TABLEAUX PARISIENS
Un des « disciples » nivernais de Jules Renard lui disait un jour : « Une chose m'étonne : c’est que « vous décriviez si peu notre pays » (2). Renard n'a pas décrit Paris davantage. Et cela n’est pas étonnant. Ce qui l’intéressait, c’étaient les mouvements les plus imperceptibles de l’âme, les gestes et les paroles qui les irahissent. Renard prétendait avoir attendu jusqu’en 1902 avant de regarder Notre-Dame (3). A le lire, on pourrait croire qu'il n'avait pas même regardé Paris. C'est que les « belles » descriptions (4) des autres l'avaient tellement dégoûté qu'il se gardait d'en commettre lui-même. Nommer les choses lui suffisait.
Eloi monte « en omnibus » (5) et s’assied « au « fond » (5), où il se posera de menus cas de cons-
(1) J. p. 1125, et Feuilles d'automne, dans Ragotte. (2) J. p. 652.
(4) J. p. 1516 : « Ce sont les « belles » descriptions qui m'ont « donné le goût des descriptions en trois mots. » Mais entre la peinture du Paradou, par exemple, ou les descriptionsinventaires de Balzac, et l’absence de toute description, il semble que Flaubert réalise un équilibre.
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cience à la manière de Renard. Il « regarde les der- « rières des chevaux, lourdement secoués » (1), tout comme Monsieur Vernet dans L’Ecornifleur. C’est grâce à l’omnibus, qu'ils prennent « le matin, à la même « heure » (1), qu'Henri liera avec Monsieur Vernet une connaissance profitable. Pour un romancier ordinaire, ce serait un excellent prétexte à placer une description d’omnibus. Pour Renard, ce n’est pas une raison suffisante.
« Sur le boulevard », Eloi fait la rencontre annuelle d’un ami intime (2), ou celle d’un homme qui, comme lui, « va à ses affaires » (3), et il décrit leurs évolutions simultanées et rigoureusement symétriques ; ou bien, se promenant « avec un Grand Homme et un
« homme déjà connu » (4), lui, « garçon d'avenir. « du côté du ruisseau... bousculé par la foule, sans « cesse trop en avant ou trop en arrière... », 1l doit
« à chaque instant tourner un kiosque, une colonne, une boutique de fleuriste » (5). Comme on le voit, ce qui intéresse Renard, ce sont les gestes qui traduisent les nuances de l’âme. Conscient de son peu d'importance, Eloi n'ose pas avancer droit. Mais ce n’est toujours pas une raison suffisante pour que Renard, comme le ferait un autre, décrive le boulevard, les kiosques, ou les boutiques de fleuristes.
Dans Le Bijou (6), Renard nous raconte encore une scène de rue, et cependant il ne nous décrit ni la rue, ni les passants, ni même la vitrine. Il concentre toute
) (2) Lant. s. pp. 38 et:39, ) Lant. s. pp. 36 et 37.
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la lumière de sa lanterne sourde sur l’âme et les yeux de Francine et sur la main de la vendeuse. Il découpe pour nous, dans la banalité quotidienne, une minuscule aventure psychologique.
S'il évoque, par exception, un coin de Paris, ce sera, toujours pour réagir contre la vie en rose, et peultêtre aussi par goût pour l'esthétique naturaliste, non les Champs-Elysées, mais « entre une caserne haute « et l’'échafaudage d'une maison qu'on ne finit pas de « construire, un square pauvre.
« Si on osait en comparer la verdure à quelque tapis, ce serait à une carpette usée et souillée par des chaussures sales.
« Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres... « lisent des bouts de journaux sans date, qui ont enve- « loppé du fromage. » (1).
Il entre chez le libraire ; il va au Bois, et croit « faire aux Chalets du Cycle une entrée sensation- « nelle » (2). Il se promène au Moulin-Rouge (ou Bleu, la couleur n’y fait rien) (3). Il nous mène, conduits par le ramage de Pierre et de Berthe, aux chevaux de bois des Champs-Elysées, aux Tuileries, au Cirque où Footit et Chocolat se disputent les préférences des enfants. Mais il « nomme » toujours, ne « décrit » jamais. Il semble n'avoir eu envie de regarder qu’au Jardin d'Acclimatation, d'où il a rapporté Singes (5), et s'être borné ailleurs à ouvrir les oreilles, comme en
(1) Coq. p. 16. Voir aussi la maison des Premières Amies dans La Maîtresse, p. 86 et suiv.