‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 21 sur 124 · DA PT STE PP · texte numérisé non relu

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(3) La maîtr. p. 91 et suiv. et J. p. 113.

(4) Buc. p. 137 et suiv., 140 et suiv.

(S)RHEAnAt

témoignent l’amusante scène qui se joue au Bois autour de L'enfant gras et l'enfant maigre (1), et surtout le truculent monologue des Lulleurs (2) où la verve étourdissante d'un camelot s’en donne à cœur joie, et qui mérite de rester comme un document de Daumier, de Forain, ou de Valloton.

Donc, pas plus que l’abbé Prévost ne décrit une « chaise », dans les « Mémoires d'un homme de qualité », ou Marivaux un hôtel dans Le Paysan parvenu, Renard n’a rien décrit du Paris de son temps. Cependant quelques mots suffisent à situer l'œuvre de Renard. C'était l'époque des omnibus à chevaux, de la bicyclette, de Footit et de Chocolat, des duels et des anarchistes : le Paris de 1890 à 1910.

Pas davantage que de plein air, on ne trouvera de tableaux d'intérieur dans les livres de Jules Renard. Balzac passait minutieusement en revue le quartier, la rue, la maison et l'appartement ; Renard, non. L’acton de L'Ecornifleur se passe en partie à Paris, chez les Vernet. Leur appartement ne nous est pas décrit. Nous savons seulement qu'il est « calme » (3), et cela ne nous empêche pas d’en avoir, grâce à quelques mots essentiels, égrenés au cours du récit (4), une impression très nette. Fidèle à son dégoût pour la description, Renard ne rapporte que les gestes et les paroles de ses personnages. C’est, dans une certaine mesure, par de semblables restrictions que se définit son art.

(HV DU 17;

CAES Eve pp 211 et212.

(3) Ec. p. 26. — Epithète qui nous renseigne sur l’âme des Vernet plus que sur leur appartement.

(4) « petit verre bleu... », p. 16 (verre à liqueur) « bon fauteuil dont je frise les glands... », p. 19 « fumivore de la lampe », p. 35.

BouRGEoOïS.

Fils de paysans, son père, devenu un entrepreneur assez aisé, était malgré tout resté paysan. Jules Renard, à Paris, devint bourgeois. Il l'était par sa fortune modeste, par la petite maison qu'il possédait rue du Rocher, par la vie régulière qu'il menait avec sa femme et ses enfants. Il aimait ses aises, et la nourriture soignée des ménagères de France. Dans le Journal, il note avec délices tout ce qui entoure une tête de veau. « Dix heures du matin, c’est l'heure « grave et parfumée où le laurier, le céleri, le navet, « le thym, le persil, le poireau, la gousse d’ail, l’oi- « gnon et les deux carottes coupées en quatre se ré- « unissent, dans le pot, autour de la tête de veau enve- « loppée d’un linge blanc » (1). Il se couchait tôt, lorsqu'il n'allait pas au théâtre, et se gardait de tout excès.

Comme Flaubert, donc, il était un bourgeois, et comme Flaubert, 1l les détestait (2), entendant alors par bourgeoisie l'absence d’art, d’idéal, de poésie. Il leur reprochait surtout de ne pas sentir la beauté simple de la vie bourgeoise : « Oh! ces sales bourgeois ! Il « ny a encore que les artistes qui puissent apprécier « un repas de mets chauds, sain et bien cuit, du « linge blanc, des couteaux qui coupent, un bon feu « de bois, et une lampe qui éclaire » (3).

(1) J. p. 1315. Voir aussi la p. 1163. — Gœthe, dans Werther, célébrait de même la soupe aux choux.

(2) Cor. II p. 205 : « l’odieux bourgeois éternel ». (3) J. p. 620.

Il y a dans son œuvre, deux couples de bourgeois : Les Vernet (1), et les Bornet (2).

Les Vernet sont, somme toute, sympathiques. « Di- « recteur des chantiers de l’usine Case » (3), commeilest inscrit sur sa carte de visite, M. Vernet « a fait sa situa- « tion seul » (4). Il gagne de l'argent, et ne vit que pour cela. Il est optimiste, comme il sied à un gros homme qui travaille dix heures par jour et possède légitimement une jolie femme. Il fait de l'escrime, par hygiène, car il a bon appétit. Il est toujours de bonne humeur. Il a des habitudes, qui sont devenues des règles, et quand il monte en wagon fixe toujours à son chapeau son billet de chemin de fer : ainsi, il n’en a « jamais perdu, « et c'est plus commode pour le contrôleur » (5). Il a des théories qu'il expose volontiers, et n’a « sans doute « Jamais embrassé sa femme sur le ventre » (6). Il est libre-penseur. Et jamais 1] n'aura l’idée de donner trois francs cinquante pour acheter un livre, ou cinq francs pour aller au théâtre. Mais il est loyal et bon.

Madame Vernet est, aux yeux de Monsieur Vernet, une femme « supérieure » (7). On se demande en quoi, au moins dans le roman, (car dans la pièce elle est en effet bien plus délicate et bien plus fine que son mari, dont les qualités et les limites restent les mêmes). Elle ne sait que ce qu’on lui a appris, et on ne lui a pas appris beaucoup. Elle a, il est vrai, des aspirations élevées, et elle est pleine de tact. Elle sait ce qu'il faut

(1) Dans L’Ecornifleur et Monsieur Vernet.

(2) Dans Coquecigrues.

Ec. p. 10. Sa situation change dans Monsieur Vernet. Ec. p. 24.

CAD Ale EC. p' 99:

ECED 20:

dire, el ce qu'il ne faut pas dire, ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire. Mais sa tête est pleine d'idées convenues et sa bouche de lieux communs (1). D'une honnêteté relative, mariée tout au plus par inclination, et n'ayant pas d'enfant, elle s’abandonnerait complètement au poète séducteur, si les circonstances ne la sauvaient pas (2). Malgré tout, on sent que Renard a de la sympathie pour eux, et ils s’attirent la nôtre, avec quelques sourires.

Les Bornet figurent au contraire un couple de bourgeois odieux. Jamais les Vernet n'auraient songé à offrir à d’autres, au concierge, à leur bonne, un gäteau gâlé (3). De leur côté, jamais les Bornet n'auraient pensé à inviter un artiste aux bains de mer, à lui commander le portrait de Madame Bornet. Petits rentiers, « retirés à la campagne » (4) où ils possèdent un « Jardin avantageusement exposé » (5), 1ls canotent sur la Marne, mais ils se montrent envieux, mesquins, « regardants », et secs avec leur domestique. Ils se jalousent même l’un l’autre. Les circonstances aidant, ils deviendraient vite L’élonnant couple Moutonnet, de Villiers de l’Isle-Adam. M. Bornet a des phrases tout à fait prudhommesques. Comme Mme Bornet, « tous ses

« achats terminés », « achète » un ballon à son fils, « puisque ça ne coûte rien », « — Prends, dit M. Bornet, « autoritaire, le ballon c’est l'avenir ! » (6).

(1) Voir, par exemple, le chapitre VI : Madame Vernet.

(2) Dans le roman, je le répète, car dans la pièce sa conduite est toute différente. J'ai indiqué plus haut une raison de ce changement. Voir p. 154 et 156.

(3) Coq. p. 28 et suiv.

(4) Coq. p. 42.

(5) Coq. p. 43.

(6) L'œil clair, p. 163.

« Ils s’entassèrent tous trois, avec leurs paquets, « dans un fiacre couvert. Ils étaient laids, maussades, « et ils ne faisaient que se disputer. Ils parlaient tou- « Jours comme de vulgaires bourgeois, Monsieur Bor- « net d'argent, et Madame Bornet d'économies » (1). Mais ils vont être punis. Leur fils « malingre, déjà « indifférent », a lâché la ficelle et, avec le ballon rose qui s'envole, « libre, loin d'eux, vers l’azur » (2), c'est toute espèce de beauté et de poésie qui les fuit.

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