‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 24 sur 124 · PAYSAGES · texte numérisé non relu

PAYSAGES

Que Renard ait peu décrit Paris, qu'il n’aimait pas beaucoup, bien qu'il ne pût s’en passer, cela se concoit. Mais qu'il n’ait pas décrit le coin de Nièvre qu'il aimait, on s'en étonne un peu, avec son jeune ami Louis Paillard (2). Jules Renard nous montre « Zola, « pour écrire La Terre, prenant une voiture à l'heure « et se faisant promener par la Beauce » (3). Ensuite. dans son cabinet de travail il étalait ses larges fresques. Renard, au contraire, passa la moitié de sa vie dans les prés et les bois, et il ne nous a laissé, sur eux, que quelques pages. À quoi cela tient-il ? Ce n’est pas impuissance. Il a prouvé, dans Les Clo-

(1) Pas de toutes les scènes, malheureusement. (2) J. p. 652.

(3) J. p. 150. L’anecdote est d’ailleurs fausse. Voir la Corres-

pondance de Zola, Les lettres et les arts, Charpentier, 1908, p. 270.

portes (1), dans Crime de Village (2) et dans quelques uns des Sourires pincés (3), qu'il pouvait écrire, comme un autre, sa page de description. On en peut lire aussi, en assez grand nombre, dans le Journal, quelquefois achevées (4), le plus souvent ébauchées en quelques lignes (5) qu'il lui aurait été facile de développer et d’étoffer. Cette sobriété est donc bien volontaire.

Amant jaloux de la nature, Jules Renard s'est moqué de l’aquarelliste qui collectionne les « sites pitto- « resques », et va mettre « irrévocablement..… La Cas- « cade... dans l'album, à côté du Pont des Fées, du « Tilleul géant, de la Roche aux Corbeaux, et de la « Pierre de Charlemagne ». Le père « transmet, en « détail, le paysage à sa fille.

« — Ici, un rocher. À gauche, une racine pend. « L'écume plus à droite. Un peu de ciel au coin... »

Et « elle peint, elle peint, sans regarder » (6).

Il s'est moqué d'Alfred qui « ne s'arrête que pour « admirer la nature par le viseur de son appareil photo- « graphique. Puis il repart, peinant de plus en plus « sous le poids des « vues magnifiques » qu'il porte sur son dos » (6).

(1) p. 55: « Dans le lointain les monts du Morvan miroi- « taient comme une étoffe à reflets, blancs là d’une neige pure, étincelants ici par leur glace. ».….. etc. Voir aussi p. 123 et suiv., p. 134 et suiv.

(2) D. lit. p. 87, 106, 118, 128, 129, 148, 162, 164. (G)ED-it-"p..196 1197 256:

(5) J. p. 330, 331, 446, 508, 659, 660, 801, 806, 1118, 1308, 1378, Ca

Le

et 6) Buc. p. 70.

À travers les peintres et les photographes, l'ironie de Renard perce les écrivains. Il a préféré, pour sa part, à pendre sans regarder, regarder, sans peindre, dans le silence des jaloux qui veulent que personne n'admire et n'aime comme eux. Mais il avait aussi, pour s'abstenir, des raisons d'ordre esthétique. À Louis Paillard s'étonnant, il répondait : « Une description n'existe pas en « tant que description par détails. On regarde un pay- « sage : on ne l'énumère pas. C'est l'impression par ce « regard que je voudrais rendre, mais il n’y faut pas « plus de deux ou trois mots. Je les cherche, et je les « trouverai » (1).

Il les a trouvés pour sa Patrie, au cours de ses longues et quotidiennes promenades de chasseur de bêtes et d'images. Mais des régions qu'il n’a fait que parcourir, Sa vision est restée superficielle. Renard n'était pas voyageur. Il ne se souciait guère plus de voir de nouveaux paysages, que de connaître les littératures étrangères. En aurait-il eu le goût, les moyens lui faisaient défaut. Il se contenta du rêve, sut écouter la leçon des arbres immobiles, et « regarder les nuages « qui passent » (2). « Cul de plomb » en réalité, au dire de Philippe ou d'Honorine, il ne pouvait « pas tenir « en place » (3), mais comparé à Guitry, c'était un casanier. [1 n'est jamais sorti de France que pour aller en Belgique, un jour ou deux (4).

En France même, il a peu voyagé: Son ser-

(1) J. p. 652. Voir dans Le réalisme (Paris. M. Lévy. 1857) des remarques analogues de Champfleury, qui cite une belle page de G. de Nerval, p. 105 et suiv.

(2) H. nat. p. 74.

(3) Rag. p. 89.

(4) En juin 1895. J. p. 328 et 329.

vice, les manœuvres et les périodes militaires lui ont fait connaître les régions de Bourges, de Cosne, et de Nevers (1). Il est allé dans la Loire (2), voir sa sœur, mariée à Saint Etienne. Il a villégiaturé, pour la santé de sa petite fille, à Lagny (3), à Maisons- Laffitte (4). Il est allé à Boulogne, voir jouer La Demande, avec Georges Docquois (5), à Bussang, pour voir représenter, au Théâtre du Peuple, Poil de Carotte (6), aux Sables-d'Olonne (7), au Breuil (6), chez Lucien Guitry, au Havre, avec Antoine (8). Mais, seuls, Le J'ournal et la Correspondance en ont profité, el Renard n'en a guère rapporté de nouveaux paysages.

À Barfleur (9), à Arromanches (10), Renard a vu, el longuement, la mer. Ces séjours nous ont valu quelques images pittoresques dans L’Ecornifleur (11), et Le Vigneron dans sa vigne (12). Il a séjourné dans les Vosges, chez ses amis Pottecher, à Gérardmer (13), dont les sapins et le lac sont venus se placer à la fin de la Lutte Quotidienne (14). Il a fait à Nice un voyage d’où

7) Cor. II, p. 52 et suiv.

8) J. p. 736 et suiv.

) Cor. I. p. 104 et suiv. ; J. p. 12, 81, 84, 1504 et suiv. (10) Cor. I, p. 155 et suiv. ; p. 169.

(11) Chapitres XVIII, XX, XXXVII, XLIV, LI.

(12) p. 85 et suiv.

(13) Cor. I p. 180, 181, et J. p. 330 et suiv.

(14) Buc. p. 6 et 7.

(1) Cor. I. p. 54 et suiv. ; 129 et suiv. ; 192 et suiv. (2)8Cor Ip. 15€

(3) Cor. I. p. 142 et suiv. ; p. 152.

(4) Cor. I. p. 166 et suiv.

(6) Jp. 303.

(6)KCor IL prseret I eprset

il est revenu bredouille, ou avec tout au plus, à son tableau, quelques casquettes (1). C'est que, n’éprouvant aucune émotion, il ne nous en transmet aucune,

Mais il aimait sa « petite patrie ». On sait comme il l’a définie : « Trois ou quatre maisons, juste ce qu'il « faut de terre et d’eau à des arbres, de pâles souve- « nirs d'enfance dociles à notre appel, comme c'es: « quelque chose de simple, la patrie ! » (2) Aussi, venant un Jour, « une fois de plus », d'y arriver, « une fois « de plus », avouait-il à ses concitoyens, « je viens de « connaître cette légère émotion qui me trouble « quand « le pays approche » (3). Son pays, c'est à la fois Chaumot et Chitry, dont les champs se touchent, unis dans son cœur, comme ils le sont sur la plaque de la petite gare qui leur est commune.

Comme il le fit pour Chaumot, dont il était conseiller municipal, Renard a consacré, dans l'Echo de Clamecy (4), un article à la gloire de Chitry-les-Mines, dont il sera le maire de 1904 à sa mort. On y trouve les éléments simples qui constituent les humbles villages de la campagne française, et qui forment le paysage presque unique des livres de Jules Renard, depuis Les Cloportes jusqu’à L'OEil Clair : « Une belle route, « souvent trop boueuse, au bord de l'Yonne, à quel- « ques pas d’un canal... son château admirable... Et « les promenades. Je connais une allée du bois Nar- « teau... » (5).

4) 7 mars 1908.

(©) V. d. s. v. p. 267 et 268.

Renard ne cherchera pas autre chose.

Cette route « qui montre ses os, cailloux polis, et « ses ornières, veines crevées, entre deux haies riches « de prunelles et de mûres » (1) c'est la première image que le chasseur « fait captive ». C’est sur elle que « vit principalement » (2) le casseur de pierres. Tiennot revenant ivre de la foire y reçoit le coup de poing de Dieu (3). Berthe s’y promène avec son père, et remet « dans le bon chemin, au milieu de la route » les limaces que lui, « du bout de sa canne », avait jetées « hors de péril », dans l'herbe (4). Et c’est [à qu'un jour Renard rencontrera Le petil Bohémien (5).

« Il prend ensuite l’image de la rivière. Elle « blanchit aux coudes et dort sous la caresse des « saules » (6). Dans Les Cloportes, elle forme le but préféré des promenades solitaires de Mademoiselle Eugénie, C’est dans l'Yonne que Levraut se refuse à chercher le Canard sauvage tué par M. Mignan (7), et qu'il s’obstine à vouloir rapporter à son maître un lolteur de nasse (8). Dans les Bucoliques, Renard en fixe le cours

« Elle ne passe pas devant la porte de tout le « monde.

(2) Lant. s. p. 20.

(3) Eant. sp. 14

(4) Buc. p. 154.

(5) dus v."p611et Suiv.

(6)#ECSsnat- D

(7) Coq. p. 77 et suiv.

(8) Coq. p.83.

« Elle passe au pied du château plus lentement qu'ailleurs ; elle passe sous les vannes et les roues du moulin ; elle passe devant la porte de Jérôme ; devant celle de Pierre Coquin et devant la mienne, et c'est tout. Sans s'occuper des autres, elle quitte le village et se hâte dans la vallée vers les clochers lointains qui lui font signe » (1)

Tantôt elle se fait « toute petite dans son lit » (2).

Tantôt « elle déborde dans les prés par d'éphémères

torrents. Toute la vallée est comme une immense glace en morceaux. Des arbres ont de l’eau jusqu’au cou. Des branches à la dérive se heurtent et s’accrochent. L'une d'elles se dresse brusquement hors des flots comme une main, et retombe. On ne voit que le mur d'un jardin noyé. Qui devinerait qu'à cette place baigne et rouit une récolte de chanvre ? » (3) Dans les Histoires Nalurelles, c'est en trempant

dans l’eau fraîche de la rivière « ses yeux gonflés » que la demoiselle « soigne son ophtalmie » (4). Le goujon

remonte le courant d'eau vive et suit le chemin que tracent les cailloux : car il n'aime ni la vase, ni les herbes » (5).

- Ragotte y va laver « le linge des autres » (6). A

l'automne, « Les feuilles tombent dans la rivière,

(1) Buc. p. 88.

(2) Buc. pp. 84, 85.

(3) Buc. p. &87.

(6) Rag. p. 24.

« glissent au fil de l’eau et s’éloignent. Elles aussi, elles « émigrent » (1).

Entre Chaumot et Chitry, passe le canal du Nivernais, sur lequel flottent les bois du Morvan. Il se retrouve aussi dans les livres de Renard. C'est « au « canal, sur le port », que travaille « le Paul », le fils de Ragotte (2). De temps à autre, un bateau y glisse doucement (3), et « le peuplier qui est dans le canal, « la tête en bas, attire à ses branches les feuilles du « peuplier qui est au bord du canal, la tête en haut » (4). Gloriette et son mari, regardent tomber la neige : « Elle « traverse sans une tache, sans plus de bruit qu'un « reflet, le miroir du canal ». (5)

Cà et là aussi, dans l'œuvre de Renard, on voit se dresser les grosses tours rondes du Château de Chitry (6). Mais Renard n'aime pas en parler, non plus que de ceux qui l’habitent.

Il préfère lever « l’image des blés mobiles, des « luzernes appétissantes et des prairies ourlées de « ruisseaux » (7). C’est surtout en chasseur qu'il a franchi les échaliers, parcouru les éteules, où gîtent les lèvres (8), les luzernes et les prés qu'il traverse en

Clop. p. 200.

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