‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 23 sur 124 · ELOI HOMME DU MONDE · texte numérisé non relu

ELOI HOMME DU MONDE

Jules Renard se demandait un jour : « Pourquoi « ce roulis de notre âme, ce va-et-vient de nos ar- « deurs » ? (4). Il songeait à lui-même, dont il disait : « Je suis une horloge dont le balancier va sans lassi- « tude de l’orgueil à l'humilité » (5). C'est bien en effet l'un des traits caractéristiques de son âme que ces mouvements d'attraction qui le portaient vers certains objets, et de répulsion qui l'en détournaient. Attiré vers tout ce qui brille, 1l se repliait aussitôt sur lui-même. Nous l'avons vu séduit par les aventures, et craintif devant elles. De même, il se sentait attiré par la musique, et 1l en avait peur ; par la poésie, et 1l redoutait ses beaux mensonges ; par le théâtre, et 1l en parlait comme d'un mauvais lieu ; par le succès, et il ne voulait pas le chercher ; par l'argent, et il vantait la médiocrité ; par la bonté, et 1l avait du plaisir à s’envelopper d’épines (6) ; par le sublime, et il n’aimait que la vérité ; par les voyages, et c’est Lucien Guitry qui partait pour Venise ; par le silence, et parfois il s’étour-

Léon Daudet. L’entre deux guerres, p. 34.

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dissait de paroles ; de même par le monde : il en disait du mal, et pourtant 1l y allait.

Dès Sourires pincés, avec Gens du monde (1), Jules Renard donna, de l’ennui, des conversations stéréotypées, de la dame qui chante et du poète qui « dit », une gravure acide. Il continua dans Coquecigrues, avec Les trois amis (2) et Fin de soirée (3), insistant sur les banalités obligatoires et sur les détails les plus répugnants, et dans La Lanterne sourde, avec Eloi homme du monde (4). Il est Imcontestable qu'il a vu ce qu'on appelle « le monde » en laid, et qu'il s’est complu à faire ressortir ces laideurs, avec une sorte de sourire crispé et satisfait.

A ses débuts d'homme de lettres, il l'avait fréquenté par nécessité. Il y avait dit ou fait dire de ses vers. Après son mariage, il alla sans doute moins souvent à de telles soirées ; mais il assistait aux dîners qui se donnaient en l'honneur de tel ou tel écrivain, et plus tard, lorsqu'il fut, avec Poil de Carotte, Plaisir de rompre et Le Pain de ménage, un des hommes du jour, il fréquenta salons, expositions, et se montra aux premières, alla chez Sarah Bernhardt, et dans un monde plus brillant que celui qu'il avait connu d’abord. Son opinion ne changea pas. D'autant moins qu'avec l’âge la timidité lui était venue : « Je n'aime pas à aller dans le « monde », remarquait-il en 1908. « J'y arrive toujours « trop tôt (5), et ça me vexe » (6). Au retour d’une soirée

(1) D. lit. p. 234 et suiv.

(2) Coq. p. 23 et suiv.

(3) Coq. p. 138.

(4) Lant. s. p. 65 et suiv.

(5) Comme le jeune débutant de Gens du monde. (6) J. p. 1413.

chez M. Bailby, il notait : « Des figures... vues 1l y a « douze ans. Tous les soirs elles vont en soirée et, tous « les soirs, s'extasient du même sourire devant la chan- « teuse mondaine, la harpiste et le diseur de vers » {1). Une autre soirée lui inspire les réflexions suivantes : « Chose effroyable, se mettre en habit, s'asseoir sur un « bout de fesse, manger sans goût, parler sans abandon, « puis jouer, ou regarder jouer aux cartes » (2). Elles rappellent tout à fait les vers de Laforgue :

« La nuit bruine sur les villes :

« Se raser le masque, s’orner

« D'un frac deuil, avec art dîner,

« Puis, parmi des vierges débiles, « Prendre un air imbécile » (3).

Il suffit de lire les pages du Journal où Renard se montre rigide et muet devant les bégaiements complimenteurs de Hérédia (4), ou arrogant malgré les avances d'Albert Vandal (5), pour voir qu'il exécutait fidèlement le Programme d'Eloi en sociélé dont voici l'article premier :

« Défier les complimenteurs ; les écouter sans leur « venir en aide ; compter mentalement jusqu’à trente « pour leur donner le temps de barboter dans les « louanges ; tourner le dos » (6). Un tel rapprochement montre toute la justesse de cette observation de Léon

6) Lant. s. p. 71.

Daudet : « Il expédiait souvent sa pensée toute crue, « afin qu'on la prît pour un paradoxe » (1).

Cette attitude d’« idole muette » est celle que lui prête E. La Jeunesse (2) ; mais 1l y avait certainement dans la position défensive de Renard, qui rappelle celle de Poil de Carotte, une grande part de la timidité qui n’est qu’une forme d'orgueil.

Jules Renard recevait chez lui, à ses débuts, ses camarades de lettres du Mercure de France et d’ailleurs. Puis, il se lia avec les écrivains dont son talent lui acquit, successivement, l'amitié : Entre autres, Courteline, Tristan Bernard, Léon Blum, Maurice Pottecher, Paul Claudel (3), et surtout Marcel Schwob et Edmond Rostand. Dans ses Lettres à l'Amie, Jules Renard observait qu’ « En amitié, on progresse. En amour, on « déchoit » (4). Il justifiait par son propre exemple la première de ces propositions : « Je suis sûr que mes « amis d'autrefois ne valaient pas ceux d'aujourd'hui.

(1) L'entre-deux-guerres, p. 64.

(2) Dans un salon, « Eloi ne se fatigue pas, jouit, écoute, écoute, écoute... ».

Dans une salle de rédaction, « Il vient, il serre des mains, « accepte de nos nouvelles, et, sans phrases, sans un mot, tout « entier, il s'offre.

Abel, dont Eloi vient de dire qu'il ne l’aime pas, entre dans la salle de rédaction et : « Ah ! s’extasie-t-il, vous pu- « bliez ces temps des choses merveilleuses, délicieuses, exqui- CSeS...-»,

« Oui, fait-il... ».

« Il n’a pas loué Abel et il ne le louera pas. Il se taira. »

Les nuits, les ennuis, et les âmes de nos plus notoires contemporains, p. 183 et suiv.

(3) « Lui » (Renard), « Schwob, Pottecher et moi, et de temps en temps Barbusse, nous avions un déjeuner hebdomadaire au café d'Harcourt. » Lettre inédite de Paul Claudel.

(4) L'œil clair, p. 11.

« Ils étaient plus vulgaires, moins intelligents, moins

« chics, moins riches peut-être ».. (1). Il y avait loin, évidemment, de Léo d'Orfer à Lucien Guitry.

Il ajoutait en post-scriptum : « C’est peut-être à

« l'oreille qu'on reconnaît d’abord que l'amitié chan- « ge. Oui, tout à coup, dans la voix de l’ami, 1l y à un « cheveu » (2). Jules Renard a usé en effet beaucoup d'amis. A défaut de drames d'amour. on trouvera dans son Journal (3) et sa Correspondance (4) des lambeaux de drames d'amitié. Les débuts de ses rapports avec Marcel Schwob, avec Edmond Rostand, sont pleins de tendresse, gonflés d’espoirs. Il note ensuite, impitoyablement, les péripéties, les froissements, les retours, et la marche vers la rupture ou l'indifférence. Renard n'a pas écrit le livre auquel il songeait et où 1l eût fait pour l’amitié ce qu'il avait fait pour l'amour dans L'Ecornifleur. Il en avait, certes, par ses propres expériences, tous les éléments. Et le livre eût été amer, douloureux, mais humain (5). Il n’a pas non plus écrit le « bel acte » auquel il songeait en suivant les mouvements complexes de son amitié pour Rostand (6). La Lanterne sourde seulement contient une petite lettre, lettre de rupture, D'Eloi à Martel sur l'amitié, où sont notées à la fois la poésie des premières émotions (7) et l’amertume de la vérité actuelle (8).

(1) L'œil clair, p. 11.

(2) L'œil clair, p. 12. (3) p. 168, 172, par exemple.

(4) Cor. I. p. 234-235. Lettre à Edm. Rostand, du 3 fév. 1898. (5) Renard aurait aimé La Brouille, de Vildrac. (6) J. p. 530.

(7) « Quand votre main habituelle se pose sur ma main, je « ne la sens plus ».

(8) « Il faut que nos sensibilités aigries changent d'air. » ant. s p'u74

Après Schwob et Rostand, le grand ami de Renard fut Lucien Guitry qu'il appelait « son frère «.

Dans le bel appartement qu'occupait Guitry, place Vendôme, au moins une fois la semaine déjeunaient les trois mousquetaires. Ils étaient quatre — naturellement. C’étaient, avec l’amphytrion : Alfred Capus, Tristan Bernard et Jules Renard, et toujours entre hommes. Quelquefois un homme de lettres, comme Vandérem, un acteur, comme Le Bargy, se joignait au groupe, mais seuls les mousquetaires étaient de fondation. Il faudrait définir ce mot de « mousquetaire », qu'on lit souvent dans le Journal, et que les initiés employaient volontiers comme adjectif. Telle action, tel être, étaient ou n'étaient pas « mousquetaire ». Pour être « mous- « quetaire », il fallait faire preuve, en même temps que d’une tournure d'esprit, d’une qualité d'âme — faite de franchise absolue, de l’amour de la vie, et de la liberté complète de la pensée et du langage. Ils se Jugeaient et jugeaient les autres sans complaisance ; ils s'encourageaient, mais se disaient crûment leurs vérités (1).

Plus justement qu'aux trois mousquetaires, ils pouvalent se comparer aux quatre amis du prologue de Psyché — quatre amis dont la connaissance avait commencé par le théâtre — sauf en ce qui concerne Tristan Bernard, dont l'amitié avec Renard provenait d’un commun amour pour la bicyclette et s'était nouée au vélodrome Buffalo, « Nous laissons seulement dans « le vague », notait J. Renard, « la question de savoir « qui est Molière, qui, La Fontaine. Nous sommes tous « délicieux, exquis » (2). Capus faisait des mots, Tris-

(1) Voir le premier volume des Souvenirs de M. Sacha Guitry, jp. 182 et suiv.

tan Bernard racontait quelque histoire. Guitry leur lisait du Molière, et Renard se taisait, làchant quelquefois un mot à l'emporte-pièce. C'était Guitry surtout qu'il aimait, comme en témoigne ce distique :

« Paul (1) a l’air d’un cyprès, Alfred, l’air d'un linceul, « Et Jules, quand Lucien n’est pas là, d’être seul (2).

De cette amitié, les livres de Renard ne conservent que de vagues traces (3). Mais le Journal permet de la revivre dans ses moindres détails. Nous y suivons les amis au Breuil, où Guitry, l'été, reçoit ses amis ; sur les routes avec Marius, le chauffeur de Lucien Guitry ; dans la loge où Renard lut au grand acteur Plaisir de rompre, Le Pain de ménage, Poil de Carotte, Monsieur Vernet ; au restaurant, où Guitry provoquait l'embarras de son hôte devant la carte des vins ; au Bois, où, le soir, après la représentation, il l’emmenait dans sa voiture ; et au Jardin d'Acclimatation, où ces deux amants de la vie l’étudiaient toute pure : chez les animaux.

Ce qu'il y avait d'admirable dans cette amitié, c’est qu'elle respectait les personnalités. On aurait pu craindre que Renard s’essayât à jouer aux côtés de Guitry, de Capus, le Parisien du boulevard. Et, sans doute, il rougissait de plaisir lorsque Guitry, l'arbitre, lui disait que sa cravate n'avait pas l’air d’une cravate toute faite ; sans doute, il notait l'effet produit par un pantalon blanc sur son élégant ami ; mais Guitry était trop intelligent et trop artiste pour ne pas goûter pré-

(1) Véritable prénom de Tristan Bernard.

(3) Dans l’Œil clair, par exemple, Paul, à la page 14, est Tristan Bernard ; « notre artiste », p. 17, Lucien Guitry.

cisément en Jules Renard sa saveur paysanne, et c'est en ne sacrifiant rien de son côté de Chitry que Renard plaisait à Guitry.

D'ailleurs leur œuvre d’artistes était commune. Ils agissaient par des moyens différents. Mais en proscrivant de la scène française (1) l’emphase, le faux, l’artificiel, en rapprochant le plus possible son jeu de la simplicité et du naturel, en collant à la vie, Guitry accomplissait au théâtre ce que Jules Renard accomplissait dans sa prose.

Eloi homme des champs

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