‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 25 sur 124 · V. d. s. v. p. 30 et suiv. et p · texte numérisé non relu

V. d. s. v. p. 30 et suiv. et p

L'œil clair, pp. 41 et 66.

(7) H. nat. p. 3.

(8) H. nat. p. 34.

quête de perdrix (1) ; mais il s'est aussi promené, avec sa canne, en simple chasseur d'images, avec sa femme, avec ses enfants, pour le seul plaisir de la promenade, pour regarder le pays qu'il aimait.

Il avait le droit de se faire dire par la nature : « Il aime mes arbres » (2). Car il connaît chacun de ces habitants de la commune, à peine plus sédentaires que ceux du village. Il connaît « un chêne au milieu du « pré » (3), le même peut-être que celui sur lequel M. Sud essaie son fusil, « un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé « au milieu d’un champ et dont l’aspect devait épou- « vanter, la nuit. L’écorce, comme une vieille manche « usée au coude, s’en était çà et là usée à la râpe des « garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du « tronc, les sabots avaient battu, aplati le sol » (4). Il connaît les saules qui, de leurs branches caressent la rivière (5), les peupliers qui « se dressent comme « des doigts en l’air et désignent la lune » (6).

Il y en a qui « vivent en famille, les plus âgés au « milieu, et les petits, ceux dont les premières feuilles « viennent de naître, un peu partout, sans jamais « s'écarter » (7).

Et il y a Le pelil bois que Renard, dans les Bucoliques, prête à son ami Coolus.

« Entre, Coolus.

« Ce n’est ici qu'ombre et fraîcheur.

« À peine quelques gouttes lumineuses tombent « çà et là du ciel... » (1).

Il sait comment les arbres reçoivent la pluie (2), et il sait comment les arbres vieillissent : Ils « cessent « de former une masse verte confuse. Chacun prend « sa teinte personnelle et se prépare à l'hiver selon ses « habitudes. Celui-ci jaunit par la tête et celui-là laisse « ses feuilles mourir toutes à la fois » (3).

Lui aussi, il a regardé la « chute des feuilles », mais il ne s’est pas contenté de nous dire qu'elles tombent, et d'en lirer un symbole facile. Il sait quand et comment elles tombent. Renard nous fait l'effet du paysan narquois en face du citadin qui ne distingue pas le trèfle de la luzerne. Il a mieux regardé, et plus longtemps que les autres. Et il nous donne l'impression qu'il est seul à les avoir vues, à parler de ce qu'il connaît : « C'est après une gelée blanche que les premières « feuilles tombent ; une petite pluie fine accélère leur « chute.

« On ne sent pas un souffle d'air. Pourquoi les « feuilles du marronnier tombent-elles ainsi, une à une, « régulièrement ? Est-ce à la volonté de l'arbre muet « qu'elles se détachent ? Fait-il le compte des feuilles « à rendre? Regardez-le bien et devinez celle qui « va tomber: c’est toujours une autre feuille qui « tombe...

(1) Buc. p. 80.

(2) Buc. p. 85.

(3) Rag. p. 178.

« On entend le bruit d’une feuille par terre : elle « essaie un vol de pauvre oiseau qui n'aurait qu'une « aile et qu'une patte.

« Celle-là se sauve comme un rat qui cherche « son trou.

« Soudain, c'est une débandade ; les troupes de « feuilles fuient, affolées, comme si l'hiver était là, au « coin du bois.

« Un temps d'arrêt : les dernières feuilles se cram- « ponnent ; ainsi qu’au chevet d’un malade dont l’ago- « nie sera longue, on s’est désespéré trop vite. On reste « triste, mais on pense un peu à autre chose et on « attend » (1).

Que d’autres apostrophent la nature, interpellent les arbres ! Renard lui prouve son amour en détaillant ses prés, ses herbes, ses bois, ses teintes, comme à une femme on rappelle la couleur d’une robe, la forme d'un chapeau qu'elle a portés un jour, et qu'on a aimés.

Il la connaît par toutes les saisons, et à toutes les heures du jour. Il a sauté du lit un matin « à quatre « heures », pour prendre « un pauvre lever de soleil » de la terrasse de son jardin, et l’opposer à tous les « levers de soleil » composés de chic, qui ne se sont levés que dans l'imagination des grands auteurs (2).

Et ce n’est pas « littérature ». Nous savons par le Journal que Renard s’est réellement levé,

(1) Rag. p. 178 et suiv.

(2) L'œil clair, p. 145 et suiv.

et le soleil aussi comme ïl le dit, le 29 juin 1908 (1).

Il s’est promené le matin, et l'après-midi ; et, Île soir, « car le soir est aussi beau que le matin » (2) « il fixe un moment, au point que son œil éclate, le « soleil qui se couche et dévêt sur l'horizon ses lumi- « neux habits, ses nuages répandus pêle-mêle » (3).

Il a regardé la nuit, tantôt en compagnie de Philippe ou du petit Joseph, sur sa terrasse de Chaumot ; tantôt en compagnie des siens, tantôt seul. Et je ne crois pas que dans l'œuvre d'aucun écrivain, même dans les Poésies de Jules Laforgue, on puisse relever autant d'images de la lune que dans le Journal de Renard (4) qui pouvait justement écrire : « Je suis la

(1) J. p. 1444. Un lever de soleil utilise d’ailleurs des notes prises par Renard au cours d’autres levers communs, en 1894 (J. p. 274-275), en 1898 (J. p. 602), en 1899 (J. p. 650).

(3) H. nat. p. 4.

(4) En voici quelques-unes :

« La lune nous regarde avec son monocle, p. 502.

« Va! Va! cherche la main divine qui nous tend l’hostie de la lune, p. 503.

« La lune sous le nuage se ferme lentement, comme un œil de chat, p. 568.

« La lune, médaille au cou de la nuit, p. 607.

« La lune, … qui luit dans le ciel comme un morceau de glace, p. 620.

— Quelquefois, c’est une page entière : p. 622, 825. Voir aussi mp. 501, 610, 647, 726, 801, 808, 810, 823, 914, 933, 1121, 1309, 1317, 1325, 1355, etcx.

senUnelle de la lune » (1). Il n’en a fait passer qu'un petit nombre dans ses livres : Nouvelle lune, dans les Histoires Naturelles (2) ; Le Fou et Effets de Lune, dans les Bucoliques (3). Tantôt Renard évoque la lune par une image aussi amusante que précise : « L’ongle de « la lune repousse... On voit encore à l'horizon le bout « de son oreille » (4). Tantôt il s'attache à en rendre l'ascension et le mystère : « L’étang, le bois, le village, « ne pèsent rien et ne tiennent plus à la terre, car la « lune éclatante nous attire, là-haut, sans effort. De ses « rayons, les uns s’attachent aux pointes successives « du paysage et l’enlèvent ; les autres se nouent comme « des fils à nos yeux, et nous montons vers elle, pendus, « aériens (5).

« Je tremble qu’un chien ne jappe, qu’un coq ne « se réveille, qu'une de nos ombres ne bouge.

« Femme aimée, prends bien garde, nous appro- « chons ; mais, si tu dis un mot, nous sommes perdus : « brusquement, tout va retomber du ciel sur la terre, fils « cassés, étang et bois brouillés, rames brisées, rêve « en miettes » (6).

(2) p. 4 et 5.

(3) p. 89 et 90.

(4) H. nat. p. 4 et 5.

(5) La comparaison avec un ballon est à peine indiquée. Elle se précise par ce passage du Journal : « A l'horizon, la « lune sans nacelle dit : « Lâchez tout. » Elle monte. Tous les « fils sont coupés. », p. 1317.

(6) Buc. p. 90.

Il aimait la nature par tous les temps. Il l’a décrite sous la pluie (1); il l’aimait plus encore sous la neige (2), et sa plume se fait alors plus délicate, comme pour la lune, tout en restant précise. Les orages seuls lui déplaisaient: La tempête de feuilles nous montre Poil de Carotte « mal à son aise » sous « la calotte livide » qui, lentement, envahit le ciel : « Il ferme les yeux et « elle lui bande douloureusement les paupières.

« Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais « la tempête entre chez lui, du dehors, avec ses cris, « son tourbillon.

« Elle ramasse son cœur comme un papier de rue. « Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.

« Et Poil de Carotte n’a bientôt plus qu'une bou- « lette de cœur » (3).

Cette peur maladive de l'orage, du tonnerre, Jules Renard l’a conservée toute sa vie. Les Bucoligues, l’enregistrent (4), et le Journal en donne d’abondantes preuves (5). |

Quand on a tant et si bien regardé la nature, on pourrait proclamer qu'on l'aime. Renard ne l’a pas fait. Dans le Journal, il ose dire : « Je rentre, l’an- « goisse au Cœur parce que j'ai regardé le soleil cou- « chant, entendu chanter les oiseaux, et que je n'aurai

(1) Buc. : La pluie, p. 84 et 85. Sur le pont, p. 86 et suiv.

(2) Buc. : La neige, p. 85.

— L'œil clair : Souvenir de neige, p. 135 et suiv. La neige, p. 149 et suiv.

(3) P. de C. p. 132 et 138.

(4) Buc. : L’Orage, p. 81 et suiv.

(5) JT. p.716 et 717, 809, 1445.

« eu que quelques Jours cette terre que j'aime tant » (1).

Il nous livre son trouble : « Comme je lisais des vers, « une caille a chanté. Ah! pauvres paysans qui ne « connaissez pas ces émotions... » (2) « Jamais personne

« ne m'empêchera d’être ému quand je regarde un « champ, quand je marche jusqu'aux genoux dans « une avoine qui se redresse derrière moi » (3). Il aimait à se dire « interprète de la nature », et ses amis l'en plaisantaient (4), comme il faisait lui-même.

Mais dans ses livres on ne trouvera jamais, sous celte forme lyrique, d’aussi intimes aveux. L'ironie était là, qui sauvait sa pudeur.

Cet amour n’en existe pas moins, et désirait aller, comme tous les amours, jusqu’à l'identification. Renard aimait se comparer aux arbres. Peu avant de mourir, il écrivait à Marcel Boulenger : « Je suis un peu souffrant ; « je fabrique de l’albumine : j'ai quarante-cinq ans! « Ce ne serait rien si j'étais arbre » (5). Il aurait voulu être l’un d'eux : .… « O bois à qui je voudrais me mê- « ler ! » (6)... « Comme les arbres respirent bien ! ».. (7) « Quand je rentre, les arbres ont l’air de me dire : « Tu

) 4) Par exemple, Tristan Bernard dans une ballade qu'il publiera peut-être un jour.

(5) Cor. IT. p. 218. (7) J.Lp#1019

« nous quittes ! » (1). Comme Vigny les animaux, 1l nous les donnait en exemple : « Il est mort avec la simplicité « d'un arbre » (2), écrit-il de son père. Et dans Une famille d'arbres, il nous dit avoir écouté leur leçon :

« Ces arbres m'adopteront peu à peu, et, pour le « mériter, J'apprends ce qu'il faut savoir :

« Je sais déjà regarder les nuages qui passent.

« Je sais aussi rester en place.

« Et je sais presque me taire » (3).

Aussi, sa plus grande récompense et sa plus rare émotion furent-elles d’avoir été pris pour l’un d’eux :

« Comme je tenais ma perche de ligne tendue, un « martin-pêcheur est venu s’y poser.

« Nous n'avons pas d'oiseau plus éclatant.

« Il semblait une grosse fleur bleue au bout d'une « longue tige. La perche pliait sous le poids. Je ne res- « pirais plus, tout fier d’être pris pour un arbre par un « martin-pêcheur.

« Et je suis sûr qu'il ne s’est pas envolé de peur, « mais qu'il a cru qu'il ne faisait que passer d'une « branche à une autre » (4).

La nature lui est un repos, mais un repos moral plutôt que physique : « L'air frais entrait dans mon

(3) H. nat. p. 74 Voici le commentaire de cette dernière phrase, dans le Journal: « Il vaudraït mieux se taire toujours. « On ne dit rien quand on parle. Ou les mots dépassent la « pensée, ou ils la diminuent. », p. 1413 et 1414.

(4) H. nat. p. 64 et 65.

« âme... Je rafraîchis à l’air toutes les idées que j'ai « puisées ce matin dans mes livres où l’on étouffe » (1). Elle est sa récompense : « La récompense du travail, « c’est le regard sur la nature. L'œil du paresseux ne « voit rien » (2).

Si Renard avait voulu écrire des romans à thèse, il aurait sans doute prêché le retour à La terre qui meurt, mais ce n'est pas pour des raisons sentimentales qu'il l'eût fait, ni pour des raisons économiques. Il sait que le travail de la terre est Imgrat, que « le « ralsin ne sortira pas encore cette année » (3) et qu'il faut travailler « pour l’année prochaine » (4). Mais il l'eût fait pour des raisons morales : parce que, à Chitry, lui-même se sentait meilleur au milieu des arbres, des bêtes et des champs. La nature ne se livre pas à tout le monde. Le méchant ne la verra pas plus que le paresseux. Mais à l’homme de bonne volonté, la « con- « templation » apporte un bénéfice moral (5). Comme au seuil d’un temple, la promenade exige une purification — une lustration — préalable : Le chasseur d'images « ne part que si son esprit est net, son « cœur pur, Son Corps léger comme un vêtement

(1) J. p. 498 et 499.

(2) Rag. p. 182.

(3) H. nat. p. 54.

(4) J. p. 495. Voir aussi le Vieux dans sa vigne, « une bonne vigne », car elle lui rapporte « des poires sauvages, de petites « pêches aïigres, des noisettes, des groseilles blanches ou rou- « ges, et même quelques asperges. » Lant. s. p. 49.

(H)\CENAEUrON

« La contemplation m'emplit le cœur d'amour ». (Les Contemplations : Aux arbres).

« d'été » (1). Et les derniers versets des Feuilles d'automne répondent, sur le mode mineur de l’adieu, à l’allégresse du départ des Histoires Naturelles, avec la même note morale :

« Ma dernière promenade a été un acte de grati- « tude. Je disais merci aux arbres, aux rues, aux « champs, au canal et à la rivière, aux tuiles de la « maison.

« C'est là que je vis comme j'aimerais toujours « vivre.

« Et j'y reste plus d’à moitié, quand je quitte mes « frères farouches pour aller à Paris, avec Gloriette » (2).

Les BÊTES.

C'est à Chitry que Jules Renard eut l’idée d'écrire un livre sur les animaux (3). Dès 1889, au cours du séjour qu'il fit chez ses parents et qui lui inspira le désir d'écrire Poil de Carotte, il notait dans son Journal : « Joindre à ce livre (4) une série sur les animaux :

(sb

(2) Rag. p. 182. — Voir J. p. 948 et 949 : « Est-il possible « de vivre avec une plus grande plénitude que sur cette « route... ? », et 1125 : « Oh ! c’est lâche d’aller aux lumières, « de quitter ce pauvre petit village quand il va faire si froid « et si triste ! »

(3) Le chasseur d'images, Nouvelle lune, Au jardin, Les coquelicots, La Vigne, Une famille d'arbres, évoquent le jardin, les champs, les vignes et les bois où vivent les animaux. C’est le décor. On peut donc dire qu'Histoires naturelles est un livre sur les animaux.

(4) Non pas Poil de Carotte ; un autre livre qu’il projetait d'écrire.

« le cochon, sa mort (1). etc. », et au-dessous, cette première histoire nalurelle, qu'il n’a d’ailleurs pas recueillie :

« Le merle, ce corbeau minuscule » (2).

L'idée d’un livre entièrement consacré aux animaux me semble assez neuve en France, à cette date. On trouvait sur eux des études scientifiques ; mais point de descriptions purement littéraires, car les naturalistes, même en composant leurs phrases les plus ampoulées, prétendaient faire œuvre de science.

Les Histoires Naturelles ne sont cependant pas sorties tout entières de la vie de Renard à la campagne. Assurément, nous ne les aurions pas eues sans Chitry, mais certaines doivent un peu à Buffon, et certaines au Jardin d’Acclimatation.

Déjà, le titre nous renvoie plaisamment à l’œuvre du célèbre naturaliste (3), mais de plus, çà et là, une épithète, une remarque plus précises semblent bien indiquer que Renard s’est servi des portraits d’animaux qu'on trouve dans Buffon (4). Scrupuleux comme

(1) On la trouvera dans le Vigneron dans sa vigne. Mœurs des Philippe, III.

(8) Dans la ballade à laquelle nous avons fait allusion, Tristan Bernard disait :

« Toi qu'admire Philippe et qu'exalte Guitry, « O Jules, Ô premier magistrat de Chitry !

« .… interprète de la Nathume !

« (Buffon en lâche un rot posthume |) ».

(4) Renard avait l'Histoire Naturelle dans sa bibliothèque. Les portraits d'animaux ont été abondamment crayonnés de bleu, celui de la bécasse en particulier.

il l'était, il n'a pas dû écrire une seule Justoire nalurelle sans s'être reporté à l’article correspondant de l'Histoire Naturelle.

A propos de certains animaux, 1l est normal que deux observateurs aient fait les mêmes remarques et se soient servi des mêmes termes. Il n'était sans doute pas besoin de lire Buffon ou ses collaborateurs pour noter les « salières » du cheval, l’ « éventail » de la dinde (1), le vol « gauche » de la chauve-souris (2), la propreté et l’agitation de la belette (3), le vol bas de la caille (4),

(1) Buffon : « La queue se relève en éventail ». Œuvres complètes. 12 tomes. Paris. Garnier. 1853. t. 5. p. 314.

Renard : « fait claquer d’un coup sec l’éventail de sa « queue », H. nat. p. 9, et D. lit. p. 200.

(2) Buffon : « une espèce de voltigement incertain qu’elles « semblent n’exécuter que par effort et d’une manière gau- « che ». Ibid. t. 2. p. 628.

Renard : « leur vol gauche nous inquiète ». H. nat. p. 55.

Buffon discute les récits des voyageurs suivant lesquels elles « peuvent sucer le sang jusqu'à épuiser le corps d’un homme « où d’un animal, et les faire mourir », Ibid. t. 4. p. 258.

et Renard : « On dit qu'avec plus d’ardeur que notre amour « même elles nous suceraient le sang jusqu’à la mort.

« Comme on exagère |! »

(3) Buffon : « Cet animal aime extrêmement la propreté ; sa « robe est toujours luisante.… Elles sont dans une agitation « continuelle.. Elle ne va qu’en bondissant par petits sauts « inégaux et précipités ». Ibid. t. 4. p. 290, et t. 2. p. 600.

Renard : « Pauvre, mais propre, distinguée, elle passe et « repasse par petits bonds, sur la route. » H. nat. p. 37.

(4) Buffon : « la caille... qui a le vol si pesant et si bas. » Ibid et 5ep 141.

Renard : « une caille rase les luzernes, » H. nat. p. 64.

la familiarité des bergeronnettes (1), les petits cris des hirondelles (2), la tête verte du canard et son accroche-cœur au derrière (3) ; pas davantage pour remarquer que le lièvre « se gîte le matin à l'abri « du vent qui souffle, et reste à son gîte jusqu’à la « nuit prochaine » (4) ; que le porc-épic est « garni « de porte-plume bien gênants pour lui et son

(1) Buffon : « Il n’est point d'oiseau libre dans les champs “ qui soit aussi privé, qui fuie moins et moins loin, qui soit « aussi confiant, qui se laisse approcher de plus près, qui re- « vienne plus tôt à portée des armes du chasseur qu'elle n’a « pas l’air de redouter, puisqu'elle ne sait même pas fuir... « leur air de familiarité avec le berger qu’elles précèdent. » Ibid t:72-4p:18 et.7:

Renard : « Elle court autant qu'elle vole, et toujours dans « nos jambes, familière, imprenable... » H. nat. p. 65.

(2) Buffon : « et le plaisir de cette jouissance se marque par «de petits cris de gaieté. » Ibid. t. 7. p. 424.

Renard : « Elles pointillent l’air de petits cris. » H. nat. p. 61.

(3) Buffon : « une petite boucle de plumes relevées sur le

« croupion ; il a, de plus, la tête lustrée d’un riche vert d’éme- « raude, » Ibid. t. 8. p. 478.

Renard : « Il noie ses riches couleurs. On ne voit que sa tête « verte et l’accroche-cœur du derrière. » H. nat. p. 8.

(4) Buffon : « ils dorment ou se reposent au gîte pendant le « jour. I se forme un gîte, il choisit en hiver les lieux expo- « sés au midi, et en été il se loge au nord ; il se cache, pour « ne pas être vu, entre des mottes qui sont de la couleur de « son poil. » Ibid. t. 2. p. 543 et 544.

Renard : « Un lièvre se gîte le matin, à l’abri du vent qui « souffle, et, même si le vent tourne dans la journée, le lièvre « reste à son gîte jusqu'à la nuit prochaine. Je vois quelque « chose, mais ça ne peut pas être le lièvre ; c'est une bosse de « terre, jaune comme toutes les mottes de l’éteule. » H. nat. p. 34 et suiv.

« amie » (1), que la poule qui « ne boit que de l'eau..., « boit par petits coups et dresse le col, en équilibre « sur le bord du plat » (2), que les loriots, s'ils mangent des cerises, mangent aussi des insectes (3), que le nid du chardonneret est « rond... tout crins au de- « hors, tout duvet au dedans » (4), que « nous n'avons « pas d'oiseau plus éclatant » que le martin-pêcheur (5),

(1) H. nat. p. 47.

Buffon : « Ces mêmes armes qui leur sont si utiles contre les autres, leur deviennent très incommodes lorsqu'ils veu- « lent s'unir. » Ibid. t. 2. p. 616.

Renard est plus discret que Buffon.

(2) H. nat. p. 5.

Buffon : « Il boit en prenant de l’eau dans son bec et levant « la tête chaque fois pour avaler. » Ibid. t. 5. p. 281.

(3) Buffon : « … Ils font la guerre aux insectes et vivent de « scarabées, de chenilles, de vermisseaux... mais leur nourri- « ture de choix, ce sont les cerises. » Ibid. t. 6. p. 54 et 55.

Renard : « Rends-moi cette cerise, tout de suite... Il rend la « cerise et, avec la cerise, les trois cent mille larves d'insectes « nuisibles qu’il avale dans une année. » H. nat. p. 59.

(4) H. nat. p. 58.

Buffon : « Ces oiseaux sont, avec les pinsons, ceux qui sa- « vent le mieux construire leur nid, et rendre le tissu plus « solide, lui donner une forme plus arrondie, je dirai volon- « tiers plus élégante. et pour l’intérieur l'herbe sèche, le « crin, la laine et Le duvet... Ces oiseaux ont beaucoup d'’atta- « chement pour leurs petits ; ils les nourrissent avec des che- « nilles… le rouge cramoisi. le jaune doré... » Ibid. t. 6. p. 259 et 260.

Renard : « .… apportèrent aux petits des pleins becs de che- « nilles.. leur vol teint de rouge sang et de jaune souîfre…. » H. nat. pp. 58 et 59.

(5) H. nat. p. 64.

Buffon : « C’est le plus bel oiseau de nos climats, et il n’y «en à aucun en Europe qu’on puisse comparer au martin-

que les bécasses fréquentent les clairières, aiment les feuilles, les temps doux (1).

Mais parfois, le texte de Renard est si voisin de celui de Buffon que l’utilisation du naturaliste par l'écrivain est presque certaine. Le pigeon qui fait « sur « la maison un bruit de lambour voilé » (2), c'est « le « pigeon tambour ou glouglou... ce pigeon pattu, que « l'on appelle pigeon tambour, se nomme aussi pigeon « glouglou, parce qu’il répète continuellement ce son et « que sa voix imite le son du tambour èentendu de « loin » (3).

« pêcheur pour la netteté, la richesse et l’éclat des couleurs ». Ibid. t. 7. p. 581.

Si je cite abondamment Buffon, c’est aussi pour que l’on remarque la différence de style.

(1) Buffon : « Les bécasses arrivent La nuit, et quelquefois « le jour, par un temps sombre, toujours une à une ou deux « ensemble... préfèrent les bois où il y a beaucoup de terreau «et de feuilles tombées... elles quittent ces endroits fourrés « et le fort du bois à l'entrée de la nuit pour se répandre dans « Les clairières... peu de temps après le coucher du soleil, sur- « tout par les vents doux de sud et de sud-ouest... » Ibid. t. 8. p. 117 et 118.

Renard : « La nuit montait du sol et nous vêtait peu à peu « dans la clairière étroite où mon père attendait les bécasses. « La bécasse allait bientôt quitter ses retraites de feuilles mortes et s'élever. Quand il fait doux comme ce soir-là.…. elle tourne sur le bois et se cherche une compagne... « Ce soir, il fait un temps doux... et on marche sur les feuilles jusqu’au coucher du soleil... au bord d’une clairière…. » H. nat, p. 72 et 73.

(2)REEenAt AD. LL

Y a-t-il aussi une réminiscence du vers de Baudelaire ?

« Mon cœur, comme un tambour voilé, »

(3) Buffon. Ibid. t. 5. p. 500 et 498.

Buffon parle aussi du pigeon culbutant, et Renard écrit : « qu'ils sortent de l'ombre, culbutent.. » H. nat. p. 11.

C'est bien probablement aussi le portrait du paon dans l'Histoire naturelle qui a suggéré à Renard l'idée d'en comparer l'allure à celle « d'un prince « indien qui porte sur lui les riches présents d'usage », car on lit dans Buffon : « Ce sont les Indes Orientales « c’est le climat qui produit le saphir, le rubis, la « topaze, qui doit être regardé comme son pays natal... « on ne pourra s'empêcher de regarder les Indes « comme leur climat naturel ». D’autres détails donnés par Buffon sur le paon amoureux (« Si les feux de « l'amour, se joignant aux secrètes influences de la « saison, le tirent de son repos, lui inspirent une nou- « velle ardeur et de nouveaux désirs, alors foules ses « beautés se multiplient, ses yeux s’animent et pren- « nent de l'expression, son aigretle s'agite sur sa tête et « annonce l'émotion intérieure, les longues plumes de « sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses « éblouissantes.. » et 1l « semble prendre un nouvel « éclat plus doux et plus moelleux, de nouvelles cou- « leurs plus variées et plus harmonieuses ») (1) sont ainsi condensés par Renard, avec une goutte de poésie « L'amour avive l'éclat de ses couleurs, et son aigrette « tremble comme une lyre » (2). La présentation du paon comme un riche fiancé n'est-elle pas en puissance dans cette phrase : « Et, si j'ose ainsi parler, toutes ces « courbettes de petit-maître » (3). Et les « Indes Orientales » de Buffon n’expliquent-elles pas pourquoi le paon

(1) Ibid. t. 5. p. 390 et 391.

(2) H. nat. p. 12.

(3) Buffon. Ibid. t. 5. p. 39%.

de Renard regarde « du côté du soleil » (1). De même, si Jules Renard nous montre les moutons qui « revien- « nent des chaumes où, depuis ce matin, ils paissaient, « le nez à l'ombre de leur corps » (2), c'est bien pour avoir lu qu'on mène les moutons « l’après-midi sur des « coteaux exposés au couchant, afin qu'ils aient en « paissant la lête à l'ombre de leur corps » ; et si « cet « autre a le vertige et heurte du genou sa tête mal « vissée » (2), n'est-ce pas parce que « les rayons du « soleil leur étourdissent la tête et leur donnent des « vertiges » ? (3).

Enfin, l'interrogation que posait Renard au sujet de la pintade : « Est-ce possible qu’elle pleure encore « la fin tragique de Méléagre que rappellent les larmes « blanches de ses plumes ? » (4), vient certainement

ul

(1) On peut faire d’autres rapprochements :

Buffon : « Ils aiment à grimper, ils passent ordinairement « la nuit sur les combles des maisons. » Ibid. t. 5 p. 408.

Renard : « Il monte au haut du toit. il gravit les mar- « ches... »

Buffon (ou plutôt Guéneau de Montbéliard) : « Ce n’était que « pour rassasier leurs yeux de la beauté de son plumage. » Ibid. t. 5. p. 405.

Renard : « toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher « d'elle ».

(2) H. nat. p. 31 et 32.

(3) Buffon. Ibid. t. 2. p. 449. D'autre part: « le chien « nécessaire » de Renard résume peut-être ce développement : «le chien commis à leur garde, lequel sait en effet veiller « à leur sûreté, les défendre, les diriger, les séparer, les « rassembler et leur communiquer les mouvements qui leur « manquent. » Buffon. Ibid. t. 2. p. 445.

(4) Echo de Paris, 14 octobre 1895. Renard supprima plus tard ce détail qui sentait son pédant.

de cette note de l'Histoire Naturelle : « Les anciens « grecs nommaient les pintades méléagrides et suppo- « saient qu'elles étaient le produit de la métamor- « phose des sœurs de Méléagre. On regardait les ta- « ches de leur plumage comme des traces de larmes », ou plutôt de cette autre : « La fable dit que les sœurs « de Méléagre, désespérées de la mort de leur frère, « furent changées en ces oiseaux qui portent encore « leurs larmes semées sur leur plumage » (1).

J'aurais pu poursuivre de tels rapprochements entre l'Histoire Naturelle et les Histoires Naturelles. Il me semble que ceux-là suffisent. Mais, pour montrer

(1) Buffon. Ibid. t. 5. p. 329 et 342. Voici encore, à propos de la pintade, une série de rapprochements plus ou moins significatifs :

Buffon : « la fait paraître bossue ».

Renard : « C’est la bossue de ma cour ».

Buffon : « oiseaux querelleurs ».

Renard : « Elle ne rêve que plaies à cause de sa bosse ». Buffon : « ont le bec très fort..., très dur ».

Renard : « de son bec dur ».

Buffon : « très criard.….. son cri est aigre et perçant.. oiseau vif, inquiet et {urbulent ».

Renard : « Et elle ne cesse de jeter un cri discordant qui « perce l’air comme une pointe... Mais elle revient plus turbulente et plus criarde ».

Buffon : « Il se fait craindre des dindons même ».

Renard : « juste au centre de la roue d’une dinde ».

Buffon : « … qui cherchent dans la poussière où ils se vau- « irent ». ,

Renard : « … elle se vautre par terre... Elle se roule dans « La poussière ».

Buffon : « cherchent aussi le plus épais des haies et des

broussailles pour y déposer leurs œufs ».

Renard : « Elle est allée pondre son œuf à la campagne. « Je peux le chercher si çà m'amuse. » H. nat. p. 10 et 11.

combien les sources d’une page, les éléments de l’art de Renard, peuvent être complexes, voici un fragment de poème de Saint-Pol Roux dont les images s'apparentent à celles d’une prose de Renard :

Chauves-souris.

« Mienne, évitons les éteignoirs manipulés par des « bras maigres jusqu’à l’invisibilité.

« Regarde-les s’évertuer contre les choses de clar- «te pi (1).

Renard écrit :

« Filles de la nuit, elles ne détestent que les lu- « mières, et, du frôlement de leurs petits châles fu- « nèbres, elles cherchent des bougies à souffler » (2).

Comme dans le poème de Saint-Pol Roux, Renard se promène avec une compagne, et 1ls ont peur du contact de ces bêtes étranges. Mais l’idée d'en faire des « Filles de la nuit », et tout le développement qui suit, ne viendraient-ils pas de la Chauve-souris (3) de Hugo, qui porte en épigraphe :

« Fille de la nuit brumeuse... Edda »

D'autre part la « quenouille vivante » (4) que voit Saint-Pol Roux dans un mouton a pu inspirer à Renard l’image qu'on lit dans Moutons : « Elle s’allonge, elle « s’effile comme une quenouille, à l'infini » (5).

(1) La Rose et les épines du chemin. Mercure de France, 1901, p, 275.

(2) H. nat. p. 55.

(3) Odes et Ballades.

(4) Cité par Remy de Gourmont dans Le livre des Masques. Mercure de France, 1914, 7° édit., p. 230.

(5) ELenat p.52:

Saint-Pol Roux imagine des Chèvres parisiennes (1) broutant des affiches comme fera plus tard celle des Histoires Naturelles (2) ; dans Les Reposoirs de la Procession, « un Peau-Rouge... se débat dans la colique « abominable d’un reptile » (3), et Renard, devant La couleuvre se demande : « De quel ventre est-elle tom- « bée, cette colique ? » (4).

Enfin, Merle ! (5) tout entier vient de « cette jolie « idée de Saint-Pol Roux que les arbres échangent des « oiseaux comme des paroles » (6).

Saint-Pol Roux n'avait pas tort de dire à Renard : « Jules Renard et Saint-Pol Roux, au fond, c'est la « même chose » (7).

Le Journal nous permet aussi d'éclairer une autre image des Histoires Naturelles. Dans Les Lapins, Renard écrit : « Il a l’air d’un sorcier qui pénètre un « mystère » (8). Cette comparaison aurait pu être inspirée à l’auteur par l'attitude de Lenoir « assis en chan- « delier, le souffle doux, les lèvres jointes et l'œil « cerclé de rose... » (8), mais elle vient très probable-

(1) De la colombe au corbeau par le paon. Mercure de France, 1904, p. 65 et suiv., poème daté de 1890, publié dans La Plume du 1* juillet 1894.

(2) p. 32. Ce texte parut d’abord dans Ragotte.

(3) Les Reposoirs de la procession. I. Mercure de France, 1893, p. 54.

(7) J. p. 226. Cependant, il y a dans les poèmes de Saint-Pol- Roux une force et une abondance d'images, un rythme poétique permanent et un goût du symbole qui manquent aux proses de Renard.

ment d'une conversation avec Paul Claudel revenu d'Amérique : « Il parle des Indiens qui imitent avec « la bouche le bruit d’un insecte qui ronge le bois, « et qui passent de longs mois à chercher une formule « de trois ou quatre vers pour incanter une rivière, et « qui considèrent le lapin, déjà si troublant chez nous, « comme un grand magicien » (1). La visite à Claudel est du 13 mars 1895 ; et Les Lapins parurent à L'Echo de Paris le 6 décembre de la même année. Mais déjà La Fontaine faisait dire par le Jardinier à son Seigneur: en parlant d’un lièvre :

« Il est sorcier, je crois. — Sorcier ? je l'en défie » (2).

(Peut-être aussi Renard ne se souvenait-il ni du « Sorcier » de La Fontaine, ni du « magicien » de Claudel.)

Renard a donc pu profiter de certaines lectures, comme Buffon utilisait les travaux des naturalistes anciens, les relations d’explorateurs, de missionnaires, les rapports d’académiciens étrangers ; mais 1l ne s’est pas fait faute non plus, quoi qu'il en ait dit par boutade (3), de regarder les animaux.

Son Jardin du Roi, c'étaient le Jardin d’Acclimatation et le Jardin des Plantes, la basse-cour, la rivière, les champs et les bois de Chaumot et de Chitry. Dès janvier 1895 (4), on trouve dans le Journal des notes prises après une visite au Jardin. Renard devait y con-

(2) Fables, IV, 4.

(3) J. p. 828 : « Je regarde enfin les bêtes pour contrôler mes « Histoires Naturelles ».

Les Histoires Naturelles furent rééditées en 1904, avec de nombreuses additions. Voir notre Bibliographie.

duire quelquefois ses enfants, surtout sa fille, « la mère « aux bêtes » (1), mais il y allait volontiers tout seul. En 1898, il se reproche de ne pas aller plus souvent au Jardin des Plantes (2). Le 17 avril 1902, à peine rentré de Chaumot, il se rend au Jardin d’Acclimatation. Il y retourne le lendemain. C’est qu'il envoie au Figaro des : « Fantaisies parisiennes. Nos bêtes ». Il va encore à l’un ou à l’autre Jardin, tantôt seul, tantôt avec T. Natanson ou Guitry, le 3, le 12 mars, le 17, le 18 avril 1902, le 21 mars 1903.

De ces stations prolongées et fréquentes, il rapportait bonne moisson d'images ; mais il était sévère, et ne nous a livré qu'un choix, dans Singes (3). IL a éliminé de L'éléphant (4) toute la partie narrative, pour ne garder que le portrait de la fin, qu'il a incorporé à Singes. Peut-être est-ce encore au Jardin d’Acclimataton qu'il a pris l’idée du Cygne et du Paon ; mais 1l avait pu voir aussi ces animaux superbes chez ses amis Marcel Boulenger, à Chantilly.

Il faut cependant prendre garde. Quelquefois une image qui semble née à la campagne vient en réalité de Paris. C’est le cas pour Le Bouc. Quand on lit : « Il rentre au village, avec les moissonneurs, et ses « cornes, fléchissant de vieillesse, prennent peu à peu « la courbe des faucilles » (5), on croit d’abord l’image levée par un soir d'été sur quelque route du Nivernais. Point. Elle a été prise au Jardin d’Acclimatation où,

(3) H. nat. p. 46 et 47.

(4) L'éléphant ne figure pas dans les Œuvres complètes publiées par Bernouard. On le trouvera dans la seconde édition du Vigneron dans sa vigne. Mercure de France, 1900, p. 230.

entre autres animaux, Renard avait vu « le bouquetin « grave comme un moissonneur qui revient des champs « et porte sur son épaule une double faucille » (1). Assurément, l'image ne serait pas venue à Renard s’il n'avait vécu dans la Nièvre, mais c'est une vision parisienne qui l’a fait jaillir.

Néanmoins, la part livresque et celle de l’observaion parisienne dans les Histoires Naturelles sont infimes. La plus grande vient de Chitry, nous renvoie à Chitry. Ces histoires sont le fruit d’un contact renouvelé chaque année, ou presque, et plusieurs fois par an, de la naissance de Jules Renard à sa mort, avec les animaux des champs.

Les animaux de la basse-cour, Renard les a connus tout enfant. Poil de Carotte vit peut-être plus avec eux qu'avec ses parents. En tous cas, il est plus à l'aise. Madame Lepic l'envoie, le soir, fermer les poules (2), et porter à ses lapins les tranches du melon auquel il n’a pas goûté (3). Le Chien (4) des Histoires Naturelles que « l’aigre sifflet du vent sous la porte... oblige même « à quitter le paillasson » (4), c'est Pyrame qui, dans Poil de Carotte, « dort sous le paillasson », et rêve (5). Poil de Carotte vide les poissons qu'il a pêchés (6), et il achève « les pièces blessées » (7) par M. Lepic. Il suit son père à la chasse (8) et s'exerce déjà à tirer avec son grand frère Félix (9).

(DPI Ba Se7.

(2) P. de C. p. 7 et suiv.

(S)FPNGEICAD 10

(4) H. nat. p. 14.

(D) RPAUeIC AD EEE SUV:

(6)}»P.-de Cp. 119.

(2). PS de CDS

BP de CEneMicrsutv (9) P. de Cp. 21 et Suiv.

212 JULES RENARP

Après le départ du jeune homme pour Paris, ses rapports avec les bêtes auraient pu s’en tenir là ; mais nous avons vu que Renard, bien vite, était revenu dans la Nièvre pour s'attacher à son village jusqu’à sa mort. Les Histoires Naturelles sont donc, elles aussi, sorties sans effort de sa vie. Dans le Journal, on en trouvera beaucoup qui sont restées inutilisées, mais elles méritent qu’on aille les chercher : « L’oie qui crache par le der- « rière », la « limace rouge, en beau cuir de Russie,

« avec de profondes rainures, .… le poulet sur ses allu- « mettes, .… le cochon avec sa casquette toujours sur « les veux, ... », les « fourmis, petites perles noires

« dont le fil est cassé » (1), attestent que Renard les a bien regardés.

Et il les a bien écoutés. Il s’est évertué à noter les sons exacts du cri de la pie : « gerrregégé » (2), à rendre le chant du crapaud :

« À la Gloriette. J'écoute le crapaud. Régulière- « ment s'échappe de lui une goutte sonore, une note « triste. Elle ne semble pas venir de terre : on dirait « plutôt la plainte d’un oiseau perché sur un arbre. « C’est le gémissement obstiné de toute la campagne « ruisselante de pluie. Un aboiïiement de chien, un « bruit de porte le font taire. Puis il reprend : « ou! « ou ! ou ! ».Mais ce n’est pas cela. Il y a une consonne « avant (3) cette syllabe, je ne sais quelle consonne de « gorge, une h un peu aspirée, un peu le bruit de la « bulle qui vient crever à la surface d’une mare.

« C'est autre chose encore. C’est le soupir d’une « petite âme. C'est infiniment doux.

(2) Jp. 162:

(3) Le texte publié par Bernouard porte « ayant », que je corrige en « avant ».

« Et comme jamais personne ne lui répond, aucune « âme sœur, 1l finit par se taire tout à fait » (1).

Il les aimait tant, qu'il écrivait un jour : « Les bêtes « me font rougir de mes plaisanteries sur elles » (2). I] n'avait pas lieu de rougir, car son amour pour elles se sent, et les témoignages du Journal et de la Correspondance viennent confirmer ceux des Histoires Naturelles. Il peut paraître paradoxal de prétendre qu’un chasseur comme lui aimait les bêtes. Il avait, en effet, l'habitude et la passion héréditaires de la chasse. Mais il en avait en même le temps le dégoût. L'exclamation finale de: Perdrix : « Ah ! je mériterais un bon coup de fusil dans « les fesses ! » (3), ne fait que résumer un sentiment souvent exprimé dans le Journal (4) ou la Correspondance (5). Parfois, 1l préférait rapporter une image qu'une caille (6), mais toujours il reprenait son fusil.

(CAN PAS CHOCUA EE (GB H:-nat. p. 71.

(4) p. 823 : « Perdrix. Si du moins je pouvais les haïr avant « de les tuer ! » p. 755, 1112, 1122.

(5) Cor. I. p. 229, et 259 : « Je chasse un peu, mais j'ai un «tel écœurement après mes meurtres que ce n’est pas un « plaisir sans mélange. »

Les Chardonnerets, dans Coquecigrues (p. 60 et suiv.) procèdent du même sentiment de dégoût.

(6) Un jour d'ouverture, il voit une caille. Au lieu de la tirer, il prend son carnet et écrit : « Une caille, les ailes éten- « dues sur sa demi-douzaine de petites. » Le lendemain, il se demande : « Pourquoi ai-je pris cette note ? Pourquoi l’ai-je « gardée ? Elle est banale, elle ne dit rien.

« Ah ! je me rappelle. Je l’ai prise dans une luzerne, et je « l'ai gardée parce qu’elle a sauvé la vie à une caille. » Jp li ettiie

Cependant il aurait aimé être un Saint François d'Assise, familier avec les oiseaux (1) et les bêtes. Le cerf et Le Martin-pêcheur (2) sont des reflets de ces rêves. Et deux récits des Histoires Naturelles laissent filtrer une émotion que la Correspondance nous permet de dire vécue et non pas littéraire : celui de La mort de Brunette (3) et celui de la mort de Dédèche (4).

Le 6 juin 1900, Jules Renard écrivait de Chaumot à son ami Alfred Athis : « Et puis, notre vache est morte « en nous laissant un veau que j'amènerai à Paris. J’ai « failli envoyer le récit de sa mort — celle de la vache, « le veau est superbe — à La Revue Blanche, mais je « me suis retenu à temps, vu vos prix, qui ne me per- « mettraient pas d'acheter une autre vache » (5).

Le 26 septembre 1903, il note dans son Journal : « Beauté de la littérature. Je perds une vache. J'écris « sa mort, et ça me rapporte de quoi acheter une autre « vache » (6).

Et, ajoutée à l'édition de 1904, on pouvait lire dans Histoires Naturelles : La mort de Brunelte. Renard y

(1) « Le miracle serait pour moi qu’un petit oiseau s’appro- « chât pour me dire quelques mots. » J. p. 1363.

Mais il laisse à Francis Jammes le soin d’écrire un dialogue entre Le Poète et l'Oiseau.

(2) H. nat. p. 47 et 64.

(8) praet.

(4) p. 16 et suiv. De même « la mort du cochon » du Vigneron dans sa Vigne (1900) peut être rapprochée d’une lettre à AAthis (Cor. Il:.p.739).

(O)ECOMEED AU (6) J. p. 1040.

montre bien ce que représente une bête pour un paysan : « La tristesse de Philippe est morne comme celle « d’un animal qui en verrait souffrir un autre » (1). Mais pour lui-même, ce n’est pas seulement une perte, c'est la disparition d’un être vivant qu’il aimait, comme il aimait toutes les formes que prend la vie :

« Nous tâchons de nous faire croire que l'accident « nous irrite plus qu’il ne nous peine, et déjà nous di- « sons que Brunette est crevée.

« Mais, le soir, j'ai rencontré le sonneur de l’église, «ete Me sais pas ce qui ma retenu de lui dire : « — Tiens, voilà cent sous. Va sonner le glas de quel- « qu'un qui est mort dans ma maison » (2).

D'autre part, le 19 avril 1909, Jules Renard envoyait à Edmond Sée ce billet :

« Mes chers amis,

« Sous la direction du D’ Fantec, nous avons fait « avaler un peu de poison à Dédèche, qui était las de « vivre parmi les honimes.

« Tout le monde pleure.

« Nous n’aurons plus jamais de chien » (3).

Et le 10 mai suivant, Dédèche est mort, dédié à Edmond Sée, paraissait dans Paris-Journal.

Comme Victor Hugo, son Dieu, Renard croyait à l'âme des bêtes ; domptant sa répugnance, comme 1l faisait devant la vieille Honorine, il fraternisait avec le

(Donna pes (2) H. nat. p. 24.

{87 Cor. IL. p. 219:

crapaud (1). Et, pour Dédèche, « le petit griffon de ma- « demoiselle », il a su trouver les mots délicats qui, sans appuyer, font de lui un être humain. « Il a seulement « allongé sa patte au bord de la corbeille, comme s’il « nous tendait encore une petite main » (2).

Renard se tenait donc aussi près des animaux que de la nature, et les Histoires Naturelles sont bien comme ses autres livres le fruit d'une expérience personnelle.

Nos FRÈRES FAROUCHES.

La démonstration que nous avons tentée à propos des paysages et des animaux sera plus facile encore en ce qui concerne les hommes de la campagne.

Renard vécut parmi les « coupeurs de terre », mais il eut bien du mal à les connaître. Plus encore que les arbres et les animaux, les paysans se défient de qui les interroge et les observe. Il faut être patient, obstiné, s'installer sans bruit, pour ne pas les effaroucher, et pour les voir peu à peu reprendre leur vraie vie. Renard eut cette patience, soutenue par un grand amour.

Mais, comme Daudet pour Tarascon, il ne devait pas toujours sans appréhension monter dans le train pour Chitry, dont il « mettait » les habitants dans ses livres, et principalement : Bucoliques, Le Vigneron dans sa vigne, Les Philippe, Ragotte et L'OEil clair.

(HP BNAT Ep); (2) nat ep. 19

Ragotte, elle, en « serait plutôt fière ! » Et Philippe est habitué ; ça lui est égal : « Mais », ajoute-t-il, « il y en à qui ne sont pas contents.

« — Qui? d'autres que vous ont donc acheté le livre ? (1).

« PririPpe. — Beaucoup d’autres, pour voir s'ils étaient dedans. Ceux qui ne sont pas dedans prêtent le livre, ceux qui sont dedans le gardent. Morin a le sien, Tiercelet a le sien, Mignebœuf a le sien.

« — Et ils sont fâchés ?

« Pexippe. — Ah! dame! Un petit gars de l'école me disait ce matin : « Ton monsieur a de la chance d'arriver de nuit, s’il arrivait de jour, papa l’attendrait sur la route ». Mais ce petit gars est peutêtre un menteur.

« — Alors, si on me voit demain dans les rues, je serai battu ?

« Paippe. — Ils n'iront pas jusque-là. Mais prenez garde à Tiercelet et à la veuve Taure ; ils sont les plus fâchés. Si vous rencontrez la veuve Taure, passez loin d'elle, et vite. Chaque fois qu’elle me voit, elle m'attrape et elle me traite de rapporteur. Elle vous dirait des sottises.

« — Pourquoi ?

« Prirppe. — Parce que vous avez écrit que Tiercelet l’embrassait ».

«— Il n'y à pas grand mal !

« Pamippe. — Non, mais ce n’est pas vrai. La veuve Taure trouve Tiercelet trop vilain, et Tiercelet

(1) Il s’agit de Ragotte, publiée par A. Fayard, en 1908.

dit que justement il ne peut pas la sentir. C'est ça qui les fâche. Ils se détestent et vous dites qu'ils « s'embrassent.

« — C'est vous, Philippe, qui me l'avez dit |

« Pamaippe. — Je ne crois pas, Monsieur! Moi « aussi je savais qu'ils se tournaient le dos l’un à l’autCObre;

« Alors, je l'ai mis sans le faire exprès. Et la Cha- « lude ?

« RaGorre. — Oh ! elle ! elle ne dit rien.

« — Et les Grillot ?

« Prizippe. — Ils ont quitté le pays, vous le savez

« bien, puisque vous l'avez écrit.

«— Les autres se calmeront.

« Puiippe. — Oh! oui; dans un mois personne « ne pensera plus à votre livre ; mais si on votait de- « main pour le conseil municipal, vous perdriez des « VOIX » (L):

Ainsi, nous voilà renseignés. Le corroyeur, les Grilloi, la veuve Taure et Tiercelet, la Chalude, Mignebœuf et Morin, sans compter Philippe et Ragotte, sortaient tout vifs de Chaumot ou de Chitry. Même sans ce dialogue de Z'OEil clair, il nous eût été facile de retrouver dans le Journal et parfois la Correspondance, la plupart des originaux des paysans que Renard nous a présentés dans Ragotle (2). De quelques-uns, Renard a

(1) L'œit clair, p. 50 et suiv.

(2) Sur Philippe et Ragotte, les domestiques de la famille Renard en Nivernais, la Correspondance et surtout le Journal regorgent de notes.

Voir Cor. Il. mp. 158, 166, 167, 168, 195, 204, 209, 223. Dans le Journal, dès que Renard arrive à Chitry ou à Chaumot, il

changé les noms. Simon devient Philippe et la Rondotte, Ragotte, Borneau, Barnave (1), et la veuve laure, la veuve Laure. D'autres ont été conservés lels quels, comme celui de la Chalude ou de Morin.

Ce que Renard nous dit de Ragotte est également vrai du Vigneron dans sa vigne (2) où déjà le lecteur avait pu faire la connaissance des Philippe (3) et d'Honorine (4) : la cousine Nanette est bien une cousine de Renard (5) et Robert un ami d'enfance auquel il avait cassé une dent (6) ; Mademoiselle Olympe aussi (un type comme on en voit dans les romans d’Estaunié), qui se dévoue à sa mère ruinée et prend part aux concours d'un journal de modes, nous est connue par le Jour-

accumule les notes sur Ragotte et surtout sur Philippe ; depuis la page 408 jusqu’à la page 1500.

Sur le petit Joseph, voir Cor. II. p. 84 et J. p. 1171.

Sur la Chalude, J. p. 1460.

Sur le Casseur de pierres, J. p. 1203.

Sur Borneau, J... p. 399, 700, 701, 722, 758, 1193, 1198, 1199.

Sur Honorine, plus de vingt passages du Journal, p. 941, 945, 948, 1028, 1087, 1089, 1099, 1118, 1119, 1124, 1142, 1166, LMI 92 0121621218 -21265, 1280 01882/21289m15227#eL Coralep 139)

Renard y a laissé inutilisés bien des détails savoureux.

(1) Voir Cor. II. p. 209.

(2) De la seconde édition, 1900.

(3) Mœurs des Philippe, p. 9 et suiv. du V. d. s. v. 4) Honorine, p. 67 et suiv. du V. d.s. v.

( (5) Naneitte manque la messe, p. 43 et suiv. du V. d. s. v., et J. p. 790, 791, 914, 936, 1013, 1016, 1199.

(6) L'ami d'enfance, p. 49 et suiv. du V. d. s. v., et J. p. 1017, 1019, 1032.

nal (1). Et la même remarque vaut encore pour les Bucoliques, — où nous retrouvons les Philippe (2), Honorine (3) et Nanette (4), — et pour L'OEil Clar, où l'Etrangère (5), Mariette (6) et le poète Ponge (7) viennent augmenter le nombre des types observés et rendus par Jules Renard.

La page de L'OEil Clair que nous avons citée plus haut nous livre aussi une des sources d’information de Renard sur les paysans : les histoires que lui racontaient ses domestiques, les Simon ; une autre était sa femme, et la troisième lui-même. Et pour nous faire connaître ces paysans tels quels ; Renard nous a livré tels quels les documents ainsi recueillis : « Le paysan « n’est pas un héros de roman. On peut écrire sur lui « un livre, et non un roman. Pour parler de lui, 1l faut « renoncer aux anciennes formules (8)... Jusqu'ici, on

(2) Buc. p. 8 et suiv.

(3) La plus vieille. Buc. p. 46 et suiv. et J. p. 499, 1087, 1088, 1089, 1093, 1094, 1118.

(4) Cousine Nanette. Buc. p. 82 et suiv.

(5) L’œil clair, p. 83 et suiv., Mots d'écrit, NV. dd s: w. DRE Te AD 2 08000002981%1007

(6) L'œil clair, p. 89 et suiv., et J. p. 1393, 1429, 1441, 1446, 1448, 1449.

(7) L'œil clair, p. 103 et suiv., et J. p. 802, 810, 822, 823, 829, 830, 835, 896, 900, 1016, 1024, 1089, 1097, 1098, 1108, 1114, 1158, 1154, 1155, 1162, 1165, 1166, 1209, 1279, 1280, 1297, 1452, 1504, et Mots d’écrit, V. d. s. v. p. 822 et suiv. : Joseph Morin.

(8) J. p. 1310. Renard pense sans doute ici à George Sand.

« a parlé des paysans pour raconter des histoires comi- « ques. Maintenant, fini de rire ! » (1)

Renard n'était pas le premier à avoir cette intention, mais elle devait être bien difficile à réaliser, puisque même ceux qui l’avaient énoncée y avaient échoué. Dans sa Préface à Geneviève, Histoire d'une servante, Lamartine a indiqué exactement ce qu'il fallait faire pour ne pas « romancer » l'existence des paysans. en des termes que Renard eût certainement approuvés : « L'imagination », déclare-t-il, « est un miroir que « nous portions en nous et dans lequel se peint la na- « ture. La plus belle imagination est le miroir le plus « fidèle, celui que nous ternissons le moins du souffle « de nos inventions, et qui est le moins coloré des lein- «Les artificielles et trop souvent fausses de notre fan- « laisie, que nous appelons notre génie. Le génie ne « crée pas, 1l retrace ; Dieu s’est réservé en tout la « création. Les poèles, qu'on accuse d’être des assem- « bleurs de fictions et des récitateurs de mensonges, « sont les plus vrais de tous les hommes. Ils observent, « ils sentent et ils écrivent : ils changent les noms « de leurs personnages : voilà toute leur invention. « Tout poème est donc une vérité... (2)

« Il faudrait qu’elles fussent très simples et très « naturelles, ces histoires : qu'il n'y eût quasi point « d'événements ni d'aventures pour ressembler au cou- « rant ordinaire des choses ?

« — Oui, Monsieur, parce qu'il n'y a quasi pas

(1) J. p. 1317. Renard pense sans doute ici à Maupassant, et à lui-même dans Crime de Village. Mais il faudrait ajouter « tragiques » à « comiques ».

(2) Œuvres complètes. Paris. Chez l’auteur... 1863. tome 30. p. 197 et 198.

« d'événements ni d'aventures dans notre vie, et que « tout consiste en deux ou trois sentiments qui forment « toute notre existence » (1).

Il semble que Lamartine ait écrit là par avance un

commentaire à Ragolle. Malheureusement, dans Geneviève, il n’a pas suivi le modèle qu'il propose. Les coteaux de Milly lui ont paru trop plats. Il a placé l'histoire dans le décor pittoresque et sauvage des Alpes. . Et l'histoire, romanesque au possible, de la servante paraît calquée sur celle de Jocelyn ou d’Atala. Geneviève renonce à son amour pour obéir à un vœu fail dans une circonstance tragique. C’est là un cas aussi exceptionnel pour une servante que celui dans lequel se trouve Jocelyn peut l'être pour un prêtre. Au contraire, Ragotte se trouve dans nos campagnes à des milliers d'exemplaires. Chacun peut la reconnaître.

Au lieu de tirer, de quelques souvenirs, de gros romans, Renard a donc écrit, après d’innombrables notes, quelques pages. Mais il s’est gardé de généraliser. Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu'il publiera deux articles qui constituent une sorte d'étude d'ensemble sur les paysans (2). Laissant à son Journal les comparaisons

(1) Ibid. p. 183. Voir aussi p. 185 et 186.

(2) Paysannes, dans l'Humanité du 28 mai 1904; article reproduit dans Buc. p. 164 et suiv., et On ne s'occupe pas assez de nos frères, les paysans, dans le Matin du 21 novembre 1908 : article reproduit dans L’œil clair, p. 39 et suiv.

Bien que Renard « généralise » rarement, n'étant pas un savant, mais un artiste, les cas individuels qu’il a observés nous permettent de le faire. Deux des phénomènes essentiels de la vie des paysans à la fin du dix-neuvième siècle sont notés dans son œuvre : l’amélioration de leur condition (V. d. s. v. p. 24 et suiv.) et leur exode vers les villes. (V. d. s. v. p. 27, et L’oie, dans Histoires Naturelles).

qui ne font rien voir avec les arbres (1), avec les animaux (2), il a essayé, avec la haine de la « littérature » et la passion pour la vérité que nous lui connaissons, de rendre ses « frères farouches » rigoureusement tels qu'il les avait vus et entendus : ni trop près du ciel, contrairement à ceux de Lamartine ou de George Sand, ni trop près de la terre, contrairement à ceux de Zola.

Il a noté plus d’une fois, pour lui-même, car il en avait souffert, leur saleté (3), leur bêtise (4), leur ignorance (5), leur entêtement (6), leur superstition (7), leur alcoolisme (8). Sans jamais employer dans ses livres aucun de ces mots blessants (9), il a exprimé chacun de ces traits dans un ou plusieurs récits.

(1) « Un paysan, c’est un tronc d’arbre qui se déplace », J. p. 246, «les paysans, un peu de terre agitée », J. p. 417 ; voir aussi p. 655, 1264, 1280, 1350, 1383. IL parlera cependant des mains « ligneuses » d’Honorine, et écrira : « la figure de « Philippe cesse de vivre: Elle ressemble à une motte de terre « dont sa barbe serait l’herbe sèche. » Buc. p. 15.

(2) L'étude de ces hommes-là, c’est de l’histoire naturelle », J. p. 1020. — « Ils vivent l'hiver, endormis, bouchés comme « des escargots », J. p. 1483. Voir aussi J. p. 1197. En parlant des enfants, il dira les « petits » de Ragotte. Rag. p. 8.

(9) Sauf, par franchise et pour leur bien, quand il s’adressait à ses concitoyens dans l’Echo de Clamecy, V. d. S. v., p' 276 et 292

Pour la saleté, c'est Papot qui invite « Monsieur « Jules » à manger la soupe avec lui, « va tremper ses « doigts dans la marmite, et goûte, » mais, en y laissant tomber une goutte de sueur, coupe net l'appétit de son hôte (1); c’est Philippe, qui barbote avec ses mains et ses pieds nus dans le puits dont son maître, avant de savoir, savourait l’eau glacée (2) ; (et n'oublions pas qu’ «il prend un bain quand il pêche à l'éper- « vier » (3).) C'est la vieille Honorine qui se laisse manger aux bêtes et ne veut pas qu’on la soigne : « Elle « partie, on se gratte machinalement toute la soi- « rée » (4).

Renard ne dit pas que Ragotte est ignorante, mais « elle a dû tout de suite se mettre au ménage avec sa « mère, et elle n’a rien appris.

« Elle connaît la lettre P, la lettre J, et la lettre L, « parce que ces lettres lui ont servi à marquer le linge « de ses petits qui s'appellent Paul, Joseph et Lucienne. « Elle reconnaît aussi le chiffre 5, on ne sait pas pour- « quoi » (5).

Elle ne sait pas compter.

« Elle ne peut rendre la monnaie que sur dix sous. « Par exemple, si on lui achète un sou de lait, elle redoit neuf sous. A partir de dix sous, elle s’'embrouille, eb elle aime mieux dire :

1) Buc. p. 68.

2) Le verre d'eau. Rag. p. 83 et suiv.

S)INVAIES NV D 40;

(4) Rag. p. 102.

(5) Rag. p. 7 et 8.

« — Vous me paierez une autre fois » (1).

Même ceux qui savent lire, écrire et compter sont incapables d'utiliser leurs connaissances. Les Propriélaires penchés sur le « plan cadastral » sont incapables de s’y reconnaître (2).

Mais ils sont têtus. Ils tiennent à ce qu'ils appellent leurs « idées » (3) : le casseur de pierres (4), comme l’ouvrier Martin (5), et Philippe autant que Ragotte (6) : « Les autres et nous, ce n'est pas la même chose », répond Philippe à son maître qui veut lui inspirer des sentiments communistes. « Impossible de le tirer de là » (7).

Et ils sont superstitieux :

« — Si une poule demande à couver à la Saint-Jean, « laissez-la une nuit dehors avant qu'elle couve.

« — Pourquoi, Ragotte ?

« — Parce que le maître de la maison mourrait dans « l’année » (8).

« Quand une oie couve et qu'il tonne, il faut appeler « les petits dans la coquille.

« — Parce que ?

« — Je ne sais pas : on dit qu'il faut les appeler ».

« En Mars, on prépare des petits paquets d'avome

(1) Rag. p. 8 (2) Rag. p. 119 et 111. Dans l'édition Bernouard, Propriétaire est au singulier, par erreur.

e (3) L'œil clair, p. 45.

) Rag. p. 151 et suiv.

) Buc. p. 163.

Rag. p. 29.

GE Ven ire

ag. p. 35.

« et on les fait bénir, puis on les distribue aux vaches « pour qu'elles vêlent bien.

« La veille de Noël, les bêtes causent » (1).

Pour savoir comment les paysans se soignent, il faut lire Barnave (2) ou L'Enfant malade (3). On va, pour le guérir, « attraper des pigeons, leur ouvrir le ventre « en prenant garde de les tuer, et faire couler le sang « chaud sur la tête du petit, jusqu’à ce que l'eflet se « produise. » Et les femmes de crier :

« — Il tire le mal! Il ôte le mal! » (3)

Devant tout cela, Renard constate, et ne s’indigne pas, ou rarement. C’est un naturaliste et non un partisan. Quelques défauts qu'ils aient, il a réellement aimé ses frères farouches. Il connaît leur poésie et goûte la saveur de leur âme et de leur style. Oh ! nous sommes loin des Maîtres Sonneurs de George Sand, mais on sent remuer en Ragotte de vagues émotions musicales.

« Le son du cor de chasse l'émeut au point qu'elle ose dire à Philippe :

« — Pourquoi n’as-tu jamais appris à flûter comme « ça ? » (4)

Ils aiment regarder la lune quand ils se lèvent la nuit. Et, s'ils sont incapables de dire autre chose que « — Est-elle belle ! » (5), peut-être n’en sentent-ils pas moins ? La rareté de leurs paroles leur conserve le bénéfice du mystère. Ils ont des expressions pittoresques.

(1) Rag. p. 36.

(2) Rag. p. 163 et suiv.

(8) Rag. p. 114 et 115.

(4) Rag. p. 17.

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