ELOI HOMME DE PLUME
Eloi était devenu, dans Le Mercure de France, La Revue Blanche, et ailleurs, un pseudonyme de Renard (3). On voit pourquoi : Renard étant, comme le grand Saint Eloi de la chanson, grand remetteur de culottes à l'endroit, grand redresseur d'erreurs et grand diseur de vérités. Cependant, il ne fauÿ pas lire « Renard » partout où « Eloi » est imprimé. Les Tablettes d'Eloi (4) sont-bien celles de Jules Renard. Eloi contre Eloi (5), c'est bien Renard contre lui-même, examinant sa conscience (6), repassant sa journée, à la façon de Baudelaire dans À une heure du matin (7), et, comme Baudelaire, « mécontent de tous et mécontent de lui » ; mais dans La Lanterne sourde, il n’en est
(1) L'ϝ clair. p. 163.
(2) L'ϝ clair. p. 164.
(3) C’est ainsi que le désignent La Jeunesse dans ses Nuits, Reboux et Muller dans À la manière de.
(4) V. d. s. v. p. 79 et suiv.
(6) Ibid. p. 121 et suiv.
6) Comme dans J. jp. 73, 74, 299...
( (7) Petits poèmes en prose, X.
pas toujours ainsi. Le nom d'Eloi n’établit alors qu'une unité factice. C’est à nous de faire le départ, d’ailleurs facile. Dans Le Repas ridicule, Le Plagiaire, Le Disciple, Eloi peut bien être Renard, lecteur de Poe el des Goncourt. Mais dans Naturalisme (1), Les accessoires du psychologue, Le symboliste exaspéré, Eloi est le contraire de Jules Renard'; il est alors Zola ; il est Bourget ou Maizeroy ; 1l est Mallarmé. Dans d’autres textes, au contraire, Eloi est une figure exacte de Renard souscripteur, lecteur et escrimeur.
Eloi, « souscripteur professionnel », c’est Jules Renard qui souscrivait à un exemplaire sur Hollande des Œuvres posthumes de G.-Albert Aurier (2), à un exemplaire sur Japon impérial de la réimpression de Gaspard de la Nuit (3), et au Latin mystique, de Rémy de Gourmont, sur « papier violet-évêque, dont la nuance « exacte ne se trouve pas dans le commerce et qui est « fabriqué spécialement par la Maison E. Dujardin « (ancienne Maison J. Labonde), sur un échantillon de « vêtement épiscopal » (4), puis, à défaut du violetévêque annoncé et épuisé, à l’un des « sept exemplaires « sur papier couleur pourpre cardinalice » (5), mots qui durent réjouir son oreille, excitèrent son humour, et qu'il ne voulut pas laisser perdre (6).
(1) Primitivement, cette page, intitulée : L'Ecole du document, commençait par une anedectote sur Zola. Voir l'Echo de Paris du 21 septembre 1892, et J. p. 149, 150.
(2) Mercure de France, décembre 1892.
(3) Mercure de France, avril.189%5.
(4) Mercure de France, mai 1892.
(5) Mercure de France, juin 1892.
(6) Lant. s. p. 60.
Cet Eloi aux prises avec Le mauvais livre (1) son crayon rouge à la main, c'est Renard, armé du crayon bleu que connaissaient bien ses amis (2), et dont sont abondamment marqués presque tous les livres de sa bibliothèque (3).
Et Le témoin précaulionneux (4), c'est encore Jules Renard. A celte époque, les duels, dans le monde des lettres, n'étaient pas rares. Et Renard, autant par hygiène que par nécessité, fréquentait assidûment une petite salle recommandée par Le Carillon : chez Auriol, 38, rue Delaborde (5). Ce sont ses impressions de salle, et de cette salle, que donnait Renard à ce Journal sous le titre : Feinte dessous... lirez en l'air (6). Et c’est là que Marcel Boulenger fit sa connaissance. Plus tard, ils émigrèrent chez Mérignac. Renard, assez fort au fleuret, était ce qu'en terme d’escrimeur on appelle « diffi- « cile ». Il n’a jamais été sur le terrain. « C’est dom- « mage », disait Marcel Boulenger, qui ajoutait : « Oh ! « il aurait été très bien ». Mais il se préparait à tout hasard : « Dans l'intention, disait-il, avec un sourire « pincé, « d’en supprimer un » (7). Il ne spécifiait pas « lequel : Chacun pouvait ainsi se croire privilégié. « Au sortir de l'assaut, il avalait avec satisfaction un « grand verre de vin blanc, à la paysanne, et soupi-
(1) Lant.s. p. 58.
(2) Tristan Bernard écrivait sur un de ses livres, en l’envoyant à Renard : « Pour le crayon bleu ».
(3) Voir notre Appendice I.
4) Lant. s. p. 67.
5) Le Carillon, 18 janvier 1891.
6) Chr. p. 42 et suiv.
7) Lors du duel Leclercq-Darzens, il note : « C’eût été une joie pour moi de m’aligner à mon tour ». J. p. 9%.
« rait : « Quel art difficile, — un temps —, mais in- « dispensable » (1).
Il n'eut pas à l'exercer, et se contenta d’être témoin, de Julien Leclercq, en décembre 1890 (2), et de son ami Vallette en 1893 (3).