faire conquérir le cœur ou la situation qui. dans la réalité, lui ont échappé. Rousseau imagine Saint- Preux. Victor Hugo, à dix-neuf ans, dans Han d'Islande, iranspose sur le mode héroïque son aventure avec Adèle Foucher. Stendhal fait agir Fabrice et Julien Sorel. Balzac trompe, en créant Vautrin, ses appétits de puissance. Et, sans remonter si avant, « Monsieur Teste » est-il autre qu’un Valéry, ou un Mallarmé, réduits à leurs états supérieurs, à une activité purement cérébrale.
Au contraire, loin d'éliminer de sa vie, en écrivant, tout ce qui n’est pas le meilleur, Renard, au début de son œuvre, semble prendre à cœur de n’en montrer que les petits côtés, de donner de lui-même, avec une sorte de rage froide, une figure enlaidie.
Que, dans L’Ecornifleur, il se soit inspiré de l’existence qu'il fut contraint de mener à Paris avant son mariage, cela ne fait pas de doute.
Renard vint à Paris, en octobre 1881 (1), suivre les cours du lycée Charlemagne. M. Rigal, chef de l’'Institution Saint-Louis, à Nevers, aurait voulu le voir entrer à l'Ecole Normale (2), mais Jules Renard renonça . assez vite à préparer le concours de la « grande école ». Dès lors, mise à part, de novembre 1885 à novembre 1886, une année d'interruption causée par le service militaire, il vécut à Paris, à peu de choses près, la vie de l’écornifleur.
(DÉGOrATAD EL (2)2GOP. L"p/ 90:
Jules Renard eut un moment l’idée de « faire de L’Ecornifleur une des attitudes de Poil de Carotte : « quelque chose comme ses expériences sentimen- « tales.. On aurait Poil de Carotte de trois à douze ans, « Poil de Carotte à vingt ans »... (1). Il ne donna pas suite à ce projet, mais le lien s'établit de lui-même, et cela n'empêche pas l’écornifleur d’être dans une certaine mesure Jules Renard de dix-neuf à vingt-quatre ans, comme Poil de Carotte est Jules Renard — mettons de dix à treize ou quatorze ans.
Il l’est d'abord par certains détails physiques : Comme Poil de Carotte et Jules Renard (2), l'écornifleur est rouge de cheveux (3) ; comme Jules Renard, 1l porte la barbe ; lorsque Madame Vernet s’accuse de l'avoir appelé « navet sculpté », Monsieur Henri déclare : « Hélas ! je sais que je suis laid ! » (4). Poil de Carotte lavait déjà « à grande eau les taches de son de sa laide « figure à claques » (5), et dans la pièce 1l se préoccupe de savoir s'il est vraiment laid (6); de même, Jules Renard confie à sa sœur : « Je suis si carrément laid, « paraît-il ! » (7), et à cette époque de sa jeunesse, il revient à tout propos sur l’ « irrémédiable laideur » (8) de sa « tête bizarre... taillée à grands coups de cou- « teau » (9).
en
(Gi) don KE (2) Yvette Guilbert le vexera en lui disant : « On ne peut pas être plus rousseau ». J. p. 532.
) (6) P. de C. p. 203.
(7) Cor. I. p. 48.
(8) Cor. I. p. 56, voir aussi p. 50, 58.
(9) J. p. 25. C'est déjà l'image du « navet sculpté ».
Mais Rachilde le consolera, féminine, en donnant de lui, dans un article du Zig-Zag, ce signalement : « Pas- « sant pour très laid (1), mais en réalité étant un des « plus jolis hommes de Paris à cause de ses mains de «prélat, soignées, exsangues, veinées de bleu, mer- « veilleuses » (2). Or, précisément, Henri confesse dans L'Ecornifleur : « Je lève mes mains blanches pour que « le sang n'ait pas la force d'y monter » (3). Comme Jules Renard, 1l ne fume pas (4).
Les occupations du jeune poète sont également les mêmes que celles de Jules Renard en 1887. Au chapitre IIT, lorsqu'Henri Gérard et Monsieur Vernet se livrent, « bouton par bouton », l’un à l’autre, à Monsieur Vernet qui lui demande : « Vous avez sans « doute quelque emploi ? », Henri répond « C'est peu « de chose ; j'élève trois petits lapins. Ils sont char- « mants et forment un triple étage... On me les prête « deux heures, tous les matins » (5). Or, en juillet 1887, Jules Renard annonçait à son père : « M. Lion « retire ses trois fils du lycée et me les confie trois « heures par jour, de neuf heures du matin à midi » (6).
(1) On ne sait pourquoi, à la rousseur des cheveux est alliée l’idée de méchanceté et de laideur. Dans Le tailleur de pierre de Saint-Point, Denise, voulant se figurer en laide au pauvre aveugle, dit : « J’ai la peau du visage toute marquée de taches « de rousseur... jusqu’à faire d’elle une laide image au pauvre «garçon. » Lamartine. Œuvres Complètes, 1863, tome 32, p. 463
(2) Le Zig Zag, 25 octobre 1895.
(3) Ec. p. 19 et 20.
(4) Ec. p. 19. — Renard avait fait placer dans son bureau une petite plaque portant : « On est prié de ne pas fumer. » Voir Antoine. Mes souvenirs sur le théâtre Antoine et sur l'Odéon (première direction). Paris, Grasset, 1928, p. 164.
(5) Ec. p. 12.
(6) Cor. I. p. 100.
L'heureuse formule employée par l’écornifleur: « Il faut « vivre, ou plutôt aider ma famille à me faire vivre » (1) s'applique à merveille à Jules Renard auquel son père et sa sœur, en particulier, l’un par mensualités, l’autre sous forme de gants, de cravates, de foulards, vinrent constamment en aide durant ces dures, très dures premières années de séjour à Paris (2). Henri offre à M. Vernet « une plaquette d’une centaine de vers, luxueusement éditée » (3) ; et Jules Renard était, depuis 1884, le poète des Roses, imprimées en 1886 et dont « un peintre du meilleur cru » avait « fait une « gravure assez réussie » (4).
Si Monsieur et Madame Vernet emmènent leur jeune poète aux bains de mer à Talléhou, c’est que, en Août 1887, « un excellent homme, et, j'ose dire... une « charmante dame » (5) emmenèrent Jules Renard, pour un mois, à Barfleur. Et là, comme à Paris, quelques détails fournis par la Correspondance nous permettent de dire que ce qui arrive à Henri dans L’Ecornifleur était au moins en germe dans le premier séjour de Renard à Barfleur.
Quelques lignes adressées par Jules Renard à son frère contiennent le sujet de trois chapitres : « Je
(2) Cor. I. p. 39, 80, 84, 85, 90, 92, 98, 99, 103, etc...
(3) Ec. p- 15.
(4) Cor. I. p. 46. — M. J. P. Hippeau la décrit ainsi : « Une « composition de Mazerolle assez compliquée et dans le goût « des « années quatre-vingt »… représente une jeune femme « au milieu de gerbes et de guirlandes. Un amour, à gauche, « semble la contempler, tandis qu’un second, sur des nuées, « cherche à la couronner de roses... La couverture était « bleu « tendre. » D. lit. p. 268. — L'édition pouvait donc passer pour « luxueuse ».
G) Cor. I. v. 102.
« L’écris d’une fenêtre d'où je domine la mer... je mange « comme quatre (1), et, quand j'ai trop mangé, Je vais « faire un petit tour en pleine mer el je vomis conscien- « cieusement (2). Je vais aller passer une nuit en « pleine mer, à la pêche » (3).
À sa sœur, il confie : « J'apprends à nager à une « jeune fille » (4), (comme Henri à Mademoiselle Marguerite, dont le personnage est probablement né de cette rencontre), et il ajoute : « d’ailleurs, rien de dange- « reux » (4). Jules Renard ne quitta pas les Galbrun, ses hôtes, de la même façon que l’écornifleur les Vernet, puisque, de retour à Paris, il écrit à sa sœur : « Je dîne « presque tous les dimanches chez M. Galbrun » (5). Cependant, ce sont bien eux qui sont devenus M. et Mme Vernet.
Jules Renard note dans son Journal : « L’'Ecorni- « fleur va paraître, et Gloriette me dit qu'elle a ren- « contré... Mme Vernet. Il paraît qu'elle a engraissé « et qu'elle ressemble à une boule. Toujours coquette, « mise à la dernière mode » (6). Lui-même, se promenant dans Barfleur en 1909, croyait encore l'y voir : « Mme V... est éparse dans le village. Tout à l'heure « une femme est descendue d'automobile. Je la voyais « de dos : j'ai cru que c'était elle. Vue de face, elle lui « ressemblait encore » (7). Des années après la publica-
(1) Voir le chapitre XXVIII de l’Ecornifleur : À table! A table !
(2) Voir : La partie d'agrément, chapitre XLIV. (3) Voir chapitres XLIV et LIII.
Cor. I. p. 104.
(4) Cor. I, p. 106.
(5) Cor-Æ,-p.-112.
ton de L'Ecornifleur, M. Vernet le poursuivait dans ses rêves : « Rêvé que je voyais M. G..., M. Vernet. Il s’en « allait la tête basse, les yeux morts et les moustaches « pleurantes. Pris d’une folle terreur, je me suis mis à « courir, à courir | Mais il ne m'avait pas vu. Il mar- « chait voûté, comme sous le poids de L'Ecornifleur » (1).
Les pêcheurs Cruz étaient M. et Mme Alix, et leur maison qui sentait « le bois neuf », la maison des Alix, avec « sur la commode... trois globes « de verre : celui du milieu recouvre la couronne « de mariée de Mme Cruz. Les deux autres globes « emprisonnent des fruits. Sur la cheminée, on « voit encore trois globes de verre. Celui du milieu « recouvre la Sainte Vierge et le Petit Jésus. Jésus a « perdu sa tête, mais la Sainte Vierge a sur la sienne « une pomme d'or, et elle se tient raide, de peur de « la laisser tomber, comme si elle attendait la flèche « de Guillaume Tell » (2).
Ce qui est plus important, on peut aussi observer dans l’âme du Jules Renard des années 1886-87, non pas les états, mais l’origine des états d’âme que Renard prête à son écornifleur.
Henri est un parasite ; mais il y a parasite et parasite. Ce jeune poète n’est pas le parasite joyeux et cynique, le virtuose débraillé et fanfaron qu'est le neveu de Rameau (3). C’est un parasite honteux, presque un débutant, Et il est doublement parasite. Il vit aux dépens des autres matériellement ; il vit aux dépens des autres intellectuellement. Or, Renard, à celte époque, en tourmenté qu'il était, pouvait crain-
(1) JS. p. 376.
(2) Ec. p. 87, et J. p. 82. Voir aussi p. 1504 et suiv. (3) Que Renard admirait beaucoup : « Je relirai bien encore
« une fois Le Neveu de Rameau ». J. p. 200.
dre d'être à la fois un parasite matériel et un parasite intellectuel. Grand lecteur des Goncourt, il avait dû retenir cette phrase : « La littérature, chez les hom- « mes de lettres que je vois, ne me semble qu'un « moyen de mettre le gratis dans beaucoup de « choses de la vie. C’est comme un droit à un « parasitisme n'apportant pas trop de déconsidéra- « tion » (1). Outre le parasite des salons, des théâtres, signalé par Goncourt, il pouvait se considérer parfois comme un parasite de sa famille. Son temps de service militaire lui avait donné l'habitude des secours familiaux. À sa sœur mariée, habitant Saint-Etienne, pays de rubans et de soie, il demandait de lui fournir : « la « petite oïe », et sa sœur, un jour dut trouver ses appels trop fréquents, car il lui répondit : « Tu as parfaite- « ment raison, et je n’ai pas de délicatesse, mais que « veux-tu ! Ce diable de régiment nous fait perdre la « notion des choses, et les ennuis rendent injuste » (2). Mais, précisément, à la veille de partir pour Barfleur, il écrit: « Barfleur étant une plage assez co- « quette, crois-tu qu'une ou deux petites cravates, « molles, petites Lavallière aux fines teintes, et une « paire de gants? Est-ce que j'abuse? Mais quels « bons gants tu m’envoies, ma sœur ! Toujours 7 1/4. « S1 je suis indiscret, ne me gronde pas. Si non, « envoie vite » (3). Dans les salons, grâce à elle, ïl avait toujours été « irréprochable autant qu’un an- « glais » (4). Jusqu'à son mariage, ses appels à la bourse paternelle furent naturellement fréquents (5).
(1) Journal des Goncourt, t. 3, p. 142.
(2) Cor. I. p. 74 et 75.
(3) Cor. I. p. 108.
(4) Cor. I. p. 48.
(5) Cor. I. Jusqu’en 1888.
Auprès de la famille Galbrun, bien qu'il fasse « un «petit travail (1) pour ce monsieur qui a trouvé à Mau- « rice son emploi » (2), il éprouve quelques scrupules : « Tout le monde ici est très bien pour moi, et, si je ne « travaillais pas un peu, le matin, j'éprouverais une « sorte de honte à me faire héberger ainsi... Chaque « soir, c'est une nouvelle promenade, et on prend à « cœur de m'épargner toute dépense » (3).
On reconnaît ici les éléments du chapitre « Programme », avec la différence que, dans L’Ecornifleur, c'est pour lui-même que le poète travaille. Renard lui enlève toute excuse. Il en fait un parasite à l’état pur.
Henri est aussi un parasite dans la famille des écrivains. Il a des mots qu’il « repasse tous les deux « ou trois Jours... Elles condensent tout ce qu’un jeune « homme doit savoir pour paraître supérieur. C’est un « extrait de L'Intelligence de Taine, vulgarisé à l'usage « des gens du monde. C’est une ironie de Renan gros- « sie, mise au point des vues moyennes. C’est un vers « de Baudelaire qui étonne et qu'on écoute longtemps « en soi-même comme l'écho d’un bruit dans un ca- « veau » (4).
Justement, toujours pendant la même période de sa vie, Renard se sentait atteint de cette maladie (5). I!
(1) « Le petit travail (petit est modeste, car, en réalité, je « sens l’effroi qui me gagne,) que je vais faire, est un volume « sur l’ameublement, bien entendu sans le signer, et pour le « compte d’un autre. » Cor. I. p. 103. (Cet autre est sans doute M. Roger Milès).
(2) Cor. I, p. 101.
(3) Cor. I. p. 106.
(4) Ec. p. 41.
admire Renan (1), lit L'Intelligence de Taine (2). Comme Henri à Talléhou, il avait emporté Balzac à Barileur (3) ; il établissait dans ses premiers vers des « correspondances » à la façon de Baudelaire (4). Il lui empruntait ses images des Chals (5).
Des réminiscences de ce genre, qu'il ne s'appliquait pas encore à écarter, pouvaient bien l’engager à considérer son âme comme « une âme littéraire, para- « site des autres âmes » (6).
Comme Henri, la littérature l’empêchait d’être naturel dans la vie, et les réflexions du Journal, à la page 49, s'appliquent parfaitement aux relations d'Henri et de Madame Vernet.
D'autre part, le jeune poète partage les goûts littéraires de l'auteur. Le Directeur de conscience qui recommande la lecture de Flaubert et des Goncourt, c'est encore Jules Renard, qui avait fait à sa sœur (7) une bibliothèque où figurait Madame Bovary, et dont la femme, en 1889, s’appliquait justement à lire cette œuvre de Flaubert (8).
( (4) « J'écoute ton regard »
« Et je vois ta parole ».
D. lit. p. 30.
(5) Voir p. 34, note 9 — D'autre part, le vers
« O mer, je ne pourrai jamais, comme je veux... »
est assez baudelairien, ainsi que Préface, Absolution, Les Larmes et Tristesse. D. lit.
(6) J. P. 40. Voir tout notre chapitre I.
(hdi 1 SEUL
(8) Cor. I. p. 124.
L’Ecornifleur contient d’autres aveux sur l'âme de Jules Renard. C'est Monsieur Vernet qui confie à Henri : « Il m'est agréable, comme à tous les honnêtes « gens d’ailleurs, de me débarbouiller à mon heure avec « un peu de fange » (1); mais M. Vernet est ici le porte parole de l’auteur, qui nous confesse dans le Journal : « Lu Le Portier des Chartreux. L'homme a « besoin, parfois, de se vautrer comme un porc dans ces « saletés bêtement écrites et physiologiquement inep- « tes » (2).
Les difficultés qu'Henri éprouve à écrire, l'ennui qu'il ressent à sa table de travail, étaient celles, était celui de Jules Renard : « Je reste enfermé des heures, « et on croit que je travaille. On me plaint peut-être, « quelques-uns m'admirent, et je m'ennuie, et je bâille, « l'œil plein des reflets jaunes, des reflets de Jaunisse « de ma bibliothèque » (3). L'état d'esprit d'Henri travaillant dans sa chambre (4) était celui de Jules Renard écrivant L'Ecornifleur. « Je m'applique à faire par jour « trois pages de mon roman. Cela m'est agréable à peu « près comme un pensum » (5). Seulement, cette lenteur au travail, qui sera celle de Jules Renard jusqu’à sa mort (6) douloureuse et parfois tragique dans le Journal, est présentée d’une façon ironique dans L’Ecornifleur où « ça ne coule pas du tout ! » (7).
Jpiute.
c. chap. XXXVI. Ecrire !
JD
JT. p. 1150 et 1151.
Cette autre confidence : « Mes jeunes confrères me « l'ont dit :
— « Tu réussis les petites machines, mais ne t'at- « taque jamais à une grosse affaire. Tu manques d'ha- « leine.
« J'en conviens, j'ai besoin de souffler à la troi- « sième page (1), de prendre l’air, de faire une saison « de paresse » (2), c'est aussi de Jules Renard qu'il faut l'entendre. Les « jeunes confrères », ce sont ceux dont Marcel Schwob parle à son ami : « Oui, publiez L'Ecor- « nifleur. On vous attend. Tout le monde prétend que « vous manquez d'haleine. Rosny me disait ce soir : « Oui, sa supériorité dans les petites choses est Incon- « testable, mais il faudrait le voir dans les grosses » (3). Et Renard traduit ainsi le : « On vous attend » de Schwob : « Mes amis m'attendent au roman, comme au « détour d’une rue » (4). Le roman qu'Henri compose avec tant de peine, c’est L’Ecornifleur.
Un dernier point par lequel l’âme d'Henri coïncide exactement avec celle de Jules Renard, c’est le ton général de cette confession. On y trouve le plaisir âcre (5) que Jules Renard semble prendre dans son Journal à insister sur ce qu'il pouvait y avoir de petit, de bas,
(1) Précisément le nombre que se fixait Jules Renard pour son travail quotidien.
(2) Ec. p. 114 et 115.
(3). ps 419.
(4) JE p.122;
(5) On peut appliquer à L'Ecornifleur comme à Jules Renard ce que Charles Maurras écrivait de Poil de Carotte : « Il se « tourmente avec une science déjà sûre et une demi-volupté ». La Revue encyclopédique, 1* avril 1895, p. 121.
de mesquin, dans son âme comme dans toutes les autres, le tour ironique avec lequel il aimait à s'humilier lui-même, et ses révoltes contre ce tour d'esprit qui l’obligeait à ne sembler voir que le détail vulgaire, le côté répugnant des choses ou des êtres. Car parfois, l'ironie dont il se revêtait par pudeur se déchire, et l’enthousiasme, la poésie, l'émotion, un instant se font jour.
Je dis quelque chose (1). « Je n'ai qu'à renverser « la bouche comme un pot, et cela tombe et se répand... « de nouveau, je vais me remeltre à ronronner, la « jambe droite en avant, le regard perdu. Déjà je me « balance ».
— « Une goutte de brandy ! m'offre M. Vernet ; « ça fait du bien quand on parle longtemps ».
— Voilà l'ironie.
« Mais pourquoi m'efforcer de faire de cette scène « une évocation risible? J'étais sincère. Je le suis « toujours quand je dis des vers. M. et Mme Vernet ne « se moquaient pas. Nous trouvions mélancolique la « persienne qui grince, et nous écoutions un bec de « gaz siffler comme soupire un être cher. M. Vernet se « sentait tout chose. Mme Vernet ne savait pas ce qu’elle « avait. Je comptais au plafond des étoiles et non des « mouches. Le vacillement du fumivore, c'était l’ébran- « lement d’une voûte céleste. Nos âmes libres, désem- « prisonnées, se hissaient au dehors et frisson- « naient » (2).
Que l’on compare à ce chapitre le passage suivant du Journal :
(1) Ec. chap. XII.
(2) Ec. p. 35 et 36.
Après avoir assisté à un banquel en l'honneur d'Edmond de Goncourt, Renard se moque d'abord de Clémenceau et de sa « vieille phraséologie », de Zola qui « raconte ses peliles affaires », de Daudet qui « Hit à « Goncourt son petit devoir d'amitié, Il a bien l'air d'un « écolier penché sur sa table, sur sa feuille de papier « tremblante, sous l'œil sévère du maître. » Puis, la blague qui dissimulait l'émotion s'arrête, Renard ajoute : &« Et pourtant, je l’affirme, toute notre sympathie « allait à eux quand, durant nos bravos et landis que « nos mains baltaient, Goncourt et Daudel se serraient « les leurs sous la table » (1). Le mouvement de libhération, le passage de l'ironie à l'enthousiasme n'est-il pas le même, dans la vie et dans le roman ?
Certes, Jules Renard, comme d'autres, aurait pu se voir et se peindre en beau. Il a préféré tirer de luimême ce portrait peu flatté : L'Ecornifleur. Une fois « vivant correct » (2), il s'est moqué du « bohémien » (?) qu'il avait failli être. L'on sent pourtant, à certains passages, un peu de l'affection qu'il avait pour Poil de Carotte se porter sur le jeune poèle, Poil de Carotte grandi. La principale différence entre Henri el Jules Renard, c’est que Renard, lui, a écrit L'Ecornifleur.
(1) J. p. 814 (2) Cor. KE p. 29,
La Maîtresse — Le plaisir de rompre
Henri avait fait confidence aux Vernet de la misère de sa « chambrette », de ses « petites affaires », de sa « petite table de toilette», de sa « petite bibliothèque » où sont rangés ses « petits livres » (1), et à Madame Vernet, de la pauvreté de ses expériences féminines : « Ma vie de cœur, résumait-il, est vieille d’une dizaine « de nuits à prix fixe... » (2).
La maîtresse de Maurice est certes d’un autre milieu que les femmes dont parle l’écornifleur ; néanmoins, le sordide décor où se résout leur aventure reste le même. J'ai montré, dans le chapitre précédent, que Renard insistait à dessein, dans cet ouvrage, sur tout le terre à terre, le banal de l’idylle, afin de réagir contre une littérature sentimentale trop somptueuse en ses détails, en ses décors. Je ne m'en dédis pas. Mais je dois faire remarquer ici qu'il y a certainement en outre, à l'arrière-plan, le souvenir de pénibles années d’apprentissage et de misère (3).
La chambre à « trente francs par mois » dans laquelle Maurice, après les formalités d'usage, introduit Blanche (4), c'est à peu près celle de l’écornifleur, et celle où Renard, arrivant à Paris, s'installa : « 8, rue « Jean-Lantier, près la place du Châtelet, au 5° ou
(1) Ec. p. 28 et 29.
(2) Ec. p. 78.
(3) Outre la Correspondance des années 1881-1888, Premières Amies dans La Maîtresse, peut donner une idée de la vie de Renard à cette époque.
(4) Dans La Maîtresse.
« 6° » (1). Celle de Renard lui coûtait cinq francs de plus. « Il m'a été impossible », écrit-il à son père, « de « trouver une chambre à 30 fr. Toutes mal éclairées « et touchant au zinc. J’en ai une de 35 fr., déjà payée « et sans reçu : elle est pitoyable » (2). C'est là, — et plus tard au numéro 47 de la rue Saint-Placide, où il ne devait pas être beaucoup mieux installé, — c’est là que Renard recevait « des jeunes gens, des désœuvrés. « L'esprit fatigué, les bras pendants, nous causons, « nous bâillons, nous fumons » (3). (Ils s’incarneront littérairement dans L’Ami Osoir (4).) « Çà et là, de pe- « tites intrigues peu méchantes et d'où je sors comme « d’un bain délassant » (5).
Il ne faut pas cependant être dupe de ces phrases ternes. À Chitry, dans sa famille, Renard avait appris à se taire. Il pouvait aimer et souffrir sans parler. Il a certainement toujours eu, comme son père, qui ne disait mot, « une étonnante vie de cœur » (6). Il a toujours senti beaucoup plus qu’il n’a dit. Dans sa vie, comme dans ses livres, et comme dans les livres qu’on appelle classiques, l'expression restait toujours bien en deçà du sentiment.
Rappelons en quelques mots le peu que son œuvre nous permette de dire. Voici l'éveil du cœur : Poil de Carotte, que grand frère Félix vient de marier, par jeu, avec la petite Mathilde, lui déclare : « Ce n’est pas de
(D'Cor triple;
(2) Cor. I, p. 17 et 18.
(3) Cor. I. p. 109.
(4) La maîtresse. Le Contact. IV.
(G)RCOr. p.112.
« la blague... je me marierais bien avec toi » (1). Et voici, dans Le Coffre-fort, l'éveil des sens (2).
Dans Patrie, Jules Renard lève un à un ses fantômes : « un quatrième, presque un jeune homme, cau- « sait avec la grosse Berthe et ne se doutait pas que « la maman de Berthe les entendait de sa croisée et « préparait des gifles » (3). Jules Renard, en effet, noua et dénoua des relations sentimentales avec une ou deux jeunes filles de Chitry, amies de sa sœur, dont la Correspondance nous donne les prénoms (4).
À Paris, c’est une femme, Madame Daniele Davyle, de la Comédie Française, « admirable diseuse », qui répandit son nom en récitant ses Roses (5); et lorsque Renard trouve une place, ou qu'il se croit en voie de réussir, il aime à en faire remonter tout le mérite à quelque dame (6). Il demande à sa sœur de lui envoyer « quelques rubans pour tu sais bien qui » (7). Il y revient dans la lettre suivante : « Je tiens plus aux « rubans : c'est la seule chose que j'aurai à offrir » (8). Et le Journal de 1887 contient quelques menus échos d'amour et de rupture.
(1) P. de C. p. 104.
(2) P. de C. p. 105 et suiv. Le Journal précisera crûment (p. 418) : « Nous nous servions mal de nos bouches... etc... » -
(3) Buc. p. 169.
(4) Mademoiselle Octavie, et Blanche, prénom qu'il donnera à La Maîtresse et à l'héroïne de Plaisir de rompre. Cor. I. p. 24, 37, 38.
(5) Cor. I, p.45.
(6) « C’est aux femmes que je devrai tout. » Cor. I. p. 50. (D=CortT; p.75:
(8)"COT De 10.
Il semble pourtant — toujours à ne Juger que d’après l’œuvre publiée de Renard —, que l’un au moins de ces sentiments fut assez fort. Celle qui l’inspira devint la « Blanche » du Plaisir de rompre et, par conséquent, l'héroïne de Rupture (1) et en partie de La Maîtresse, (car si la plus grande part de Plaisir de rompre vient de Rupture, quelques détails et la lettre émouvante de la fin sont tirés de La Maîtresse). L'image de cette femme restait assez vivante en Renard pour qu'il écrivit en 1897, le soir de la première du Plaisir de rompre, cette phrase mélancolique : « Cela ne m'ar- « rive pas souvent, mais je pense à Blanche, à la « vraie (2). Si elle s'était vue hier soir, elle aurait « pleuré de douces larmes. A neuf ans de distance (3) « elle m'aurait aimé, mais la vie ne permet pas ces « choses-là, qui seraient les plus exquises » (4).
De l'éducation sentimentale de Renard, il reste donc dans son œuvre: La Maîtresse, Rupture, Plaisir de rompre. La mesure y est faite lange aux banalités, aux mesquineries, aux trivialités de l'amour, mais parfois, comme lorsqu'Henri, dans L’Ecornifleur, « disait quel- « que chose », l'ironie désarme. Cette rupture, si manquée, si laide soit-elle, devient quelque chose de poignant ; et lorsque Maurice, après ses maladresses,
(1) Dans Coq. p. 142 et suiv.
Plaisir de rompre devait d’abord s'appeler : Caquets de Rupture. Voir J. p. 388.
(2) Rachilde nous apprend que c'était Madame D. Davyle. Portraits d'hommes. p. 43 et suiv.
(3) Ce qui nous reporte à 1888, date des fiançailles et du mariage de Renard.
(4) J. p. 481 et 482.
finit par s’en aller, Jeanne Granier, en prononçant les répliques si simples, si lasses, de la fin, n'avait pas tort d’avoir « des larmes d’argent dans la voix » (1).
Le Pain de Ménage.
Après Plaisir de rompre, vint le Pain de ménage, dans la réalité comme sur l'affiche. Ainsi que le Daphnis de Coquecigrues, Renard passa de Lycénion à Chloé. Le 28 avril 1888, Jules Renard épousait Mademoiselle Marie Morneau (2), et, continuant à faire son œuvre avec sa vie, discrètement, simplement, comme il convenait, il va faire agir et parler dans ses livres, sa femme et plus tard ses enfants, comme il l'avait fait pour la famille dans laquelle il était né.
À l'esprit du lecteur attentif, la physionomie morale de Madame Renard est familière. Discrèle, calme, à son aise dans tous les milieux, avec les Philippe à Chitry ou à Chaumot comme avec les Rostand à Paris, pleine de tact et d’une bonté toujours efficace, elle fut l'épouse parfaite, incarnant l'idéal de Renard : « L’El- « mire de Tarluffe » (3). Il n’est besoin pour s’en convaincre que de lire le Journal et la Correspondance. Mais l’œuvre publiée de son vivant nous renseignait
(2) Cor. I. Lettres du 8, 18, 24, 26 février, du 27 et 31 mars, du 15 avril 1888 ; et J. jp. 774, 775 et 942, où Renard raconte la manière muette dont son père fit, ou plutôt se refusa à faire la demande, tout à fait dans le style de M. Lepic.
déjà sur la vie paisible et harmonieuse du ménage Renard. C’est par sa femme que l'écrivain trouva son équilibre, matériel et moral.
En 1891, Jules Renard publiait dans Le Mercure de France, dont il venait d'être l’un des fondateurs (1) une série de Caguets de Ménage (2) entre les jeunes époux Daphnis et Chloé. On peut les estimer parfois un peu insignifiants ou volontairement déplaisants ; on y trouve trop d’ironie, de mots d'esprit, de « choses « dures » (3), et de sourires pincés par Daphnis-Renard entre « ses lèvres plates de lézard » (4) ; mais ils roulent effectivement sur les sujets dont Renard aimait à parler : la nature, l'amour, l'argent, la paresse, la gloire ou la gloriette, la littérature, la politique, la religion, la franchise, les enfants, la mort, l'avenir, et ils permettent d’entrevoir les principales qualités de la femme qui l'écoute : l'égalité d'humeur, la patience et la bonté.
Dans La lutte quotidienne (5) qui ouvre les Bucoligues, se pose le problème conjugal du lever, souvent difficile à Jules Renard : « Si tu es riche », conseille-t-il, « pale un serviteur qui, chaque matin, d’une respec- « tueuse poussée, te jette sur la descente de lit, car ta « femme est faible. Elle te retient. Elle dit que tu as le « temps et elle t’'amollit par sa tiédeur » (6). Sa femme
(1) J. p. 52 et suiv.
(2) Mercure de France. Septembre 1891. Coq. p. 150 et suiv. (3) Coq. p. 151. |
(4) Coq. ‘p. 160 et 161.
6) BuUC AD 6;
(6) Buc. p. 8.
pouvait en effet lui dire, en le voyant s’énerver après des heures vaines passées devant son bureau, le porteplume en main : « Ne te fatigue donc pas! Tu as bien « le temps ! » (1), et Renard écrivait en 1906 : « Je suis « devenu paresseux parce que Marinette a eu peur de « me dire que je ne travaillais pas » (2). C'est que Jules Renard, comme le hérisson, était souvent bien difficile à prendre. Les Caquets de ménage V et VII (3) en sont un témoignage. En réalité, Madame Renard, qui connaissait bien son mari, et manœuvrait selon son humeur, était opportuniste. Si elle encourageait un repos qu’elle sentait nécessaire et désiré par son mari, elle savait aussi combattre gentiment une excessive mollesse, engager son mari à se lever, lui dire en riant : « Au fond, il est « feignant » mon petit garçon » (4), et le forcer à prendre ses haltères.
Dans Coquecigrues, Renard appelait sa femme Chloé. Dans le Vigneron, étant lui-même Eloi, il la désigne sous le nom de « l’amie d'Eloi » (5). Eloi va lire une pièce à ses amis, le poète Willem et sa femme, c'est-à-dire : Jules Renard va lire « Le plaisir de rompre » à Edmond Rostand et à sa femme. Madame Renard est là. Avant la lecture, « elle ne dit rien. « Troublée comme à l'approche d’un péril inévitable, « elle sert le café... Le poète Willem croise ses jambes « fines, et le coude appuyé, les doigts aux moustaches
CA PS AE Ce re (3) Coq. p. 152, 158.
« qu'il va friser continüment, le visage à l'ombre, il « ferme les yeux » (1). Madame Willem pose une dernière question et donne le signal: « Je me tairai. « Partez ! » (1).
Pendant la lecture, « on ne voit pas l’amie d’Eloi. « Elle s’est cachée au flanc d’un meuble. Elle met les « mains sur son cœur et elle souffre de manque « d'air » (1) Mme Willem laisse bientôt s'envoler des exclamations de plaisir ; pendant une pause, « le poète « tortille sa moustache, et sa jambe suspendue bat la « mesure » (2). Quand il a assuré, avec gravité, qu'il « écoute un chef-d'œuvre », et comme Eloi « pose le « manuscrit sur la table parce que ses doigts trem- « blent. Son amie sort de sa cachette et vient, d’un pas « de religieuse, le baiser au front » (2).
Après la lecture et l'émotion des compliments : « Comme je suis fière ! lui dit son amie. Que faut-il « que je fasse pour être digne d’un tel maître ?
« — Il faut d'abord, à toi que j'aime, grosse bête « chérie, ne pas pleurer ! » (3).
Ces belles pages émues du Vigneron montrent bien Madame Renard femme de l'écrivain. D'abord, elle respectait son travail, soigneusement réglé, et, tout au moins à Paris, ne voyait son mari qu’à heures fixes, surtout aux repas (4).
Elle savait s’effacer momentanément devant ses rêves, ses désirs de liberté ; elle l’encourageait aux
(2) SV: dv p" 106.
LADA PET ESS AM cs (12 (4) Cor. I. p. 212.
voyages (1). Même présente, elle savait se taire, n'être, comme Madame Emilie Teste, qu'un ornement à la paresse ou au travail de son mari : « Toi », lui écrivait-il un jour, « tu ne me gênes jamais, et, avec toi, je jouis « pleinement de la solitude que j'aime » (2).
Mais, si elle savait, au besoin, disparaître, elle savait aussi, le moment venu, se montrer. Toujours forte et souriante, elle assistait, encourageait son mari, souvent nerveux et inquiet, aux heures difficiles (3). Elle sut toujours le comprendre, et Renard aimait ses conseils. Elle partageait les difficultés et les joies de sa Jeune gloire. Quand on parla de le décorer, elle apaisait ses nerfs, le rassurait, courait aux nouvelles chez les Rostand (4). Quand il revint de lire à Lucien Guitry Monsieur Vernet, dont son grand ami iui avait dit : « Mais, c'est supérieur à Poil de Carotte ! Et, pourtant, ( VOUS Savez SI... », il raconta ce beau moment à Marinette qui lui dit, dressée sur son lit : « J'en étais sûre. « Que je suis contente ! » (5). Le soir de la première, comme il était couché, fiévreux, énervé et geignant, elle alla au Théâtre Antoine : « Marinette, admirable « de courage, m'enverra Fantec pour me dire com-
« ment a marché le premier acte : « Très bien. Bien. « Marché. Pas marché ».
« — Sois tranquille ! me dit-elle. Je te jure de te
« dire la vérité. Je serai même plutôt en dessous qu’en « dessus » (6).
(1) "Cor. I, p. 217 ; II. p. 25 et 47.
CCore AD res
(3) « Trois ou quatre heures par jour je me désespère. J'ai « une bonne femme qui me remonte. » J. p. 294.
Renard pouvait donc bien écrire un jour à sa bellemère : « J'ai pour vous les sentiments d’un homme qui « vous doit une femme parfaite. Les qualités de Mari- « nette se sont développées et je ne lui connais pas de « défauts. Elle me donne chaque jour des preuves de « sa tendresse dévouée, intelligente et gaie » (1).
Il éprouvait même le besoin de se le dire à luimême, après une promenade à Pazy, par un chemin charmant, mais qui « n’était que boue. Chaque fois « qu'elle patauge, Marinette dit : « Ça ne fait rien », « ou : « J'arrive, sois tranquille. J’essuierai mes pieds « dans l'herbe ». La femme qui accepte ainsi la boue « du chemin, c’est la bonne camarade, qui n’a pas peur « de la vie » (2).
Car à la campagne comme à la ville, elle était aux côtés de son mari.
Dans les Bucoliques, nous voyons « Madame »
avec Monsieur essayer des sabots chez le sabotier (3), subir l'orage en sa compagnie (4), avec lui, monter silencieusement vers la lune (5).
Les enfants leur étaient vite venus : un fils, François, le 2 février 1889 ; une fille, Marie, le 22 mars 1892 : Fantec et Baïe. Jules Renard ne manqua pas d'ouvrir sur eux ses yeux, et surtout ses oreilles. Nous leur devons Pierre et Berthe des Bucoliques (6). Le Petit drame de jardin a un peu le ton d’une berquinade, mais
(f) Cor-II/ p.176.
(04 DEA ASE
(3) Buc. p. 60.
(4) Buc. p. 88.
(6) Buc. p. 90.
(6) Buc. p. 90 et suiv.
les mots des enfants, à de rares exceptions près, sont amusants, et certains délicieux. « Parfois », déclarait Jules Lemaître, « on dirait des mots d’une petite fille de « Maeterlinck » (1). Sarcey en faisait ses délices (2). Là, forcément les parents restent dans l'ombre. Ils ne servent qu'à lancer ou renvoyer la balle.
Ce qu'il y a de profond, de douloureux, dans les rapports entre les parents et les enfants, le drame humain et véritable, c'est dans le Journal qu'on le trouvera, au moment de la maladie de Baïe (3), par exemple, où lorsque Jules Renard veut faire travailler son fils, s'énerve, se heurte à ses monosyllabes, et bien qu'il ait cherché à s’en faire un camarade, mesure la distance qui les sépare (4) : « C’est peut-être la leçon « suprême de Poil de Carotte, sa dernière épreuve. Il « essaiera, pour élever ses enfants, de faire le con- « traire des Lepic, et ça ne lui servira à rien : ses « enfants seront aussi malheureux qu'il l’a été » (5). Et Renard se demande : « Est-ce que la famille que « J'ai créée va me donner, en littérature, autant que « celle qui m'a créé ? » (5).
Mais sa femme est là : « Je ne comprends pas, dit- «elle, désolée. Mais toi, je te comprends, va ! » (6).
C'est dans les derniers livres de Renard, Ragotte et L'OŒil Clair, que l’on voit s'épanouir la qualité, ou plutôt la vertu peut-être dominante de Madame Renard,
(2) Les Annales, 22 mai 1898.
(3) J. p. 765 et suiv.
(4) J. p. 847 et suiv.
celle sans laquelle toutes les autres ne serviraient de rien : la charité. Ce n'est plus l’ « amie d'EÉloi », c'est « la Bonne Dame Gloriette » (1) qui est en scène. Elle écoute patiemment Ragotte qui lui raconte ses maladies de l'hiver (2). Elle lui donne des conseils et les moyens de se soigner, et c'est elle qui posera le sinapisme du Paul (3. Elle va voir Barnave, et, « tout de « suite à son aise, l'interroge, explique et gronde » (4). Elle veille sur l'hygiène et sur la santé des habitants de Chaumot et de Chitry, comme de ceux qui sont et qui vont sur les routes. Elle était déléguée cantonale (5).
Elle est aussi l'infirmière morale, et ses conseils sont toujours bien reçus, même sollicités : « Conseillez- « moi, madame, » lui dit Ragotte. « Je ferai tout ce que « vous voudrez. Quand je ne saurai plus, je vous « demanderai, Vous me servirez de mère » (6).
« Soignez votre caractère », recommande-t-elle à Lucienne (7). ;
Elle intervient dans la brouille entre Ragotte et le Paul :
« Laissez-le, Ragotte, dit Gloriette, indignée. Vous « finirez par avoir tort, et vous vous faites du mal pour « un mauvais gars qui ne le mérite plus » (8).
(1) Rag. p. 181. Dès 1891, dans son Journal, Renard lui donne ce surnom, qui deviendra le nom de leur maison de Chaumot.
@) Rag. p. 31.
(3) Rag. p. 74, 7.
+ Rag. p. 169 et suiv.
(B)EV-d PSN pa 287.
(6) Rag. p. 52.
(7) Rag. p. 65.
(8) Rag. p. 74.
Elle sait choisir l’occasion de les raccommoder. « — Paul, laissez-vous soigner par Ragotte. Il ne faut « plus être fâché. Elle a ses travers, comme toutes les « vieilles mamans, mais vous êtes le seul garçon qui « lui reste, et elle vous aime de tout son cœur. Vous « ne devez pas lui faire plus longtemps de la peine. Je la « ramènerai avec moi » (1).
Et elle la ramène.
« — Oh! Madame! oh! Madame! dit tout bas « Ragotte, les mains jointes, que vous me rendez donc « service ! Il y a un mois que je ne dormais plus ! » (2)
Elle s'entend, comme d’ailleurs Renard lui-même (3) à confesser les gens ; et comme L'Etrangère (4) Marguerite, Marguerite Pauper, lâchée par son « homme », Sans aucune ressource, avec trois enfants sur les bras et un quatrième dans le ventre, lui avoue que, « l’hiver dernier, elle a eu plus d’une fois envie de se « foutre à l’eau avec ses petits.
« — Promettez-moi, lui dit Gloriette, que si cette « idée vous reprend, vous m'écrirez d’abord ?
« — Oui, Madame.
« — Bien sûr ?
« — Je vous le promets » (5).
Gloriette ne se contente pas des paroles, si bonnes qu'elles soient. Elle ne va jamais aux ventes de charité (6), mais elle donne et sait le faire intelligemment, à
(1) Rag. p. 75.
(2) Rag. p. 76.
(4) L'œil clair, p. 83 et suiv.
(5) L'œil clair. p. 88.
(6) Cor. I. p. 215.
chacun selon ses besoins. À la pauvre gamine de seize ans que son père el sa mère laissent toute seule dans une roulotte, quinze jours, trois semaines, avec vingl sous, elle fait coudre une chemise et tailler un corsage (1). Aux pauvres gens, qui connaissent la maison, elle donne toujours deux sous. — « Madame ne trompe per- « sonne » (2). À Honorine, cinq livres de pain par semaine (3), et sa tinette de café chaque jour (4). Elle lui laisse arracher un pied de salade, perdu d'avance, elle le sait, comme celui de la veille, et lui donne encore des sous, et de l'huile pour la salade (5).
Si, un jour, cédant à un moment d'humeur, Gloriette, « qui n’a pas le temps d'être aussi bonne que d'habitude » (6) refuse à un homme estropié par « le « feu du ciel » de lui prendre du papier à lettres dont elle ne saurait que faire, elle « se remet vite, tant le « mendiant a l'air déçu.
«a — Attendez, mon brave homme, dit-elle. Vou- « lez-vous un morceau de galette ? En voilà deux mor- « ceaux. Buvez ce verre de vin, et prenez ces dix sous.
« Si la figure du vieux foudroyé ne s'était pas enfin « éclaircie, Gloriette lui achetait tout son papier à let- « tres et elle me l'aurait fait user jusqu’à la dernière « feuille » (6).
Dans L'OEil Clair et dans Ragotte, nous voyons donc à l’œuvre la femme dont Pierre faisait l'éloge à
1) L'œil clair, p. 28.
Marthe dans Le Pain de ménage. Ce n'était alors que quelques indications, mais le ton de Pierre se faisait grave pour dire que sa femme est « inestimable » (1). Marthe lui reconnaît toutes les qualités (1). Pierre y ajoute des vertus : la bonté, par exemple ; et, comme Marthe y prétend aussi, il déclare fièrement : « Oh ! « n’essayez pas de lutter. Dans n'importe quelle occa- « sion de se dévouer, Berthe vous battrait » (2).
Il avait le droit d’être fier, car, par les mains de Marinette, c'était à moitié lui qui donnait. Renard n'était bon que par volonté, et, s’il avait donné, cç'eût été à la façon de son père, sans en avoir l'air, par pudeur (3). Il préférait laisser agir sa femme, doux intermédiaire, et cela l’amusait qu’on se trompât sur lui : « C’est ma femme qui est bonne... Ils acceptent mieux « ce que leur donne ma femme parce qu'ils s’ima- « ginent qu’elle donne à mon insu. Ils ont l'air de me
« faire une bonne farce... Le curé dit : « Le diable a « épousé un ange » (4).
Or, au contraire, 1} l’approuvait toujours : « Tu
« sais », lui écrivait-il, « combien j'aime que tu sois « bonne. Jamais je ne te reprocherai de trop donner. « J'aimerais mieux faire un conte de plus pour un de
(3) « Votre père », raconte Barnave « voyait bien que j'avais le fusil dans le ventre, que je ne pourrais pas l'acheter, et « que je n’osais pas le demander ; il me dit :
« — Est-ce que ce fusil te gêne ?
« — Oh"!-non.
« — Quand il te gênera, tu me l’apporteras. En attendant, laisse-le où il est.
« C'était sa facon, à votre père, de donner. » Rag. p. 173.
« tes pauvres que pour moi, et même pour ta toiuolétie.:0)708)
Pour montrer à quel point la femme de Pierre du Pain de Ménage, la Bonne Dame Gloriette, dans Ragolte et L'Œil Clair, et Mme Renard, ne sont qu’une, je cite ce passage d'une lettre écrite par Jules Renard à Lucien Guitry, et qui fait honneur à tous trois :
« J'ai une commission à vous faire de la part de « Mariette. C’est délicat.
« Et puis, zut ! Je vous le dis. Tournez ! (2)
« Nous les sentons venir, ils approchent, vos lilas « annuels, et déjà vos lilas annuels nous font mal au « cœur. C'est insensé, de croire que Marinette a des « goûts de fille. Bon pour moi!
« Alors, d'avance, Marinette vous revend vos lilas « 20 francs pour ses pauvres de Chaumot. Elle vous « montrera son calepin.
« Voilà, grand homme. Dites ce que vous voudrez « de cette idée-là, mais, moi, je la trouve bien.
« Vive Marinette ! » (3).
Je ne crois pas que l’on rencontre ce genre de préoccupations ni de semblables traits dans la correspondance de beaucoup d'écrivains. Ceux qui rabaissent Jules Renard à n'avoir été qu’ « un homme de lettres » eb mettent dans ces mots, dont Renard était fier, une idée de mesquinerie, lisant ce passage et d’autres semblables, pourront reconnaître qu'il sut aussi être un homme, au sens le plus élevé du mot.
Leur récompense, à tous deux, c’est « le regard « sur la nature ».
(1) Cor. I. p. 199.
(2) Tournez la page.
(5)2C0r/ AL p:787.
« Que j'aime, dit Gloriette, regarder par la croi- « sée la neige qui tombe.
« — Je suis contente.
« — Regarde, ton cœur n'est pas plus pur. La « neige, c’est de la pluie qui tombe en pureté. Elle tra- « verse sans une tache, sans plus de bruit qu’un reflet, « le miroir du canal... Mais je n'ai pas besoin, Glo- « riette, de te faire les honneurs de la neige. Regarde- « la simplement ! Combien peu sont dignes, comme « toi, de la regarder. Combien devraient courir en dé- « sespérés, à travers la campagne, la bouche ouverte « aux flocons de la neige, afin de se rafraîchir l’âme !
« — Je suis heureuse, dit Gloriette, quel dom- « mage que ce soit un bonheur de riche |
« — Tu penses assez, d’un bout de l’année à l’autre, « aux misérables, c’est bien ton tour ! » (1).
S1 l’on se demandait quelle influence Madame Renard a pu exercer sur l’œuvre de son mari, on serait d'abord tenté de répondre : aucune. Elle était bonne ménagère, « inséparable de son aiguille comme la « poule de son bec » (2) : Renard ne s’y était pas trompé (3). Elle était, comme Madame Lepic, une excellente cuisinière (4), un cordon, mais pas un bas-bleu. On la voit « angélique et infernale au milieu de ses bassines « de confitures » (5). Il serait néanmoins surprenant qu'elle eût passé vingt ans aux côtés de Jules Renard sans que l’âme et, par là-même, l’œuvre de son mari s’en fussent trouvées modifiées. Et, de fait, si l’on com-
() L'œuvclair, -p. 151, 152, (2)1J=pef291
(3) Cor.-I. p. 115.
(4 Cor. 2p#4198"199 7
pare Ciel de lit (1) à Feuilles d'Automne (2), ou Sourires pincés à Ragotle, on constate que l'ironie a fait place à la poésie, et l’on goûte dans les derniers livres de Renard une humanité, une plénitude,
« un vaste et tendre « apaisement »
auxquels je suis convaincu que la présence douce et forte de Madame Renard est loin d’avoir été étrangère.
Déjà, de L’Ecornifleur (1892) à Monsieur Vernet (1903), on peut constater un adoucissement que les nécessités du théâtre ne suffisent peut-être pas à expliquer, non plus que le passage de la rosserie naturaliste à l’optimisme de Capus. C’est que, si paradoxal que cela paraisse au premier abord, après avoir failli être l'écornifleur, Jules Renard était en partie devenu Monsieur Vernet : un bourgeois aux instincts de propriétaire, heureux d’avoir réussi, et satisfait de vivre honnêtement avec une charmante femme, la sienne (3). M. et Mme Vernet s’excitent à la bonté et s’attendrissent d'être si bons (4), un peu comme le faisaient « Monsieur Jules » et la « Bonne Dame Gloriette ». Monsieur Vernet appelle sa villa la Juliette, « oui, du nom de sa femme » (5), comme Renard appelait, du surnom de la sienne, Gloriette, leur maison de Chaumot. Ce sont des détails, mais assez significatifs.
Dans l’ensemble, les passages de Ragotle ét de L'OEil Clair que nous venons de citer montrent suffi-
(1) Sourires pincés. D. lit. p. 184 et suiv.
(2) Rag. p. 117 et suiv.
(3) Voir un article de La Presse du 8 Mai 1903, cité en partie dans notre Bibliographie, p. 540.
(4) M. Vernet, acte I. sc. 1. Com. p. 87 et suiv.
(5) M. Vernet, acte I. sc. 4 Com. p. 108.
samment la différence de ton avec les œuvres du début. Le mariage de Renard et sa vie de ménage ne suffisent peut-être pas, mais ils contribuent certamement à l’expliquer. Et c’est Justice que le dernier livre publié par Renard se ferme sur le nom de sa femme, « avec Glo- « riette » (1).
C'est également cette vie de ménage unie et sans histoire, c’est-à-dire heureuse, qui a déterminé les su- Jets des pièces de Renard et en a exclu l'éternel adultèret(e):
A une époque où, sur la scène, se traînaient des couples meurtris et délirants, enfants de Porto-Riche et de Donnay, d'Henri Bataille ou de Bernstein, le théâtre de Jules Renard a l'originalité de ne point comporter d’ « amoureuses » n1 d’ « amants ». Le sérieux de sa vie se retrouve dans son théâtre (3). Ce n’est pas « le couple » que l’on voit dans les pièces de Renard, mais « la famille ». Aussi son théâtre mériterait-il d'être appelé, non pas un théâtre « de famille », mais le théâtre « de la famille », car ses principales pièces posent un problème « de famille », sont un drame « de famille ». On notera sur ce point l’analogie que présente le théâtre de Renard avec celui de Molière. Les femmes savantes nous montrent une famille désorganisée par une folle et deux pédants ; L'avare, Le Bourgeois gentilhomme, une famille désorganisée par un maniaque ; Tartuffe, une famille menacée par un cagot.
(1) Rag. p. 182.
(2) I1 ne faut pas oublier que Renard était père de famille et que, selon sa formule, « l'enfant moralise, dans le meilleur « sens du mot ». J. p. 149.
(3) Le cousin de Rose, brève pochade paysanne, ne doit rien à la vie de Renard. Je n’en tiens pas compte ici, pas plus que de l’'Invité, ni de La Demande.
Poil de Carotte, drame d’une enfance malheureuse, c’est la famille présentée du point de vue de l'enfant.
Le Plaisir de rompre, c’est la rupture nécessaire avant le ménage régulier, cette fois définitif.
Mais ce ménage, une fois fondé, peut être corrompu par différentes causes. Jules Renard nous en montre trois : dans Monsieur Vernet, dans La Bigote, dans Le Pain de ménage.
« Il y a, dans tout ménage bourgeois », prétendait Renard, « un artiste qui le ronge au cœur » (1). Renard imagine donc, « dans un milieu bourgeois, un « poète ; l'entrée de ce poète dans ce milieu et son dé- « part, voilà, dit-il, toute ma pièce. On a dit que c'était « le sujet de mon roman : L'Ecornifleur, porté sur le « théâtre, c'est une erreur » (2). En eftet, de par le mariage de Renard, le point de vue de l’écornifleur avait fait place à celui de Monsieur Vernet, de sorte que Renard, dans la pièce, se trouve être à la fois le bourgeois et le poète, et ne peut se résoudre à faire souffrir par le célibataire qu'il avait été le mari qu'il était devenu.
L'élément qui risque de détruire un ménage ne vient pas forcément du dehors, comme c'est le cas pour Monsieur Vernet. Dans La Bigote et Le Pain de ménage, il est intime.
La Bigote, Madame Lepic, c’est la femme qui, par des pratiques religieuses trop fréquentes et trop exclusives, introduit un ver rongeur dans la prune familiale. De sorte que, selon Jules Renard dans son Journal (3),
(1) Sourires pincés. D. lit. p. 228.
(2) Paul Acker. Petites confessions. 1° série, p. 235. (3): 3. p.988.
comme selon Monsieur Lepic dans la pièce (1), « le mari, « la femme, le curé, c’est le vrai ménage à trois ». Cette formule est assez rarement appliquée, car le personnel des bigotes, d’ailleurs redoutées des curés, se recrute généralement parmi les vieilles filles. Elle convenait peut-être au ménage des parents de Jules Renard, point du tout au sien. où ni l’un n1 l’autre des époux ne « pratiquait ».
Enfin, Le Pain de ménage, c’est, dans le quotidien de la vie conjugale, un rêve d'aventure. Dans un salon de campagne, après souper, Pierre, le mari de Berthe, étourdit Marthe, la femme d’Alfred, de ses belles phrases de « troubadour ». Pierre, qui n'a jamais eu de maïtresse, souhaite « un congé » (2), « quelque chose de « rare, de bref, de très doux et d’inoffensif, un feu de « paille où nous n’aurions brûlé », dit-il, « que des sen- « timents, et qui n'aurait pas fait plus de mal à nos « cœurs que ce rayon de lune n'altère le vitrail qu'il « traverse » (3). Mais la raisonnable Marthe, qui s’est un moment laissé bercer, met son tentateur au pied du mur, le contraint à imaginer les suites, « et la rentrée, « hein ! Ah ! la rentrée » (4). Elle sermonne Pierre, lui donne, « toute mignonne compensation » (5), sa main à baiser, et ils rentrent, chacun, dans leur « cage « dorée » (6).
Ces rêves, Renard les a eus.
(1) La Bigote, acte II, sc. 6. Com. p. 85.
(2) Com. p. 68.
(3) Com. p. 71.
(4) Com. p. 73.
(5) Com. p. 76. (6) Com. p. 77.
« À chaque instant », confesse-t-il, « j'ai envie de « m'’enfuir à l’appel d’une autre femme » (1). « — Oui, « cela manque à ma vie d’honnête homme solitaire. « De temps en temps, j'ai besoin d'un petit flirt » (2). « — Vous n'aimez pas les femmes ?
« — Je les aime toutes. Je fais des folies pour elles. « Je me ruine en rêves » (3). Mais il en restait au rêve. Présenté à Georgette Leblanc, il a peur, il a « besoin « d'aller bien vite travaiiler dans du noir » (4). Parfois, la tentation se faisait plus précise : « Si, pourtant, toutes « les femmes qui m’admirent, si ces quelques femmes « savaient que je suis seul, ne viendraient-elles pas me « voir? J'aurais dû faire une annonce » (5). Malgré l'ironie, c'est au fond le cri de Jules Laforgue :
« Oh ! qu’une, d’Elle-même, un beau soir, sût venir | « Ne voyant plus que boire à mes lèvres, ou mourir! » (6)
Mais, devant la réalité, Renard se dérobait. « Et « voilà ! Moi qui appelle du fond du cœur les aven- « tures, je me demande où je vais aller dîner » (5). Le rêve lui suffisait. A propos de Poil de Carotte, il cons-
(3) J. p. 1399. Voir aussi p. 1401.
(6) D'ailleurs l'ironie de Laforgue est tout à fait analogue
à celle de Renard. Il termine :
« Ainsi, elle viendrait, évadée, demi-morte,
« Se rouler sur le paillasson que j'ai mis à cet effet devant ma porte ». Poésies complètes. Vanier, 1902, p. 271.
tatait que le départ de celle qu'il aimait était « une dé- « livrance », et il ajoute : « Déjà, je n’aimais pas à vi- « vre de réalité : je préférais vivre de souvenirs » (1). Il faut souligner le « déjà », et ajouter aux souvenirs les rêves.
Logique jusqu'au bout, de même qu'il s’accordait le droit d’être méchant, si ses gestes étaient bons, 1l s’accordait celui de rêver hors du ménage, si ses gestes étaient fidèles, et disait à sa femme : « Tu comprends, « ma chérie, que pour moi elle n'existe pas. C’est une « fleur peinte et artificiellement parfumée. Je la res- « pire quand elle est là, mais je n'y toucherais pas, de « peur de déranger ses pétales, ses cheveux, de déco- « lorer ses yeux et sa bouche. Je n’y touche pas, même « en imagination. Tu es ma seule, ma vraie, ma solide. « S1 tu étais jalouse, tu ne serais qu’une sotte, et tu « gâterais ta vie » (2).
C’est sans doute en pensant à des discours de cette sorte que Jules Renard écrivait : « J'ai prouvé à Mari- « nette que son bonheur dépendait de ma liberté » (3).
Il demandait qu'elle lui permit « au moins les « apparences d’un mari qui trompe sa femme » (4), mais, bien qu'il se rendît compte de ce que cette régularité avait d’anormal, et que, dans certain monde, il en fût parfois gêné, il eut l'originalité d’être fidèle. I] ne s’en cachait pas. Dans Homme de lettres, à « une « Jolie femme » qui l’accuse : « Il n’a pas de maï- « tresse », Eloi répond : « Je suis marié ».
LA JOLIE FEMME « Oh! Si je m'en mêlais | ELOI
« Pauvre femme, vous seriez attrapée. Je n'éprouve « qu’à la racine des cheveux » (1).
Aux interrogations par où débute Le Pain de mé-
nage : « Comment! depuis que vous êtes marié, vous « n'avez Jamais eu de maîtresse ? », et les Leltres à l'Amie : « Avez-vous enfin trompé votre femme ? », 1l
pouvait, lui aussi, répondre négativement. On retrouve d’ailleurs ces questions dans le Journal, en termes
analogues : « Oh! vous ne me ferez pas croire que « Vous n'avez jamais trompé votre femme ! dit-elle » (2), car Jules Renard avait « la manie de poser près
« des femmes au non-aventurier » (3). Et il en résultait, ainsi que dans la pièce, un dialogue de « flirt », un badinage sentimental comme il en est rapporté quatre ou cinq au moins dans le Journal (4). Le Pain de ménage n’est donc pas « copié tout entier dans Amoureuse » (5), contrairement à ce que disait Porto-Riche ; 1l n’est pas non plus une transposition bourgeoise du Caprice de Musset, contrairement à ce que l’on pourrait être enclin à penser d’abord. Il sort tout sincère de la vie sentimentale et rêveuse de Jules Renard.
Renard a connu les plus belles, les plus élégantes, et même les plus éblouissantes des parisiennes de 1900.
VAE VD 187 (2) J. p. 888.
(4) J. p. 888, 464, 465, 700, 724, 763, 1226 et suiv. (Scène d’amour. Titre : Le Défi).
Il a connu Mmes Edmond Rostand et Marcel Boulenger, Jeanne Granier, Marthe Brandès, Sarah Bernhardi, et il les a connues en ami. Il savait, m'a confié Marcel Boulenger, apprécier une toilette et ne s'y trompait pas. Ce fils de paysan « sentait » tout le « chic » d’une robe. Il se plaisait dans la société d’une jolie femme ; mais luimême se serait raidi, contracté, à la moindre avance. De toutes les femmes de ses rêves, il a composé une amie idéale, « L’Amie » à laquelle sont adressées les Lettres ravissantes qu'on peut lire au début de L'OEil Clair, et la Marthe qu'il a couverte d'idéales tendresses dans Le Pain de ménage.
Jules Renard s’étonnait un jour de constater ceci : « L'amour, qui n’a qu’un petit coin dans la vie, tient « toute la place au théâtre » (1). Dans le sien, il a seulement le petit coin, réservé, délicat et poétique, qu'il occupait dans son âme. De l'honnêteté de sa vie découle celle de ses comédies.
Au début du Journal, on lit cette prière, de 1891 : « Seigneur, aidez-nous, ma femme et moi, à manger « notre pain quotidien de ménage » (2). Elle fut exaucée. Renard pouvait écrire, en 1900 : « Marinette est « admirable. Vous savez que j'aime de plus en plus « cette perfection. » (3) ; en 1903 : « Notre bonheur in- « time continue, sans secousses. Nous sortons de moins « en moins. » (4) ; en 1908 : « Vingt années de bonheur
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(3) Cor. II p. 27. Et il l'écrit à Mme Rostand, comme Pierre faisait à Marthe l'éloge de Berthe, dans Le Pain de Ménage.
(4) Cor. II, p. 89.
« en ménage l'ont épuisée » (1). Ils étaient le couple modèle, le type du bonheur tranquille. On les citait en exemple (2), et un de leurs amis définissait son bonheur passé par cinq ans de ménage « comme le ménage « Renard » (3).
En lisant le Journal, comme en lisant les œuvres de Jules Renard, on se rend compte qu'il sut apprécier son bonheur, et, pour une grande part, en atiribuer l’origine à celle dont il disait : « J'ai Mariette : « je n'ai plus droit à rien » (4).
Le côté de Paris
Jusqu'à présent, la vie et l'œuvre de Renard ne se séparaient pas. Aisément et constamment, nous avons retrouvé dans l’une les racines de l’autre. La vie d’enfant, la vie de jeune homme, la vie de ménage de Jules Renard ont porté des fruits littéraires. Il n'en est pas de même de ce qu’on pourrait appeler la « seconde vie « parisienne » de Jules Renard, — la première étant celle qui a inspiré L’Ecornifleur, La Maitresse, Le Plaisir de rompre. Elle commencerait quelques années après son mariage (1888) et la fondation du Mercure de France (1890). Cette vie nouvelle, on la connaît, et dans ses moindres détails, par le Journal et la Correspondance, mais elle n’a pas donné, dans l’ordre propre-
Cor. II, p. 1983.
J. p. 1060 : « votre bonheur à vous deux ! ». J. p. 1240.
ment littéraire, l'équivalent de ce qu'a donné Chitry avec les Histoires naturelles, Les Philippe ou Ragotte.
À partir d'environ 1896, date à laquelle il acheta à Chaumot, face au parc du château de Chitry, de l’autre côté du canal, une maison avec un jardin, qu'il appela « la Gloriette », Jules Renard partagea chaque année son temps entre Paris et la Nièvre.
D'octobre à mai, juin ou juillet, 1l habitait à Paris une maison dont il était, par sa femme, le propriétaire : 44, rue du Rocher.
De mai, Juin ou Juillet à octobre, les vacances de ses enfants, et ses propres goûts, on peut dire son amour pour la campagne nivernaise le ramenaient fidèlement à la Gloriette. Souvent, à l’occasion de « la « mort du cochon » (1) ou d'une conférence qu'il avait accepté de faire à Chaumot (2), à Clamecy ou à Corbigny (3), ou bien pour prendre part aux éleclions (4), et plus tard aux séances du Conseil municipal, 1l ne résistait pas au désir de revoir son pays sous la neige, ou d'y surprendre les premiers bourgeons. Parfois, son séjour de vacances se prolongeait Jusqu'en novembre (5). Puis, c'était « la rentrée. Oh ! « c’est lâche d'aller aux lumières, de quitter ce pau- « vre petit village quand il va y faire si froid et si
(OVER TE pe 18e Suiv:
(3) Cor. II, p. 66 et suiv.
(4) Cor. II, p. 1183. « Il ne s’agit pas des élections : il s’agit « du temps qu’il fait. C’est une splendeur ! Ce serait un crime « de ne pas passer à la Gloriette ce mois fleuri... Je ne savais « pas que le printemps pouvait me faire cet effet ».
(5) En 1900, par exemple. Voir J. et Cor.
« triste. » (1). Il fallait pourtant, à la petite so r'eprendre le train pour Paris.
Ces milieux opposés, nous les appellerons : le côté de Paris, et le côté de Chitry.
Paris a donc pris à Renard beaucoup de temps, mais, mis à part le Journal, où d'octobre à juin, les anecdotes parisiennes fourmillent, il n'a pas donné grand chose à son œuvre, ni en fait de descriptions, ni en fait de caractères.